Cinq années passées dans les rues de New York m’ont fait comprendre la nécessité d'une méthode qui permette un rapprochement amical entre les New-Yorkais d’origine et les Portoricains. Prêtres, éducateurs, travailleurs sociaux, tous se retrouvaient emportés dans une foule qui parlait espagnol. La connaissance de cette langue leur devenait nécessaire; mais il leur fallait plus encore savoir entendre, partager l’angoisse d’une population qui demeurait solitaire, effrayée et impuissante.
Assurément, l’étude de l'espagnol ne suffisait pas. On peut savoir fort bien construire ses phrases à l’aide du vocabulaire et de la grammaire et se trouver plus éloigné de la réalité que celui qui a conscience de ne pas connaître une langue. J’ai eu l’occasion de voir avec quelle obstination les Portoricains se détournaient de l’Americano venu enquêter sur eux afin de faciliter leur «intégration». Ils refusaient même de répondre en espagnol parce que, derrière son apparente bienveillance, ils sentaient une sorte de condescendance et souvent de mépris. Les New-Yorkais avaient besoin qu’on les aide à découvrir l’esprit de pauvreté.
En 1956, je devins vice-recteur de l’université catholique de Porto Rico. Je trouvais là l’occasion de préparer des hommes au travail qui les attendait dans les ghettos espagnols. Des «ateliers» furent mis en place: leur programme p. 40 comprenait l’apprentissage intensif de la langue parlée. des expériences sur le terrain, l’étude de la poésie, des chants, de l’histoire et de la réalité sociale de Porto Rico. Je sais qu'un grand nombre de mes étudiants consentirent des sacrifices personnels pour venir s’y inscrire. Plus de la moitié d’entre eux étaient des prêtres, en général de moins de trente-cinq ans. Ils avaient décidé de consacrer leur vie aux pauvres du centre de New York.
Il est difficile de se souvenir maintenant de l’attitude du clergé catholique dans son ensemble, mais il était malaisé de convaincre un curé américano-irlandais de laisser son vicaire consacrer son temps à des gens qui ne venaient jamais à l'église. La connaissance de l’espagnol était un avantage considérable pour le vicaire désireux de poursuivre son apostolat parmi les pauvres. Sans doute parce que cette langue était commune aux pauvres, catholiques de naissance, à qui l’Église ne pouvait en aucun cas refuser une part égale de son ministère. Quand sept ans plus tard débuta la guerre contre la pauvreté, parmi les personnalités marquantes de cette lutte et parmi ses critiques se retrouvèrent bon nombre de ces hommes qui s’étaient connus à Porto Rico... Avec mon groupe d’étudiants, je fus à même d’explorer la signification profonde que recèle l'étude d'une langue étrangère. Je suis persuadé qu'une étude bien conduite offre pour un adulte une des rares occasions de vivre une expérience véritable de la pauvreté, de la faiblesse et de la nécessité de dépendre du bon vouloir d’autrui.
Chaque soir, une heure de prière silencieuse nous rassemblait. Au début de cette réunion, l'un d’entre nous proposait un thème de méditation. C’est l'un de ces thèmes que l‘on pourra retrouver dans le chapitre qui suit.
La linguistique a permis d'envisager dans de nouvelles perspectives le problème de la communication entre les hommes. Une étude objective de la façon dont s’opère la transmission du message a pu montrer l’importance fondamentale des silences, des pauses qui interviennent entre les mots. Les mots et les phrases, en effet, reposent sur des silences, plus chargés de signification que les sons eux-mêmes. Ces pauses, si riches de sens, entre les temps sonores, entre les paroles, deviennent des points lumineux dans un vide immense: tels les électrons au cœur de l’atome, les planètes dans le système solaire. Le langage, une longue corde de silence dont les mots ne sont que les nœuds; ou encore ces nodosités du Quipu péruvien où les espaces vides sont éloquent5. Confucius déjà concevait le langage comme une roue: les rayons de cette roue nous la font voir, mais elle est faite d'espaces vides.
