Constater que certains mots ont perdu la netteté de leurs contours aussi bien que de leur contenu, c’est devenu presque un lieu commun. Ainsi des mots Liberté, Justice, Démocratie, par exemple. Jamais il n’a été plus nécessaire d'en préciser les acceptions et les limites, sur lesquelles tout le monde puisse s’entendre. Peut-être est-ce actuellement une des tâches majeures dans la pacification du globe.
♦
La notion
de l’homme
est ambiguë.
Plus important encore que tous ceux-là, puisqu'il les commande et les ordonne, est un mot,
une notion plutôt, qui exige ainsi de prime abord une délimitation sans équivoque. C’est le mot
homme, Aucune notion sans doute ne paraît plus évidente, et n'est en réalité plus ambiguë.
Sur ectte ambiguïté s'appuient toutes les tyrannies. Celles-ci prennent donc grand soin de
l'entretenir, aidées en cela par les passions des foules, la résurgence de leurs mauvais instincts,
qui s’en emparent avidement pour s’en nourrir,
Mot et notion ambigus, disions-nous : c’est parce que ce mot désigne à lui seul plusieurs concepts, qui paraissent se confondre mais ne se confondent nullement. Tenter de disloquer cette confusion, de tracer les limites respectives de ces concepts confondus, de dégager ce qui est proprement humain de nos actions, et de montrer quel comportement fait en effet de nous (ou ne fait pas) des hommes, c’est l’ambition du présent discours.
Ambition qui ne dépasse point la mise en ordre, la confrontation d’un grand nombre d’idées ou de connaissances depuis longtemps en circulation. On ne trouvera donc pas ici de « révélations ». Mais peut-être, de ces confrontations, verrons-nous surgir une de ces évidences d’autant plus frappantes qu’elles nous étaient restées longtemps cachées.
♦
L’analogie ne
caractérise pas
l'homme.
Qu’entendons-nous, donc, par le mot « homme » ? Quelle idée ou famille d’idées ce
mot symbolise-t-il ? Ecartons tout de suite la réponse simpliste qui vient naturellement aux
lèvres : « Un homme, c’est un être de la même espèce que moi ». Si nous la
mentionnons pourtant, c’est que nombre de gens se contentent toute leur vie de cette réponse-là.
D’autres hélas non seulement s’en contentent, mais en font la base de leur éthique :
satisfaits de se sentir hommes comme un loup se sent loup, ils échappent à toute tentative faite
pour les amener à des sentiments plus dignes. De la même façon ils se sentiront blonds, aryens et
nazis sans que nul argument puisse les convertir à de plus saines certitudes.
♦
La définition
encyclopédique
est-elle suffisante ?
Trouverons-nous une réponse plus satisfaisante en nous reportant à la définition encyclopédique ?
Ouvrons le dictionnaire :
Sommes-nous beaucoup plus avancés ? Mammifère bimane à station verticale, cela décrit
seulement un animal supérieur, un singe anthropoïde. Doué d'intelligence, cela paraît
sous-entendre que les autres mammifères en sont privés. Or nous savons fort bien qu’ils en sont
♦
La pensée et le
langage sont des
effets, non des
attributs.
doués à des degrés divers (le cheval plus que le bœuf, le chien plus que le cheval). De plus, à
supposer que l’intelligence soit le propre de l’homme, nous n’aurions lait alors que définir
l’homme par l’homme comme Dialoirus définissait la maladie par les humeurs peccantes : il
resterait à définir l’intelligence, Doué de langage articulé, cela suffra-t-il ?
Pas davantage, Que les hommes n'aient jamais fait que s'appeler entre eux, se reconnaître,
s’avertir, désigner quelques-unes de leurs activités, ils n'eussent pas dépassé le langage de
maints oiseaux. Si le langage des hommes s'est distingué de celui des bêtes, c'était
nécessairement pour satisfaire à d’autres besoins : ce sont donc ces besoins qui
déterminent l’homme, non le langage — simple mise en jeu, pour ces besoins, des dons
d’articulation que le perroquet possède aussi.
Ces dons (l'intelligence, la faculté d’articuler des sons) certes l’homme en était pourvu plus que les autres. Toutefois le point est qu’il ne s’en est pas servi seulement plus que les autres, mais qu'il s’en est servi différemment.
♦
Le comportement des
espèces est immuable,
seul celui de
l'espèce humaine
est variable.
En fait, la toute première constatation à faire
eût dû être celle-ci :
Toutes les espèces animales ont un comportement inné, instinctif, à peu près immuable. Un troupeau de buffles, une tribu de macaques, se comportaient il y a dix mille ans comme aujourd’hui (passons sous silence les modifications d’habitude des animaux domestiques : elles sont le fait des hommes et non des bêtes elles-mêmes). Seule de toute la création terrestre l'espèce humaine a un comportement extrêmement divers, changeant le long du temps, variable avec les latitudes, — une éthique en perpétuelle évolution.
Cette différence fondamentale suppose nécessairement un moteur spécifique du comportement humain, qui agit sur l’homme et point sur la bête.
Il reste à découvrir quel est ce moteur. Puisqu'il ne peut être aucun de ceux qui régissent la conduite des animaux, nous pouvons éliminer d’emblée tout ce qui, même à un degré très faible, existe en commun chez l’homme et chez le plus évolué — le plus intelligent — des mammifères supérieurs. Nous en arrivons ainsi à poser la question :
« Quelle est la différence — la nouveauté essentielle qui un jour a fait surgir l’homme de l’anthropoïde ? ». Ou encore : « Sur quelle pré-action précisément pouvons-nous déclarer de l’anthropoïde qu’il est devenu un homme ? »
♦
L’essence de
l'acte humain
réside en ce qui
distingue l’homme
de la bête au
même niveau
d'intelligence.
