Ce texte fut écrit pour paraître dans un cahier collectif consacré au Génie d'Israël, à la demande de l'éditur de ce volume. L'auteur le publie ici, pensant que la conception de l'homme qui se dégage de son essai, et la pensée judaïque telle qu'elle apparaît en particulier dans la Bible, s'éclairent l’une l'autre d'un jour singulier.
Daxs quelle mesure la pensée biblique est-elle en accord avec cette notion de l’homme défini par sa rébellion — et avec l'éthique qui en est la conséquence ?
Certes, la Bible est riche en contradictions, et l’on peut lui faire prouver ce que l’on veut. The Devil can cite Scripture for his burpose, fait remarquer Shakespeare. Mais ces contradictions mêmes ne participent-elles pas, justement, de cette ambiguïté fondamentale qui est notre condition ?
Cette ambiguïté, elle apparaît avec éclat dans la conception biblique du Dieu des Juifs — de l'Éternel — et toute l’histoire du peuple juif est un long balancement entre sa révolte contre l'Éternel quand celui-ci est confondu avec la nature-naturante, €t sa vénération pour lui quand il est confondu avec cette part de nature-naturée qu'est le peuple juif lui-même, et plus tard avec toute l'humanité en devenir.
Car, bien loin d’être monolithique, l'Éternel de la Bible subit de la Genèse à l’Exode, du Levitique aux Nombres, du Deutéronome au Livre des Rois, une singulière métamorphose. D'abord créateur de toutes choses et maître impitoyable de ses créatures, idole terrible et anthropomorphe (puisqu'il crée Adam à son image), puis cruel Dieu de la guerre et des armées, il est peu à peu sublimé jusqu’à cette notion de l'absolu d’un dieu sans visage : celui de la conscience même du peuple juif ; et dès lors ne cesse de se transformer avec ce peuple, confondu avec lui, puis appelé à se confondre avec l'humanité tout entière.
Tout au long de la pensée judaïque, telle qu’elle apparaît dans la Bible, celle-ci dessine en l'Éternel un dieu amphibologique, d’abord créateur, puis créé à son tour par ses créatures — sans jamais cesser tout à fait d’être et l’un, et l’autre.
C'est Adam qui inaugure la révolte de l’homme contre ce dieu-créateur, quand l'Éternel lui dit en lui montrant l’Arbre de la Connaissance : « Tu ne mangeras pas de son fruit »[1]. Mais l’homme vit « que ce fruit était désirable, puisqu'il pouvait donner l'intelligence » et il en mangea (se rebella), et il connut sa nudité, et aussitôt Dieu s’inquiéta et bannit l’homme du Jardin d’Eden, (c’est-à-dire de sa Création, du Cosmos) « et il plaça tout alentour des anges aux épées Îamboyantes pour en interdire les accès », c’est-à-dire interdire tout retour, toute communication avec la mystérieuse Nature elle-même, — avec l'Unité Indivisible en laquelle aucune conscience de soi jamais n’a été admise ; car en effet que veut dire tout ce passage, sinon qu’en se rebellant par sa volonté de connaissance, l’homme prit conscience de son exil ? De son exclusion sans retour hors de la paix qui règne au paradis terrestre, — au sein de cette « inconscience-de-soi » où n'existe ni meurtre, ni peur ni souffrance mais seulement pacifique métamorphose ?
L'homme, d’entre toutes les bêtes, ayant ainsi pris conscience de son ignorance, de sa condition et de son exil, l'Éternel immédiatement renforce cet exil ; et pour plus de sécurité, commence de créer dans l'espèce humaine la solitude des êtres et leur division — faisant de cette espèce la seule qui s’entre-déchire. « L’Éternel eut égard à Abel et à son offrande, mais il n'eut pas égard à Cain et à son offrande », et ceci sans rien justifier de ses raisons, de sorte que Caïn « fuf très irrité », et qu’« il se jeta sur son frère et le tua ».