Si bien que, pour comprendre un être, il nous faut apprendre non pas tant ses mots que ses silences. Le sens de nos paroles s’appuie sur ces moments de pause entre l'émission des sons. Apprendre un langage consiste plus à reconnaître les silences que les syllabes. Seul le chrétien croit dans l’éternelle dualité du Verbe et du silence. Au cours de l’existence temporelle de l’homme, l’échange des mots est soumis à une rythmique, au yang-yin du silence et du bruit.
L’apprentissage véritablement humain et approfondi d’une langue suppose, par conséquent, que l’on entende à la fois tout ce dont il se compose: silences et paroles. En nous enseignant sa langue, un peuple nous fait don du rythme, des modes et des subtilités de son silence plus encore que d’un système sonore. Nous lui sommes redevables de ce don intérieur et profond, par lequel nous est confiée la richesse de son langage. Si je ne connaissais que les mots et pas les pauses, l’image demeurerait incomplète comme une photographie dont je n’apercevrais que le négatif. p. 42
Il faut plus de temps, d’efforts, de subtilité pour apprendre le silence d'un peuple que les sons dont il se sert; apprentissage difficile, et cela explique, peut-être, pourquoi certains missionnaires, bien qu'ils s'obstinent, ne parviendront jamais à s'exprimer correctement. Ils ont acquis «l’accent local» et pourtant ils demeurent à jamais étrangers parce qu’ils oublient cette communication subtile des silences. L’apprentissage de la grammaire du silence, bien plus que celui de la grammaire des sons, est un art délicat.
Comme les mots doivent s’apprendre par l’audition et par des efforts difficiles de reproduction, ainsi il faut s’efforcer d’acquérir les silences en leur ouvrant son cœur. Ils possèdent leurs pauses, leurs hésitations, leurs rythmes. leurs expressions, leurs inflexions, leurs durées. leurs intensités; à certains moments ils existent, à d’autres ils n’existent pas. De même que pour les mots, il existe une analogie entre notre silence envers les hommes et envers Dieu. Pour apprendre la pleine signification du premier, il faut encore se consacrer à l’approfondissement du second.
Une classification des silences ferait d’abord apparaître celui de l'auditeur attentif, de l'acceptation féminine; le silence par lequel le message s’accomplît, devient «lui en nous»; le silence de l’intérêt profond. Un autre le menace, celui de l’indifférence, affectant de croire que la communication avec autrui ne saurait être désirable ou enrichissante; ainsi du silence tendu de l'épouse qui, raidie, écoute son mari lui raconter les petites choses dont il est si désireux de parler; ou celui du chrétien lisant l’évangile et persuadé d’en connaître chaque ligne; silence encore de la pierre, inerte parce qu’il n’a pas de rapport avec la vie; silence du missionnaire incapable de percevoir le miracle de l’attention muette d’un étranger, témoignage d’amour plus grand que les paroles d'un autre. L’homme qui nous montre qu'il connaît le rythme de notre silence nous est beaucoup plus proche que celui qui croit savoir nous parler. p. 43
Plus grande est la distance qui sépare deux mondes, plus l’intérêt silencieux témoigne d’amour. La plupart des Américains peuvent sans difficulté écouter des propos sur le «base-ball», mais supposons qu’un habitant du Middle-West sache entendre le récit d'une partie de pelote basque, voilà qui serait un signe d’affection véritable; ou voyons un prêtre de la ville dans un autobus, toute son attention portée sur le récit de la maladie d'une chèvre, son silence est alors offrande faite à son interlocuteur, qualité à proprement parler missionnaire acquise par un long entraînement de la patience.
Entre un homme en prière et Dieu, la distance n'est pas plus considérable que dans le cas précédent. C’est seulement quand il prend conscience de cette distance que le silence bienfaisant de l’acceptation patiente peut s’épanouir. Tel fut, sans doute, le silence de la Vierge avant l’Ave qui lui permit de devenir l’éternel modèle de l'ouverture au monde. Par son silence profond, le Verbe pouvait s’incarner.
Dans cette prière de l’attention silencieuse et nulle part ailleurs, le chrétien acquerra l'habitude de ce premier silence d'où le Verbe peut naître dans une culture étrangère. Le Verbe, conçu dans le silence, grandit également dans le silence.