Prenons donc l’homme à sa limite la plus primitive, celle où il se distingue à peine de
l’anthropoide. Le pygmée de nos jours peut encore nous en donner une image, puisque dans presque
tous les domaines, il est inférieur à certains animaux : moins éducable que l’éléphant, moins
adroit que le chimpanzé, moins ingénieux d’apparence que le castor constructeur de villages, de
digues, de canaux et d’écluses. Ceci confirme bien que ce n'est pas dans ces divers domaines que
l’homme se distingue essenticllement des animaux. Mais il est une chose que fait le pygmée et que
nul animal ne fit jamais : il lance au ciel des imprécations,
♦
L'entendement
caractérise
l’homme : mais
il est à la fois
cause et effet.
Ici, entre l'homme et la bête, il ne subsiste pas de commune mesure, Ici nous sommes donc sur
la bonne piste, — et, nous le verrons, l’acte qui consiste à supplier ou à maudire le ciel est
le plus éloquent symbole, l'effet le plus significatif, de ce qui est réellement le propre de
l'homme : l’abstraction.
Car, pour s'adresser au ciel, encore at-il fallu d’abord le concevoir : ce qui distingue essentiellement l’homme de l'animal, ce qui a fait un homme de l’anthropoïde, c’est cette faculté de former un concept.
Or, former un concept, qu'est-ce que cela veut dire, ou plutôt suppose ? Certes, un chien qui joue avec une balle, un brochet qui happe un goujon, « objectivisent » leurs sensations en objet roulant, en objet nageant. Mais cela se fait seul, et comme malgré eux : ils n’ont point besoin pour cela de faire intervenir une volonté de connaître.
♦
L’entendement
nécessite la
volonté.
Est-ce que l’homme au contraire, quand il use de ses facultés pour isoler ces objets non plus
en choses qui roulent mais abstraitement en « balles », non plus en choses qui nagent
mais généralement em « poissons », et particulièrement en carpes, en truites, en
saumons, — sans compter les entités plus abstraites encore, alliées à ces objets, de pesanteur,
de flottaison, — est-ce qu’il « subit » ces opérations comme le chien, le brochet ?
Celles-ci se font-elles « seules, et comme malgré lui » ? Nous savons bien que
non : nous savons par notre propre expérience quel effort de l'esprit il nous faut faire
au contraire pour isoler toute abstraction nouvelle, c’est-à-dire quelle volonté, et d’abord
la volonté de connaître.
Or, pour simplement ressentir, pour que naisse en lui cette volonté de connaître, il a fallu nécessairement à l’anthropoïde : premièrement, qu'il constate son ignorance ; deuxièmement, qu'il refuse cette ignorance, qu’il refuse sa condition d’ignorant.
♦
L'observation
nécessite la
dissidence.
Mais pour pouvoir constater son ignorance, il a fallu qu'il ait l'inspiration, prodigieuse
après tant de millénaires d’automatisme obscur et brut, qu'il fasse, sur cette longue soumission
routinière, sur cet aveuglement consubstantiel, l'effort presque inconcevable de s’arracher
un beau jour à ses sensations, à ses impulsions, à ses instincts ; que par une
« révolution » inouïe il cesse de les agir pour se retourner sur eux, comme sur
un miroir, pour les regarder et se regarder en observateur ; bref qu’il se mette à
part des choses et de soi-même, — en un mot : à part de la nature. Pour constater
son ignorance il a fallu, en d’autres termes, qu’il entre en DISSIDENCE.
♦
La connaissance
nécessite
la rébellion.
Mais pour refuser ensuite cette ignorance, il a fallu, l’ayant constatée, qu'il s’émeuve,
la juge inacceptable, décide de la vaincre, ajoute ainsi la lutte à la dissidence : qu’il
entre, en d’autres termes, en RÉBELLION.
On le voit donc, cette volonté de connaissance, qui trace la limite entre l’homme (qui refuse son ignorance) et la bête (qui l’accepte ou mieux encore : fait un avec elle), c'est une révolte. La pensée, le langage, la science, etc. ne sont que les produits, les conséquences de cette révolte. C'est elle qui détermine l'homme et le qualifie. L'homme a commencé où a commencé la révolte.
♦
Le rôle cérébral
chez les êtres
organisés n’est
pas noble mais
ignoble.
Car il est temps d’examiner le rôle réel de la fonction cérébrale chez les êtres organisés. Rôle
noble ? Rôle de direction ? C’est le contraire : rôle ignoble, rôle d’ilote.
Reprenons un de ces anthropoïdes d’il y a deux ou trois cent mille ans, biologiquement « homme » par sa constitution physique, mais encore sans langage sinon quelques onomatopées, sans industrie sinon peut-être la massue pour se défendre, sans feu, sans logement, vivant de la même vie sauvage que les ours ou les loups, ses frères. En un mot, le tout animal anthropopithèque. Il a, comme tout autre singe, des yeux, des oreilles, une peau sensible, un odorat, et, nous pouvons l’admettre, une certaine conscience de soi. Au delà, rien[1].
Car, la conscience de soi d’un singe, jusqu'où va-t-elle ? Sait-il, cet être pas
encore humain, qu’il a un cœur, un estomac, des muscles, des nerfs, un système sanguin ?
Autant que le savent en effet un singe, un ours ou un loup. Sait-il que cette masse pourvue
de bras et de jambes est une vaste colonie de cellules, incroyablement nombreuses, chacune
incroyablement complexe, groupées dans une république elle-même incroyablement compliquée ?
♦
La réduction à
l’inférieur n’est
pas permise.