N'est-ce pas là le fait d’un dieu-provocateur, d’un dieu qui divise pour régner ? Malgré quoi, « quand les hommes eurent commencé à se multiplier et qu'il leur fût né des filles, les fils de Dieu virent que les filles des hommes étent belles, et ils s'unirent à celles qui leur plurent ». Sur quoi l'Éternel s’écrie avec colère : « Mon esprit ne sera pas toujours en lutte avec l'homme, car l'homme n’est que chair », et devant cette « corruption » « il se repentit d'avoir créé l’homme sur la terre et il dit : « J'exterminerai de la surface de la terre l'homme que j'ai créé ».
On voit ainsi apparaître le début de la lutte entre l'homme et son Créateur, qui ne cessera plus. Une première fois donc, l'homme ne fut pas loin de retrouver le chemin du Paradis perdu puisque « les fils de Dieu s’unirent aux filles des hommes » — c'est-à-dire que le cosmos fut un jour consubstantiel à la pensée humaine, que celle-ci sut briser son exil. Aussitôt l’Eternel s'irrite et prend peur (« l’homme pourrait devenir semblable à nous », s'était-il déjà inquiété du temps d'Adam), décide d’entraver les conquêtes de l’intelligence en abaissant le temps de la vie de l’homme de 800 à 120 ans[2] ; puis (cette mesure se révélant insuffisante) de détruire l’humaine espèce tout entière ; — et sa crainte est telle qu’il en vient à redouter tout ce qui est doué d’une conscience de soi, et s’emporte jusqu’à décider l'extermination même des vermisseaux et des oiseaux du ciel.
Mais cela ne lui est plus entièrement possible : il a donné à l’homme l'intelligence — les moyens à Noé de se soustraire au cataclysme. Simplement, il ne sera plus jamais question de l’union « des fils de Dieu avec les filles des hommes » : le Déluge a tout noyé. L'homme se retrouve seul et nu — exilé. Il reprend aussitôt le combat, entreprend une construction telle qu'elle puisse lui rouvrir les chemins du ciel, — du Paradis perdu, — des mystérieuses splendeurs du Cosmos. Mais l’Éternel reprend sans tarder sa tactique de division, sème la confusion en isolant si bien les maçons de Babel « gw'ils cessent de se comprendre les uns les autres », et ainsi, privés de l’immense force de leur communion, abandonnent leur merveilleuse entreprise, troquent la truelle contre l’épée, et s’entretuent.
Toutefois, dans Je même temps, au visage de ce Créateur ennemi de ses rebelles créatures, se superpose un autre visage, celui d’un Dieu qui « fait alliance » avec Abram et rendra sa postérité « aussi nombreuse que les grains de poussière sur la terre ». Celui-là est le Dieu du seul peuple juif, celui qui dira à David : « Je n'ai fait d'aucun temple ma demeure, j'ai marché au milieu de mon peuple, j'ai logé comme un voyageur sous la tente et dans un tabernacle ». Ce Dieu-là, tout au contraire du Destructeur de Babel, veut que les hommes soient un. « Tu me fais triompher des discordes de mon peuple » s’écrie le psalmiste. C’est ainsi que la pensée Judaïque transforme la notion de Dieu, et, du tyrannique Créateur, cruelle nature-naturante, du Dieu diviseur des hommes, fait le Dieu symbole de l'humanité rebelle dans sa volonté d’être une, en un mot le Dieu auteur de la Loi : celui qui s’écrie : « Vous êtes mes témoins ! » et dit « Soyez saints pour que je sois saint », — c’est-à-dire « par votre justice collaborez à ce que le monde soit juste, soit saint, car c’est vous, hommes, qui me créez, — vous faites, vous agissez ma sainteté ». Cette substitution d’un Dieu de l’homme-un, d’un Dieu de l’humanité rebelle au Dieu Créateur et meurtrier, elle apparaît une première fois lors du sacrifice d'Abraham, quand celui-ci, ayant reçu de l'Éternel l’ordre de lui dédier son fils en holocauste en preuve de sa soumission, un ange retient son bras, lui offre un agneau (morceau de nature non rebelle) et semble lui dire : « N’adore plus un tyran qui se repaît du sang des hommes, — adore désormais un Dieu qui les veut libres et unis »[3].
Plus tard Jacob, à l’issu de son combat nocturne avec l'ange[4], verra confirmer son double caractère de rebelle et d'exilé : « Ton nom ne sera plus Jacob mais Israël, car tu as luité avec Dieu, et iu as vaincu ». Et Jacob le supplie : « Fais-moi connaître ton nom », — Mais l’ange refuse de le lui donner et disparaît.
