♦ À mots ouverts

L’incomestible

Comment se débarrasser de Jean Quatremer ? Comment exclure ou, à tout le moins, réduire au silence l’inamovible journaliste aux quarante ans d’ancienneté ? Tel est le casse-tête de Libération, dont la rédaction manifestement mêlenchonisée jusqu’au trognon ne sait plus de quelle façon censurer le dissident qui la rend malade. Quatremer à Libération, c'est un peu comme une mère maquerelle dans un couvent de bonnes sœurs, un Gavroche au pays des théorèmes, une anomalie dans la matrice islamo-gauchiste, un obstacle tenace sur le chemin d’une gauche dévoyée.

Ses adversaires ont tout essayé contre l’infâme Quatremer, ce « cheval de Troie du racisme, des discriminations et de la haine fondées sur la religion ou l’origine ». À en croire la Société des journalistes et du personnel de Libération (SJPL), les propos tenus par leur collègue « s’éloignent chaque jour un peu plus des obligations liées à la charte éthique de Libération et des valeurs défendues par ce journal », provoquent « malaise » et « souffrance en interne » parmi les journalistes, et appellent « une réaction rapide de la direction, à la hauteur des faits qui lui ont été rapportés ». Souffrance en interne. Il faut dire que Quatremer n’y va pas par quatre chemins. De Rima Hassan, qu’il surnomme « Rima Hamas », jusqu’à l’Espagne en personne, qu’il accuse, preuves à l’appui, d’« antisémitisme d’État », en passant par la critique du traitement de l’affaire Traoré ou de l’élection de Mamdani dans son propre journal, Quatremer est un pur franc-tireur dont les propos n’engagent que lui, un punk de 68 ans qui se moque énormément de déplaire à une gauche bégueule, europhobe, antisémite, soumise aux islamistes et intimidée par les tribuns. « Un trouble existe, incontestable », affirme la SJPL. On est bien d’accord. Mais le trouble vient moins des paroles d’un homme que des réactions qu’elles suscitent.

Raphaël Enthoven
× @Enthoven_R

Car, en butte à tant d’échecs, exaspérés par ce caillou dans leur chaussure, découragés par cette migraine contre laquelle aucune censure ne prend, après avoir voulu le faire taire par tous les moyens, l’avoir accusé de racisme, de sexisme, d’homophobie, voire de défendre un génocide, après avoir refusé de le défendre quand les Insoumis lui collaient une cible dans le dos et le traitaient de « pédé », d’« enculé », de « salope que sa mère aurait dû avaler », les journalistes de la SJPL, tels des promoteurs immobiliers qui butent sur un ultime lopin de terre, ont tenté une nouvelle stratégie : l’accusation de harcèlement d’une foule par un seul. Désormais, Quatremer est coupable d’avoir blessé, tout seul, d’un coup, l’ensemble de sa rédaction en tenant des « propos haineux qui s’apparentent à un discours d’extrême droite ». Après avoir en vain tenté de le dévorer, Libération si mal nommé se présente comme la victime collective des saillies drolatiques de son vieux fils maudit. Mais qu’on ne s’y trompe pas : sous la complainte de journalistes qui se disent « heurtés » par les blasphèmes de Quatremer, il faut entendre le bruit d’une mâchoire orthodoxe qui tente, une nouvelle fois, de bouffer tout cru l’iconoclaste.