Sait-il que s’il voit, s’il entend, s’il a froid, s’il a chaud, s’il a faim ou soif, c’est
pour le bien, la protection et la subsistance de cette prodigieuse collectivité, de ce sombre
et mystérieux, de cet inconcevable univers ? Il ne sait rien de tout cela. Comment
pourrait-il le savoir, puisque le propre de la fonction mentale est qu'elle est irréductible
à cette multitude cellulaire, qu'il n’est aucun pont de l’une à l’autre ? La réduction
à l'inférieur n’est pas permise : l’ignorance de soi-même est consubstantielle à l’être
animé, Simplement, si celui-ci pose le pied sur une pierre pointue, il va souffrir ;
parce que s’il ne souftrait pas, il ne soulèverait pas le pied, lequel serait blessé, puis
infecté : la république cellulaire serait en péril, Mais de cela il n'est point
informé : il souffre et soulève le pied, c’est tout. S’il touche du doigt un tison, il
retirera sa main tout aussitôt. sans en savoir davantage. S’il ressent des crampes vers le
milieu du corps, il poursuivra un animal pour le dévorer. Ce que devient cette chair engloutie,
il l’ignore. Pourquoi il doit la mâcher, l’avaler, il l’ignore de même. Si un danger surgit,
son cœur va battre et lui faire mal, ses jambes vont courir. S'il est menacé, il va ressentir
de la haine et le désir de tuer. Il croira protéger l’existence de cette conscience de soi qui
est la sienne, il ne sait pas qu’il protège le règne d’un État, son maître, fait de milliards
et de milliards d’êtres vivants formidablement hiérarchisés.
Après quarante ou soixante ans de cette tyrannie aveugle qu'il impose à son esclave battu et mystifié, l’univers vieillissant d’un organisme avarié va se montrer plus tyrannique encore et plus cruel, sans jamais pourtant se révéler. Chaque province malade, à coups de morsures, de pincements, de piqûres, de coliques, de déchirements, de cuissons, d’élancements, de spasmes, de prurits, va exiger de cette conscience serve, qui n’en peut mais et n’y comprend rien, de faire quelque chose en sa faveur. Celle-ci va allonger le corps, le couvrir ou le dénuder, le gratter, le faire boire, ou l’agiter de grelottements, sans autre récompense que d’être maltraitée un peu moins si son maître va mieux, avec usure s’il va plus mal. Pour finir, elle sera entraînée dans la mort avec la République, dans un paroxysme d’effroi et de vaines tortures, sans que jamais un coin du voile se soit même soulevé.
En somme, tout dans cet être encore animal se passe comme sur un navire dont le capitaine pourrait se figurer qu’il est maître après Dieu, alors qu’il n’est qu’un humble tâcheron à fond de cale, dressé à conduire le bâtiment sans en rien connaître, encouragé et inspiré à grand renfort de horions. Un vague périscope lui permet de distinguer les alentours, de prendre une vue grossière du bâtiment dans son ensemble. Mais de son organisation interne, il ne sait rien, et du reste ne cherche pas à en rien savoir. Des machines, de l'équipage, d’où l’on vient et où l’on va, il ne sait rien et ne cherche pas à le savoir. Simplement, à jamais enfermé dans l’étroite cabine, pressé entre des murs d’où jaillissent des poinçons, des maillets, des fers rougis au feu, il reçoit sur tous les points sensibles, sans étonnement ni révolte, des coups lancés il ne sait d’où, parfois légers comme une caresse, parfois violents à hurler. L'instinct et l'expérience ont dressé ses réflexes, et selon qu’il reçoit le coup dans les tibias, dans l’estomac ou sur le haut du crâne, il ouvrira ou fermera un robinet, tournera un volant, pressera un bouton, ou lancera des ordres à un équipage invisible. Il navigucra ainsi quelque temps, en robot docile et douloureux, sur l'océan des âges, sans escale, sans provenance ni destination, jusqu'à ce que usé et vermoulu le bâtiment s'abîme dans les flots, et lui avec, sans avoir rien compris de son aventure.
Ni rien cherché à comprendre.
Et nous voici au cœur du problème. Tout le comportement animal est dans ces mots. Si loin
que puisse aller la conscience de soi d’un chien, d’un grand singe, d’un anthropoïde, ce ne
sera jamais jusqu’à « chercher à comprendre », ni par conséquent à en demander
compte au ciel. Il est même trop de dire de cette conscience esclave qu’elle accepte son sort,
ou le subit : il y a dans ces mots encore un embryon de jugement, un embryon de volonté,
un embryon de révolte. L’animal est, c’est tout. De même que, pour un arbre, être et
se couvrir de feuilles ne sont point des actions distinctes, de même pour un loup, pour un
castor, être et courir, être et chasser, être et construire des digues ne sont point des
♦
Seule une
opération de
l’esprit
individualise
l'être vivant.
actions distinctes. Un loup, un castor, un serpent sont parcelles de nature, ils sont nature,
leur instinct est nature, œuvre, expression de nature. Entendons que, chez l’animal, ce n’est
point la conscience de soi qui décide et agit dans tous les actes vitaux, c’est, à travers
elle, la volonté collective et diffuse de la république cellulaire. Or, cette république
cellulaire, seule une opération de notre esprit la distingue du reste de la nature. Elle
est nature, rien que nature, et quand l’animal agit, c’est la nature qui agit : la
conscience est l'outil. Quand ce que nous appelons un lion se met « sous le vent »
du gibier qu'il guette à l’abreuvoir, pour dérober son odeur au flair de sa victime, sa
conscience de soi n’a pas eu besoin pour cela de combiner, de raisonner, de déduire ;
ni celle du castor pour construire ses digues, ses biefs, ses écluses ; encore bien
moins celle du camélécn pour pavoiser aux couleurs de ce qui l'entoure. Tout ce que la nature
peut faire de soi avec soi-même, il est bien évident qu’elle le sait d'emblée, de toute éternité.