Dans la grammaire du silence, nous ferions entrer dans une deuxième catégorie celui de la Vierge après qu’elle eut conçu le Verbe: le silence (dont naquit non pas tant le Fiat que le Magnificat) qui nourrit le Verbe une fois conçu. Ascèse par laquelle l’homme se referme sur lui-même afin de préparer la propagation du Verbe, ou encore silence de la syntonie pendant laquelle nous attendons le moment propice pour que le Verbe puisse naître dans le monde.
A ce silence-là correspondent d’autres menaces, non seulement parce qu'il faut agir à la hâte, sans se soucier de profaner l’instant, mais encore parce que nous acquérons l’habitude de ces mots fabriqués en série, soumis aux impératifs p. 44 de la production de masse. Silence noble menacé par le silence de la médiocrité, pour qui un mot en vaut un autre et ne mérite pas qu'on y prête attention.
Le missionnaire ou l’étranger qui utilisent les mots tels qu’ils se présentent dans le dictionnaire ne connaissent pas ce deuxième silence. Ils feuillettent en eux-mêmes leur lexique pour trouver un équivalent, sans se soucier de rechercher le mot par lequel la «syntonisation» s’effectuerait. Ils ne trouveront pas le mot, ni le signe, ni le silence, qui seraient compris, parce qu’ils n’ont pas à leur disposition d’équivalents de leur propre langue, qu’ils n'existent pas dans leur culture ou leur passé. Ils n'ont pas laissé à la graine d'un langage nouveau le temps de germer dans leur âme étrangère. Silence avant les mots ou entre eux, en lui les mots vivent ou meurent. Silence de la lente prière de l’hésitation, où les mots se meuvent doucement dans l'étendue du silence; et son contraire, la pause entre la répétition qui, pas plus que la fleur artificielle ne pourrait s’épanouir, ne prépare à la naissance des mots. Ainsi le missionnaire attend de dispenser ses p1aütudes bien apprises, parce qu’il n‘a pas consenti l’effort de pénétrer dans le langage vivant d’autrui.
Et le silence d’avant la naissance du mot s'oppose encore à celui où plane comme une menace et qu’il ne convient pas d’appeler silence: il s’y retrouve. certes, un intervalle de temps, mais la parole, loin de vouloir rapprocher, s'arme pour diviser. Le missionnaire qui se persuade, par exemple, qu’en espagnol rien n’a le sens de ce qu’il veut dire, succombe à cette tentation. Alors. dans ce silence agressif déjà se prépare l’attaque suivante.
Venons-en à une troisième catégorie que nous appellerons le silence au-delà des mots. Au fur et à mesure de notre réflexion, nous voyons la distinction entre les silences opposés se trancher un peu plus: d'un côté le silence du bien, de l’autre celui du mal, car nous sommes maintenant par p. 45 venus au silence qui ne prépare pas de conversation ultérieure. Tout est dit. Il n'y a rien de plus à dire. Un oui ou un non définitifs. Silence de l’amour au-delà des mots, ou celui du non à jamais. Le silence du Ciel ou de l'Enfer. L’attitude inébranlable d’un homme en face du Verbe qui est silence, ou silence d’un homme qui s’est obstinément détourné de Dieu.
L’enfer est ce silence, mortel. La mort dans ce silence n’est ni l’immobi1ité de la pierre, indifférente à la vie, ni celle d'une fleur séchée entre deux pages, souvenir de la vie. C’est la mort après la vie, un refus définitif de vivre. Dans ce silence peuvent éclater des bruits, une agitation, des paroles, la signification n’en varie pas: elle est négation.
D’une certaine façon, ce silence de l’enfer menace la vie du missionnaire. En fait, par suite de ces possibilités inhabituelles de témoigner par le silence, s'offre également à l’homme à qui le verbe est confié dans un monde étranger un pouvoir de destruction tout aussi exceptionnel. Le silence missionnaire s’expose à un danger considérable: il risque de devenir un enfer sur la terre.