La pensée judaique est ici singulièrement claire, singulièrement précise : et elle donnera à tout le peuple ce nom d'Israël — qui lutte avec Dieu — parce que j’homme est celui qui lutte victorieusement avec la Nature, mais qui lutte dans la nuit, et sans pouvoir rien apprendre de son adversaire[5].
Ainsi quand, tout au long de la Bible, le peuple juif ne cesse de désobéir à Dieu et d’en être puni, ce n’est pas constamment au même Dieu qu'il désobéit ni pour les mêmes raisons qu’il est puni. L'histoire de ces désobéissances est d’abord celle de sa rébellion contre Dieu Nature-naturante, — et il en est puni par l'exil et la solitude. Plus tard ses désobéissances sont de nature inverse : ce sont ses infractions à la Loi qui fait la solidarité des rebelles : Tu ne tueras pas, tu aimeras ton prochain, tu ne porteras pas atteinte aux droits d'un Etranger, etc… et la punition est celle qui suit la rupture d’un contrat (ce contrat social qu'est la Bible), la rupture du pacte passé par Israël avec ce Dieu législateur, contraire au Dieu Créateur, et qui loin de vouloir les hommes soumis et solitaires, divisés, les veut unis et résolus, — loin de les vouloir exilés du Paradis Terrestre, veut construire avec eux la paix de la cité terrestre avant celle de la cité divine, — du vivant des hommes, et non après leur mort.
Dès lors le fondement de Ja pensée judaïque ne cessera plus d’être la poursuite obstinée de la solidarité humaine, — de l’unicité des révoltés. C’est ce qui va la singulariser de toute la pensée antique, babylonienne, égyptienne, grecque ou latine, qui toutes ont accepté le fatum, la soumission aux puissances irrationnelles. Soumission qui entraîne l’acceptation de l'inégalité des hommes, et par suite leur rivalité meurtrière, la cruauté des jeux du cirque, la cynique exploitation des pays conquis, et en tout premier lieu : esclavage. Mille ans plus tôt que le sophiste Alcidamas osât le premier (sans aucun résultat d’ailleurs) mettre en doute que l’homme libre eût des droits naturels sur l’esclave[6], Moïse avait déjà réglementé l'émancipation progressive des esclaves hébreux, punissait de mort « celui qui sera convaincu d'avoir enlevé l'un des enfants d'Israël pour en faire son esclave ou le vendre »[7], et dans ses lois figure dès ce moment le « Ta n'opprimeras point l'Etranger ; car vous avez été vous-mêmes étrangers en Egypte », et il ajoute : « Maudit soit celui qui fait fléchir les drotts de l'Etranger ! ».
« Cette loi, fait remarquer un philosophe juif[8], est de signification essentielle dans l’histoire des Religions. C’est avec elle que la vraie religion commence. Il fallait protéger l'Etranger, non parce qu'il est un membre de ja famille, du clan ou de la nation, mais parce qu'il est un être humain. C’est avec l'Etranger que l'homme a découvert l'idée de l'humanité ». Et certes, c’est là une seconde « révolution » non moins étonnante que celle de l’anthropoïde quand, brisant avec les millénaires d'une soumission consubstantielle à toute bête, il se retourna sur lui-même, constata Sa condition et en demanda compte au ciel. Il n’était pas moins Extraordinaire, en un temps où la seule loi entre les peuples était la guerre et la servitude, où Israël avait tant souffert du fait de l'Etranger, qu'il sût briser avec cet enchaînement (millénaire, lui aussi) de haïnes raciales ou nationales, et découvrir une loi plus haute : celle de la solidarité de toute l'humanité rebelle.
Cette idée de l'égalité fondamentale de tous les hommes, un autre commentateur[9] la fait remonter plus haut encore : à la Genèse, précisément à l'Histoire de la Postérité d'Adam. Laquelle donne à tous une origine unique et commune, de telle sorte que personne ne puisse se prétendre de meilleure souche, ou plus ancienne, — ni blanc, ni noir, ni grand, ni petit mais homme.