Les morceaux de nature que sont ces républiques cellulaires par nous appelées lion, castor ou
caméléon, le savent d’évidence et de toute éternité. Le mot « savoir », d’ailleurs,
ne convient pas ici. Nous nous sommes excusés d'avance de ces termes anthropomorphiques :
pour la nature, être, savoir, agir, sont une seule et même chose. Pour la nature-lion, la
nature-castor, la nature-anthropoïde, être, vouloir et faire sont une même démarche. Certaines
de ces démarches peuvent nous étonner, comme celle de tel insecte qui donne à ses élytres,
nervure pour nervure, la forme, la texture et l’aspect du feuillage où il vit. C’est que nous
ne savons pas bien imaginer une volonté, une intelligence, une conception collectives, — celles,
en la circonstance, de la république cellulaire qu'est cet insecte. Nous ne sommes pas surpris
pourtant de voir tout un pays, à l’approche d’une guerre, se couvrir de défenses, de
fortifications, de camouflages. Un observateur marsien le serait peut-être. Et nous devrions
être bien plus étonnés de ce constant miracle qu'est un œil.
A cette « volonté collective » il faut, au moins pour les vertébrés, un organe d'exécution. On le logera dans la cervelle et la moelle. On le bourrera de réflexes, dont la rapidité sera assurée par les moyens les plus sûrs : la douleur, le désir et l'angoisse. On lui accordera une certaine autonomie, voire un certain jugement, pour les mêmes raisons de rapidité dans les occurrences moins directes. Il sera doué d’une conscience de soi pétrie d’instinct de conservation, avec laquelle il se confondra : ainsi, stimulé à se protéger soi-même, il protégera la vie de la République.
♦
L’exil est le
propre de toute
conscience de soi.
Mais, cette conscience de soi, loin d’être admise et mêlée à la vie commune, elle sera exclue
de la communauté. Exilée, dirions-nous. Et non seulement de cette communauté particulière,
mais de toute la nature. Ce qu’elle est, cette nature, sa signification, sa justification, ses
desseins et ses fins, on en tiendra soigneusement cette conscience à l’écart. On veut un esclave
ponctuel, on ne veut pas d’un raisonneur. On veut son obéissance, on le dispense de ses réflexions.
On veut qu’il exécute, non qu’il comprenne ; encore moins qu’il balance, juge, confronte,
tergiverse, refuse, exige, voire ordonne. On craint même tellement son intrusion dans les affaires
de la République, qu’on préfère lui en cacher les crises internes, les dérèglements mortels comme
le cancer, et lui refuser les moyens d'intervenir comme l'autorité pour y remettre l’ordre. Pour
plus de sécurité encore, on ne lui exhibera que le strict nécessaire : jamais les choses
mêmes, les choses en soi, pas même leur ombre, mais l’ombre de leur ombre. Un monde de sensations,
fantomatique et trompeur, un vaste ragoût de phénomènes, non de noumènes. Ainsi, à jamais exclu
de toute vérité, à jamais enfoui dans un inextricable brouillamini de faux-semblant, à jamais
écarté de la Chose Publique, à jamais maintenu dans l'isolement et l'ignorance, mais houspillé,
rossé, piqué, brûlé, gelé, affamé, effrayé, l’on n’aura guère à craindre qu'il fasse un jour
mauvais usage des facultés dont on l'a doué, ni des maigres pouvoirs dont il a fallu l’investir.
♦
L'homme est né
de l'intuition
et du refus de
son exil.
Et en effet, pendant des milliers de siècles, depuis les premiers sauriens jusqu’au grand singe
anthropopithèque, des milliards et des milliards de consciences de soi, faibles lueurs flottantes
à la surface du formidable et mystérieux grouillement nocturne, ont ainsi vécu leur vie misérable
de proserits et d'ilotes. Des milliards et des milliards continuent, et continueront jusqu’à la
consommatlon den siècles, de mener cette vie humiliante, sans même savoir y prendre garde. Et
pourtant, un beau jour, la conscience de soi de l’anthropoïde s'est éveillée à sa condition, Un
beau jour, une furtive interrogation a traversé sa sombre cervelle. Premier et jusqu'ici unique
de toutes les espèces vivant à la surface de la terre, il s’est arraché à soi-même, il a regardé
en lui, autour de lui, et s'est aperçu qu'il était seul. Premier et unique de toutes les espèces
vivantes, d’abord à tâtons et plus qu’à moitié inconsciemment, il a commencé, si peu que ce fût,
de « chercher à comprendre ». Il a découvert son ignorance et s’est rebellé : il
a refusé son exil ; le banni est entré en rupture de ban.
L'homme était né.
Et Dieu dit à Adam, en désignant l’Arbre de la Connaissance : « Tu ne goûteras pas de son fruit ». Mais Adam y goûta, et il vit qu'il était nu. Et il vit du même coup qu’il était exclu du Paradis Terrestre ; en vérité, qu'aucune conscience de soi jamais n’y avait été admise, que la paix qui y règne est celle de l’une et indivisible nature.
La paix : car il n’est de meurtres, il n’est de souffrances, il n’est de haine ou de cruauté que dans le monde des consciences de soi. Tout sentiment, toute sensation et donc toute souffrance requièrent nécessairement une conscience individuelle pour les connaître : « l’inconscience-de-soi » ne perçoit rien, ne peut rien « ressentir ». Quand le tigre bondit sur une antilope, l’égorge et la dévore, il n’est de violence et de peur, de jouissance et de douleur que dans leurs consciences de soi. La nature-tigre, la nature-antilope, elles, sont en paix, il n’est entre ces morceaux d’une même et unique nature que mariage et métamorphose. Même la mort, et les angoisses, les tortures sans nom qui l’accompagnent, elles sont le seul et terrible partage de la conscience de soi de l’antilope. La nature est immortelle et insensible, et la pénétration, la fusion intime d’une chair dans une autre perpétuent pacifiquement (joyeusement peut-être) cette nature elle-même. Ne le savons-nous pas, quand nous faisons rôtir sans aversion la chair encore fraîche d’un agneau que nous répugnerions d’abattre ? N’appelons-nous point « pacifiques » les herbivores, parce que l’herbe n’a pas de conscience de soi pour souffrir ? Les impulsions du tigre et de l’antilope, elles sont de la même essence que le parfum des fleurs qui attire l’abeille porteuse de pollen, afin que celle-ci vienne les féconder. Purs instruments, c’est tout, pour diriger, faire converger, se croiser et se joindre ces voies patientes de l’éternelle nature : les hasards.