En fin de compte, le silence missionnaire est un don, un don de prière: appris dans la prière par quelqu'un d’infiniment distant, d'infiniment étranger et expérimenté dans l'amour envers des hommes. qui lui sont plus étrangers que ceux qu’il connaissait dans son pays. Il se peut que le missionnaire en vienne à oublier que son silence est un don, au sens le plus profond de donner sans que l’on attende rien en retour. un don qui nous est concrètement transmis par ceux qui veulent bien nous apprendre leur langage. Si le missionnaire l’oublie et essaie de conquérir par son propre pouvoir ce que seuls ces derniers peuvent lui offrir, alors son existence se trouve bientôt menacée. L’homme qui tente d’acheter un langage comme un vêtement, qui s’efforce de le maîtriser par la grammaire pour le «parler mieux que les indigènes», qui oublie l’analogie entre le silence de Dieu p. 46 et le silence d’autrui, ne cherchant pas à l’approfondir dans la prière, finira par devenir quelqu'un qui essaie, à proprement par1er, de violer la culture du pays où il fut envoyé; il doit s’attendre alors à des réactions. S’il n’est pas dépourvu de sensibilité, il s’apercevra qu’il se trouve dans une prison spirituelle, mais il n ’admettra pas de l’avoir lui-même bâtie, il accusera plutôt ceux qui l'entourent d’être ses geôliers. Le mur deviendra sans cesse plus infranchissable. Tant qu ’il se considérera encore comme un «missionnaire», il saura qu’il est frustré, qu’il a été envoyé mais n'est parvenu nulle part, qu il est loin de chez lui sans pouvoir dire où il se trouve, qu’il a quitté son foyer et n ’en a jamais retrouvé d’ autre.
Il continue de prêcher et il a sans cesse plus conscience de n ’être pas compris, parce qu’il dit ce qu’il pense et que ses paroles ne sont que le reflet grotesque de son langage étranger. Il continue de «faire des choses pour le peuple» et considère ces gens comme des ingrats, parce qu’ils comprennent qu’il n’agit ainsi que pour sauver la face. Ses mots deviennent une parodie du langage, ils n ’expriment plus que le silence de la mort.
Parvenu à ce point, quel courage ne faudrait-il pas pour revenir au silence patient de l’intérêt ou à cette délicatesse du silence où les mots prendront force? L'engourdissement a fait place au mutisme. Souvent, lorsque les années ont passé, il devient trop difficile d’essayer à nouveau d’apprendre une langue, il ne reste plus qu’à s’habituer au désespoir. Sous une forme particulière, c’est le silence de l’enfer qui apparaît alors dans le cœur du missionnaire.
A l'opposé du désespoir se place le silence de l’amour, celui des êtres qui s ’aiment et dont les mains se joignent. La prière dans laquelle l’imprécision avant les mots a cédé la place au vide pur après eux. La forme de communication qui ouvre la profondeur simple de l'âme. Elle vient d’abord par illuminations, elle peut devenir partie intégrante de la vie, dans la prière de même que dans les rapports avec p. 47 autrui. Elle présente, peut-être, le seul véritable aspect universel du langage, le seul moyen de communication qui échappe à la malédiction de Babel. Peut-être est-ce la la seule façon de rejoindre autrui, de ne faire qu'un avec le Verbe, au sein duquel notre accent étranger disparaît.
Au-delà des mots, il existe encore un autre silence, celui de la Pietà,qui se tait, non pas accab1ée par la mort, mais silencieuse devant le mystère de la mort. Ce n’est pas le silence de l’acceptation de la volonté de Dieu dont le Fiat est né, ni le silence viril de l’acceptation à Gethsémani sur lequel l’obéissance se fonde. Le silence que vous, en tant que missionnaires, vous recherchez dans cet enseignement de l’espagnol, se trouve au-delà de la stupeur et des questions, au-delà de la possibilité d'une réponse ou même de la référence à un mot précédent. C’est le silence mystérieux par la grâce duquel Notre Seigneur put descendre dans le silence de l'enfer, qui acceptait une vie sans nulle frustration, bien que cette vie fût pour Judas inutile et vaine, qui acceptait d’un choix librement consenti une impuissance par laquelle le monde fut sauvé. Né pour le rachat du monde, le Fils de Marie était mort aux mains de son peuple, abandonné par ses amis, trahi par Judas qu’il aimait mais ne put sauver: contemplation silencieuse de ce paradoxe final de l’incarnation qui ne servait point à la rédemption d’un des amis personnels du Christ. Lorsque l’âme s’ouvre à ce silence ultime de la Pietà, elle parvient au point le plus élevé de cette lente maturation des trois formes du silence missionnaire.