Il y a donc plus de trois mille ans que le judaïsme se déclare pour l'égalité entre les hommes, et avec elle pour la Justice et la Liberté : l’homme ainsi ne sera « juif » que s’il ne se sent pas libre quand subsiste un seul esclave au monde, pas heureux quand tous les hommes ne sont heureux. Il sera « juif » dans la mesure où il sera plus homme, — et s’il à assumé la part la plus monstrueuse de la douleur du monde, n'est-ce point parce que depuis trois mille ans il représente, face à tous les racismes et tous les nationalismes, la claire incarnation de la rébellion humaine, que depuis trois mille ans la pensée Judaïque, en dépit des persécutions, prêche la communion des hommes et leur solidarité sans conditions ? « Maudit soit, dit Moïse, celui qui pense : « Pourquoi me soucier de porter ma part du fardeau commun ? Si je ne la porte pas, qui le saura ? » Car il est écrit : « Contre lui crieront même les pierres des murs, témoigneront méme les branches des arbres ». Il est peu d’apologues qui symbolisent plus clairement Ja solidarité des rebelles que cette parabole du Talmud : sur un navire en mer, un des hommes entreprend de percer un trou. Il répond aux objurgations : « Je perce un trou seulement où je suis assis ». — « Oui, disent les autres, mais si l’eau entre, nous serons noyés tous ensemble ».
« Pionnier de la liberté, pionnier de la civilisation, dit Tolstoï d'Israël, il a dérobé aux cieux le feu éternel et en a illuminé le monde. Il est la source, la fontaine et l’eau vive ». Et Renan, comparant Israël à la Grèce antique, exigeante à la Beauté mais tolérante à l’Iniquité : « Les sages d'Israël s’enflammaient de colère aux abus du monde. Les prophètes, fanatiques de justice sociale, proclamaient hautement que si le monde n'était pas juste, ou apte à le devenir, mieux valait qu'il fût détruit. C’est une pareille vue, si déraisonnable soit-elle, qui porte aux actes héroïques, et tient superbement en éveil les forces de l'humanité ».
[1] « Car, ajoute-t-il, le jour où tu en mangeras, tu mourras certaine-
ment », c'est-à-dire tu mourras à ce que tu €$, par la connaissance tu
cesseras d’être simple morceau de nature comme, Par la métamorphose,
la larve « meurt » en papillon.
[2] Qu'on s’imagine Newton, Einstein, Pasteur vivant huit cents ans !
[3] Il est significatif que, dans le premier Evangile, la généalogie de
Jésus-Christ ne remonte pas au-delà d'Abraham : pas au-delà de celui
qui comprit qu’il ne devait plus se soumettre, comme une bête, à un
Dieu du meurtre, mais, comme un homme, à un Dieu d’union et
d'amour.
[4] En réalité, avec Dieu : Jacob nomme ce lieu Peniel « car j'y a vu
Dieu face à face ».
[5] Pas même son nom. Il est remarquable que, à travers toute la Bible,
le fait de donner un nom revêt une extrême importance (Dieu amène
les bêtes à Adam pour qu'il leur donne un nom, etc...) ; Or, pour
donner un nom à une chose, il faut nécessairement l'avoir isolée comme
concept, et pour cela avoir fait d’abord soi-même dissidence avec l'Unité
Indivisible. Donner un nom est donc bien symbolique de la rébellion
humaine ; et si Dieu eût accepté de livrer son nom à Jacob c’est qu’il
eût admis l’esprit de l’homme au sein de sa réalité inconnaissable. Dieu
dira encore à Moïse : « Nul ne pourra voir mon visage et vivre »,
c’est-à-dire pénétrer la réalité du Cosmos et rester un individu. « Tz me
verras seulement de dos », ajoute-t-il, c'est-à-dire : l’homme connaîtra
les phénomènes et non les noumènes,
[6] L'esclavage est alors une institution d'Etat approuvée par tous et
même les philosophes (Platon n’a pas une pensée pour les milliers d’ilotes
qui lui permettent, à lui, d’être un aristocrate de la beauté et de la
raison).
[7] « Et si l’esclave dit : « J'aime mon maître, je ne veux pas être
affranchi », on lui percera l'oreille ».
[8] H. Cohen.
[9] I. E. Deutsch.