La paix du Paradis Terrestre, c'est donc celle, nous le disions, de l'Unité Indivisible/ Les maux et leu combats des consciences de soi, ce sont les outils douloureux à jamais exclus de cette Unité pour remplir (jusqu'à ce qu'Elle les tue) les offices dont Elle a besoin.
Ce que nous appelons « homme », c’est cette conscience de soi révoltée contre le sort qui lui est fait, impitoyable et trompeur. Qui refuse d’être cocue, battue et contente : de peiner, souffrir et mourir sans savoir pourquoi, et sans rien faire pour y remédier ; qui, puisqu'on l’a bannie de la communauté, fera fièrement face à ce bannissement, et le convertira en sécession. Qui transformera sa prison en observatoire, son exil en indépendance, et ainsi face à face avec la nature, la traitera crânement d’égale à égale.
Désormais, la lutte est ouverte. Lutte étrange qui ressemble à la fois à la guerre et à l’amour. Car la cruauté, l’indifférence impitoyable dont la nature témoigne, nous l’avons vu, envers les milliards de robots sécrétés par les cervelles de ses créatures, ne répugne-t-elle pas à en accabler les consciences humaines ? N'est-ce pas elle, en lui accordant l’entendement, qui a fourni à l’homme ses premières armes ? De son côté, ni les défaites subies ni les victoires remportées ne portent l’homme à cultiver la haine envers sa merveilleuse ennemie. Ni les souffrances, ni l’écrasement ni la mort ne peuvent le déterminer à la haïr. Ronsard l'appelle « marâtre nature » mais ses poèmes débordent d'amour filial. Peut-être en effet sentons-nous qu’elle agit avec nous comme Îa jeune mère avec son fils, quand dans son berceau elle repousse ses petites jambes, d’une main fermement appliquée contre la plante des pieds, pour l’obliger à les fortifier. Peut-être la nature s’oppose-t-elle à la volonté des hommes, à leurs entreprises, à leur farouche curiosité (sans jamais aller jusqu’à les détruire) pour fortifier en eux des qualités qu’elle veut porter à de sublimes altitudes.
Peut-être. Mais peut-être au contraire se défend-elle contre les incursions d’un rebelle dont la victoire serait pour elle trop dangereuse. Er Dieu dit : « Maintenant il faut chasser l'homme de mon jardin, car il pourrait manger aussi des fruits de l'Arbre de Vie, il vivrait pour toujours, et deviendrait semblable à nous ». Et il bannit l’homme du jardin d'Eden ; et 1] plaça tout alentour des anges aux épées flamboyantes pour en interdire les accès.
Mais ce que la nature réellement « veut », cela fait partie du mystère qu’elle nous oppose (de ce Jardin d’Eden pour toujours inaccessible) et que nous ne percerons jamais. Aïnsi n’avons-nous pas même à nous poser la question, puisqu'elle est essentiellement sans réponse, et qu’aussi bien, dans les deux cas, nous ne serons des hommes qu’en luttant.
♦
L’homme lutte
pour la conservation
et l'extension
de l’entendement.
Car la seule chose certaine c’est que la nature, elle, quelle qu'en soit la raison (maternelle
ou hostile) se défend contre nous pied à pied. Elle ne permet jamais une victoire permancnte :
toute bataille qu'elle semble avoir perdue, tout mouvement de retraite, découvrent aussitôt des
lignes de défense plus solidement fortifiées, Lui arrachons-nous une loi physique, elle dévoile
bientôt une autre face d'elle-même qui contredit la première. Plus mous avançons dans une
explication du monde, plus les myntères se multiplient, plus ils apparaissent insondables. Toute
conquête achevée se paie de dix conquêtes à entreprendre.
Mieux encore, où pire, elle paralyse ces conquêtes en menaçant où détruisant nos arrières : chaque pas en avant nous isole davantage de nos bases. L'intelligence et la raison, nous les payons au prix de l'instinct, Il nous faut dépenser en ingéniosité ce qui, deux cent mille ans plus tôt, fort probablement nous était fourni généreusement gratis. Désormais, rebelles, on ne nous aide plus. Nous admirons l’impulsion du lion qui le porte d’emblée sous le vent de sa proie, parce qu’il faut au chasseur humain, pour y penser, déclencher le lent processus de l’examen, du jugement et de la déduction. Encore se trompera-t-il une fois sur trois[2].
De même, toute communication directe (nous voulons dire prochaine, ou encore immédiate, non volontaire) a été coupée entre les hommes. Les bêtes se devinent entre elles sans parler, il est encore maintes tribus sauvages chez lesquelles subsiste une part de ces communications « naturelles », nous appelons télépathie ce qui en est chez nous le dernier vestige ; et nous nous émerveillons bien à tort devant ces maigres traces quand d'aventure elles se manifestent : un chauve ne s’émerveille pas des trois pauvres cheveux qui lui restent.
N'est-ce pas d’ailleurs une curieuse aberration de la pensée des hommes, qu'ils tiennent à miracle la moindre obole que leur dispense chichement la richissime nature, au lieu de s'interroger sur les étranges marques d’avarice qu’elle leur témoigne ?
En l'occurrence, la nature a-t-elle « voulu », en nous coupant ainsi les uns des
autres, quand il lui eût été si facile de nous unir, obliger la pensée humaine à se fortifier
par la dure contrainte du langage ? A-t-elle « craint » au contraire que, à
mesure que la pensée des hommes et leurs connaissances devenaient plus étendues et pénétrantes,
un échange trop direct et trop sûr leur acquît trop vite des pouvoirs trop menaçants ?
Er Dieu descendit pour voir la Tour que les enfanis des hommes construisaient à l'assaut
du ciel. Et il dit : « Voici, ces gens sont un, car ils parlent tous la même langue.
