Cet ouvrage est divisé en deux parties : un Postulat apodictique, et ses Corollaires.
Il est constitué, en gros, d’études, articles ou conférences qui s’étagent sur quatre ans environ, et procèdent tous d’une seule et même préoccupation : chercher et dégager une règle de jugement, une méthode de pensée, qui permettent à la raison de tracer un chemin rigoureux parmi les sollicitations contradictoires de notre temps, de déjouer les pièges que nous tendent, à chaque carrefour, nos sentiments, nos préjugés, nos amitiés et nos inimitiés, — ou les nécessités de la lutte.
Contrairement à toute chronologie, on trouvera en tête du volume, sous la désignation de Postulat, l’un des derniers en date de tous ces écrits.
C'est que, s’il est ou paraît être ainsi la conséquence, l'effet, ou mieux encore l'issue, d’une convergence de réflexions qui devaient nécessairement y conduire l’auteur, il n’est en réalité que la prise finale de conscience, par celui-ci, de l’idée fondamentale qui déterminait bel ct bien toutes celles qui l’ont précédée. Cette idée pourrait donc apparaître comme ayant été d’abord une donnée de l'intuition. En fait, il n’en est rien. La raison, on le sait, n’opère pas toujours selon un mode de propositions logiques découlant les unes des autres dans une sorte d’enchaïnement géométrique : il arrive que tous ces éléments-là soient à pied-d'œuvre, simultanément, et que seuls manquent leur synthèse ou plutôt leur ordonnancement permettant l'énoncé de la conclusion finale ; puis, que toute une suite de conséquences rationnelles découlent à leur tour de cette conclusion implicite, et sautent, pour ainsi dire, par-dessus, sans attendre que l'esprit ait réussi à l’établir en langage clair. Les mathématiques ne se privent pas de recourir à cette méthode, qui suppose le problème résolu (établi et prouvé ce qui ne l’est pas) pour démontrer certaines propositions, lesquelles, à leur tour, confirment l’exactitude de ce qui d’abord n’était qu "hypothèse.
L'auteur ne prétend pas que sa volonté, en cette occasion, soit aussi clairement intervenue. Lorsque, dans La morale et l’action, il écrivait : « L'homme voudrait bien trouver un point fixe, objectivement certain, échappant à toute contestation, pour y suspendre la chaîne de ses déductions, mais il ne trouve rien de semblable », cela voulait bien dire que sa raison n'avait en effet encore « trouvé rien de semblable » — que l’auteur, à ce moment, ne croyait pas même cela rationnellement. Tout ce qu’il supposait alors pouvoir établir, était l’idée assez commune que, pratiquement, l'homme n'apparaît essentiellement distinct de la bête que par son attitude de refus (et de lutte) à l’égard de sa condition naturelle. On trouvera cette idée, sous des formes très voisines les unes des autres, dans un certain nombre d’écrits de la même période. Car dès lors l’auteur assurément tenait cette donnée de l'expérience comme un fondement posé en principe. Mais que cela fût « un point fixe objectivement certain, échappant À toute contestation », l’auteur ne le soutenait pas encore. Il fallut pour cela que, ayant à répondre à maint contradicteur, il fasse (presque contraint et forcé) une analyse de plus en plus serrée de cette proposition, et que les chemins rigoureux de l’analyse le mènent à rechercher l'essence de la notion d'homme au niveau de la brute — au plus près de la bête, — à « évaluer » en somme le résidu de ce que nous appelons encore humain dans les actions des hommes quand leur fonction mentale est au plus bas : quand elle ne dépasse pas l'intelligence des animaux.
Qu’une telle valeur en effet puisse être et soit déterminée, et il apparaîtra une définition de l’homme valable pour tous — chrétiens, bouddhistes, matérialistes, croyants ou agnostiques, — applicable en tous lieux, en tous temps, à tous les degrés d'évolution — au Canaque anthropophage aussi bien qu’à Saint François, Michel-Ange ou Einstein — et par suite la possibilité de fonder en raison une éthique impérative, non plus relative aux états transitoires et changeants des sociétés et des mœurs, mais bien quasi-absolue puisque relative à la qualité d'homme en soi. En bref, une éthique qui, observée, rend les hommes plus hommes, — moins hommes dans le cas contraire.
L'auteur ne doutait point, avant même de le vérifier, que cette éthique se confondrait avec celle qu'il défend obstinément, après Kant, depuis qu’il a commencé d'écrire. Celle qui interdit de jamais traiter aucun homme comme un moyen. Mais tandis que le philosophe déduisait cette loi de propositions elles aussi « posées en principes », donc discutables, (la raison ne rend pas heureux), et que l’auteur l’établissait jusqu’à présent, on l’a vu, sur la seule observation pratique (tout se passe comme si), celui-ci est désormais assuré que cet impératif se confond avec la qualité d'homme en tant que telle, et qu’ainsi tout ce qui le transgresse participe de la bête, et tend du même coup à nous y ramener.
C’est pourquoi le volume s'ouvre, malgré la chronologie, sur le discours qui dégage et démontre cette définition fondamentale : puisque ce discours éclaire, et non seulement éclaire mais justifie les écrits qui l’ont précédé.