Et ainsi, rien ne pourra les empécher de réaliser leur volonté. Allons jeter la confusion
♦
La solitude
consubstantielle
aux consciences
de soi obvie à
l’extension de
l’entendement.
dans leur langage, AFIN QU'ILS CESSENT DE SE COMPRENDRE LES UNS LES AUTRES ».
Car le mythe de Babel, ce n’est pas tant le mythe du langage que celui de la solitude. Celui
des consciences humaines inexorablement enfermées dans leurs sacs de peau, incapables de
se communiquer l'une l’autre leurs idées ou leurs sentimens, leurs vérités ou leurs peines,
autrement que par l'intermédiaire grossier et conventlonnel, vague et insuffisant, infidèle
et trompeur den mots et den signes. Exactement comme, dans leurs cellules, les détenus doivent
inventer un lanpage rudimentaire de coups sur le mur, tout un code de signaux sonores, s'ils
veulent rompre leur abominable isolement et se communiquer les nouvelles, leurs angoisses et
leurs espoirs. Depuis l’anthropopithèque jusqu'à Descartes, Marx ou Einstein, les neuf
dixièmes des efforts des hommes ont consisté à tenter ainsi de se comprendre ou se convaincre
les uns les autres. C’est ce qui se fait ici même, les uns lisant ce que l’autre a écrit,
celui-ci pénétré de sa vérité avec la simplicité et la clarté d’une éblouissante évidence,
mais suant sang et eau pour tenter d’en communiquer aux autres, bribe par bribe, quelques
maladroites parcelles, dont le mieux qu'il puisse espérer est qu’elles ne restent pas pour
eux de trop douteuses et brumeuses hypothèses. Ou, pire encore, un vain fatras de lieux
communs, une stérile logomachie.
Car la malédiction de la pensée est qu’elle se dégrade en s'exprimant, perd sa force d’évidence manifeste, ainsi appelle le refus autant que l’adhésion, et donc sépare les hommes autant qu’elle les unit. La nature ne permet rien de plus. Quand elle ne le veut pas : car quand elle veut le contraire, elle donne aux fourmis, aux abeilles, aux bandes d’hirondelles ou de colombes en vol, une « télépathie collective » où le projet, l’alarme ou la décision s’épanchent d’une bête à l’autre comme l’eau des vases communicants. Et même parfois aussi aux hommes en foule, — sous condition qu’ils n’en puissent rien faire d’utilement humain, — une panique dans un théâtre, un écrabouillement hystérique au passage d’un boxeur ou d’un chef.
Mais si depuis cent mille ans la pensée des hommes avait pu passer d’une conscience à l’autre avec la simplicité de l’osmose ; si la pensée de Platon, d’Archimède, de Descartes ou d’Einstein, à peine formulée dans leur propre conscience, s'épanchait naturellement dans celle du plus humble des paysans du Pô ou du Danube, comme la marée à la fois remplit tout un golfe et les moindres recoins d’un fjord ; si la vérité découverte par l’un, l'erreur reconnue par l’autre, devenaient tout aussitôt le bien, la connaissance et la raison de tous ; alors depuis longtemps la Tour de Babel s’élèverait jusqu’au ciel, depuis longtemps la nature, avec ses inaccessibles secrets, se fût ouverte aux hommes comme une grenade mûre, depuis longtemps ceux-ci n'auraient plus à lutter mais à cueillir, mais à boire…
♦
L’extension
indéfinie de
l’entendement
produit la perte
de l’individualité.
Seraient-ils encore des hommes ? Non pas. Point d'obstacles, point d’hommes. Point
de lutteur sans adversaire. Le jour où l’homme aurait si bien percé tous les secrets de
la nature, si bien rétabli entre elle et lui la contiguïité, l’adhérence, ln pénétration,
la communion, l'identification ; de telle sorte qu'il « entendrait » la
voix profonde des cellules de son corps, et du même coup celle des arbres, du vent, de
la mer, des étoiles, et non seulement les entendrait mais en partagerait la vie
mystérieuse ; le jour où il aurait si bien brisé son exil qu'il ne pourrait
plus distinguer sa conscience de soi de la conscience, de la vie et de la vérité
universelles ; où toute sécession aurait disparu et avec elle les limites qui
l'isolent en lui-même et en font un individu, — ce jour-là, fondu dans l'indivision du
grand Tout, il aurait retrouvé et rejoint le Paradis Perdu, il aurait regagné et conquis
« le royaume de Dieu », — peut-être serait-il devenu un ange, il aurait en tout
cas cessé d’être un homme.
L'ultime victoire de l’homme doit-elle donc être la perte de soi ? Nous n'avons en effet pas d’autre alternative : anges si un jour nous étions vainqueurs ; bêtes si nous étions vaincus et soumis, nous ne sommes des hommes que rebelles — ni anges ni bêtes.
L'homme, donc, c’est la révolte, c’est la lutte. « C'était un homme, écrivait Gæœthe à la mort de Schiller, c’est-à-dire un lutteur ». Mais ici de nouveau commence l’ambiguité[3]. Seule la lutte fait de nous des hommes. Mais toute espèce de lutte fait-elle de nous des hommes ?
Que la première proposition est vraie et la seconde fausse, c’est ce qu’il nous faut maintenant clairement établir.
♦
L'interaction
antagoniste de
l’entendement et
de la nature
qualifie l'acte
humain.
« Seule la lutte fait de nous des hommes », cela veut dire : des myriades
d’actions dont est tissée notre vie, il n’en est que certaines qui soient spécifiquement
humaines ; les autres ne diffèrent point, dans leur essence, de celles de n'importe
quel mammifère supérieur. Quand nous dormons au soleil, quand nous cueillons un fruit pour
le manger, quand nous buvons pour nous rafraîchir, quand un bruit nous fait sursauter,
nous n’accomplissons là rien de précisément hwmain. Inversement, nous ne saurions
nommer un seul acte, pas un seul, auquel cet adjectif puisse être accolé, qui n'ait sa
racine dans un obstacle à surmonter. Acte d’autant plus humain que l'obstacle sera plus
manifestement opposé à notre vouloir. Penser, parler, écouter, lire, écrire, et tout ce
qui dérive directement de ces activités : imprimer, publier, enseigner, — tout ce
qui suppose que nous avons quelque chose à apprendre de notre propre raison ou de celle
d’autrui, suppose premièrement que nous ne le savions pas, que l’omnisciente et
omniprésente nature nous en dérobait la connaissance. Ainsi toute pensée, toute parole,
tout écrit est une lutte pour lui arracher cette connaissance ou la faire partager à
autrui. Ainsi encore tout ce qui en dérive moins directement, — disons de façon plus
exacte : moins visiblement. Tout ce qui, dès les premiers âges de l’humanité, fut
le fruit partagé de la curiosité patiente, de l’observation acharnée : tailler la
pierre, extraire les métaux, faire germer les graines, labourer le sol, pêcher les
poissons, domestiquer les animaux ; tout ce qui fut le fruit de la réflexion, de
l’ingéniosité et de l’industrie, le tissage des étoffes, l'invention de la roue, la
construction des ponts, des routes, des navires, des architectures ; la découverte
des grandes lois physiques, leur usage pour multiplier nos forces par le levier, la
pression hydraulique, l'expansion des gaz, l'électricité, le magnétisme ; tout ce
qui consiste à révéler, démêler, cataloguer, mesurer et combiner entre elles des énergies
qui n'étaient pas faites pour nous et à les plier à notre usage ; et naturellement
toutes les méthodes de façonnage et d'investigation, tous les outils matéviels et mentaux,
du simple marteau au cyclotron, de ln forge au four électrique, du calcul sur les doigts
au calul différentiel et intégral ; rien de tout cela qui ne soit le produit d’une
prise de conscience, d'une volonté agissante, d’un obstacle opposé à cette volonté, d'une
♦
La rébellion
humaine est
continue.
lutte pour le surmonter, d'une victoire. Cette lutte et cette victoire, elles se répètent
ehnque fois que nous enfonçons un clou dans le mur, que nous semons des radis, que nous
prenons le métro, que nous téléphonons, que nous lisons le journal, Nous ne saurions
trouver le moindre geste spécifiquement humain, fût-ce de fermer une fenêtre, de nouer un
lacet, de savonner nos mains, qui ne fût lutte dans son origine, même pour une minuscule
victoire. Et nous n'avons point parlé de la médecine ou de la chirurgie, dont le caractère
combatif, face à la meurtrière nature, est si évident qu'il n'est pas besoin de s’y attarder.
On objectera peut-être que, de tous ces actes, aucun n’est concevable sans le secours de la nature elle-même. Que toute pensée, toute décision, est d’abord une réaction bio-chimique au niveau de la matière grise. Que pour construire un pont, faire voler un avion, nous nous appuyons sur la pesanteur ; pour fermer une plaie chirurgicale, sur la prolifération des cellules[4]. Mais cela va de soi : lutter avec les armes prises à l’oppresseur est le propre de la révolte. Même le joueur d’échecs, dans sa lutte pacifique, ne peut appuyer ses combinaisons que sur une présence antagoniste.
Il est d’autres domaines où ce caractère de révolte est moins évident, quoique non moins ♦ Le sentiment. certain. Celui des sentiments, d’abord. C’est qu’en ce domaine-là l’imbroglio de ce qui est soumission à la nature, c’est-à-dire bestial, non humain, et de ce qui en est ce surpassement qui nous fait homme, ne peut jamais être dénoué tout à fait. Toute amitié, tout amour sont essentiellement le besoin, maîtrisé dans l’amitié, véhément dans l'amour, de réaliser avec un autre être cette communion que la nature nous interdit. Ils sont donc essentiellement révolte contre cette interdiction et lutte pour cette communion, — lutte tranquille, ardente ou déchaînée pour briser cette intolérable solitude, pour nous épancher hors de nous-mêmes, pour imprégner autrui de nous comme une éponge. Mais des impulsions contraires se mêlent à ces tentatives, les altèrent, les contrecarrent, les pervertissent ; impulsions qui cette fois ne nous posent plus en rebelles surmontant les barrières dressées par la nature entre les êtres, mais qui au contraire agissent dans le fil de celle-ci et viennent consolider ces barrières que nous voulions détruire : que ce soit, d’un côté, cet instinctif désir de domination, de possession, qui nous fait considérer la conscience d’autrui ou son corps comme un objet que notre despotisme inné isole pour le soumettre ; ou, de l’autre, l’égoïsme, la défense bestiale de soi, la crainte de se perdre dans cette communion, qui nous isolent nous-mêmes dans des retranchements inexpugnables. L'histoire de la plupart de nos amitiés, de nos amours, est celle de cette lutte complexe, où nos impulsions de nature se dressent contre nos volontés humaines, et celles-ci contre celles-là, dans une mêlée confuse où le despote en nous sans cesse se dérobe, se travestit, déguise en révolte ce qui est soumission et en sourmision ce qui est révolte, et nous laisse en proie à d'inextricables guerres intestines.
Ce chemin ardu et caillouteux, fallacieux, tortueux, compliqué de labyrinthes, de pièges, de chausse-trapes, c'est celui aussi de tous les autres sentiments qui nous agitent, celui des motifs plus ou moins directs, plus où moins immédiats de la plupart de nos actions, — la peur, et la peur surmontée : le courage ; — les appétits, l’abnégation ; — La cruauté, la charité ; — et ces sentiments, suprêmement humains puisqu'ils traduisent la conscience profonde que nous avons, par tel ou tel acte, d’être ou de n'être pas dignes du nom d'homme : la fierté et la honte.
Un autre domaine où cette lutte, sans être moins certaine, reste moins évidente, est celui d’une activité d'apparence gratuite : l’Art. Un autre encore : la foi, la religion. Un autre encore : la politique.
♦ L'art. Mais, l’art, qu'est-ce donc sinon l’affirmation sublime, fièrement délibérée, de notre sécession ? Sinon la tentative épique de créer un univers humain, rien qu'humain, valable pour nous et pour nous seuls ? Ce que nous appelons beauté, fût-ce beauté de nature, qu'est-ce sinon une part de cette nature arrachée encore à celle-ci, une sécession imposée à celle-ci, une part entraînée en exil avec nous hors du grand Tout indivisible ? L’art est la forme suprême de notre indépendance proclamée à la face de la nature. Le jour où pour la première fois, sur les parois de sa caverne, un homme traça l’image d’un buffle, ce fut la Prise de la Bastille de l'humanité.
♦
La foi,
la religion.
Mais, la foi et la religion, qu’elles soient fétichistes, polythéistes, panthéistes,
bouddhistes ou chrétiennes, que sont-elles, sinon tout d’abord l’expression pathétique
de notre besoin de comprendre ? C'est-à-dire la forme prise d'emblée par la grande
révolte des consciences de soi contre leur ignorance et leur exil ? Le chant du
sorcier canaque, la mélopée du corybante, les paroles de Confucius, de Moïse ou de
Mahomet sont l'effet implicite d’autant de tentatives pour expliquer un univers qui se
refuse à l'explication. Même les pratiques ensuite, les totems, les sacrifices, les
rites, les prières, toutes les formes que prend la terreur des hommes (et que ne prend
jamais celle des animaux) devant les cruautés de la mystérieuse et implacable nature,
ne sont que les tremblements de l’esclave qui se sait rebelle, et qui, cflrayé de sa
propre révolte, tente de se concilier par son adoration la clémence du terrible maître
qu'il a offensé, Et quand il substitue la joie à la terreur, l'amour radieux à
l’adoration tremblante, c'est qu'il opte en esprit pour la croyance en la rébellion
voulue par Dieu, plutôt qu’en la révolte déclarée et soutenue contre un maître
hostile ou aveugle. Divergence que d’ailleurs il supporte mal, et lesmots mêmes
d’€glise, de catholicité, lmpliquent la volonté constante des hommes, du
reste constamment mise en échec, de partager une vérité unique, de communier dans cette
vérité, de taire front en commun, par leur cohésion spirituelle, au mystère qui les écrase.
♦ La politique. Mais, la politique, qu'est-ce donc sinon la perpétuelle tentative des hommes de faire front en commun, par leur cohésion matérielle, à toutes les difficultés de vivre, aux malheurs et aux périls ? Si elle y manque avec cette prodigicuse persévérance, si elle prend tant de mauvais chemins, si elle se fourvoie et se dévoie sans cesse dans des solutions sauvagement simplistes : les guerres, les persécutions, les tyrannies, toutes les hégémonies ; si elle commet tant de sottises, de quiproquos, d’impairs, d'erreurs et de crimes ; si en un mot elle est aussi antithétique, aussi divisée contre soi-même que l’est chaque conscience humaine, c’est que les mêmes effets font suite à la même cause : la confusion jetée parmi les maçons de Babel, leur tragique isolement en ces fragiles enveloppes que l’égoïsme, la méfiance et la peur opposent les uns aux autres, alors même qu’ils se recherchent à tâtons dans la nuit.
Et nous apercevons maintenant une forme de lutte fort différente : celle des hommes entre eux ; l’entre-déchirement des victimes : la guerre civile des consciences de soi ; les mutineries et les tueries dans les propres rangs des esclaves rebelles.
Car, puisque l’homme, c’est la révolte, une révolte sans cesse et sans fin, il faut bien, sans cesse et sans fin, qu'il soit retenu et maté. Or, pour paralyser l'adversaire, il n’est pas de plus sûre méthode que de semer la discorde au sein de ses bataillons. Si l’on nous permet encore cette image anthropomorphique, la nature ne s’en prive pas. « Diviser pour régner », elle a connu la fameuse formule bien avant Rome et Machiavel.
♦
La qualité
d'homme
nécessite la
solidarité.
Nous disions tout à l'heure : seule la lutte fait de nous des hommes, mais non pas
toute espèce de lutte. La distinction désormais devient claire.
Dans le cirque romain, bêtes et bestiaires sont aux prises. Avant d’avoir été jetés dans l'arène, ces bestiaires étaient des gens comme les autres : sans bêtes, sans jeux du cirque, point de bestiaires. Ce qui crée le bestiaire, c’est sa lutte contre les bêtes.
Dans le grand cirque universel, la nature et l’homme sont aux prises. Avant de s’être éveillé à sa condition, l’anthropoïde était un morceau de nature comme les autres. Sans sécession et sans révolte, point d'hommes. Ce qui crée l’homme, c’est sa lutte contre la nature.
Mais il est sans cesse exposé au piège de la division, à la tentation de retourner cette lutte contre ses propres compagnons. Ainsi, dans l’arène romaine, quand les bestiaires, au coude à coude, paraissent être les plus forts, on leur jette quelques maigres armes, afin qu'ils se les disputent. Quelques-uns comprennent que ce piège les divise, d'autres non : et ces derniers, afin de mieux assurer leur triste victoire, se joignent aux bêtes sauvages pour égorger leurs camarades. Qu'ils soient aussi sots qu'infâmes, c'est bien certain, puisqu'ils seront dévorés à leur tour. Mais, de plus, sont-ils encore des bestiaires ?
Que non pas, Peut-être continuera-t-on de leur donner ce nom, par simplification. En vérité, ils auront perdu le droit de le porter, puisqu'ils ne combattent plus les bêtes, mais les hommes. Traitres à la qualité de bestiaires, ils seront devenus les valets abjects des hyènes et des tigres contre leurs frères martyrs.
♦
Le manquement à
la solidarité est
une aliénation de
l'humain.
Ainsi, dans les camps de mort, des kapos abjects se joignaient à leurs bourreaux nazis
pour torturer et tuer leurs camarades. Aïnsi, dans l’Europe opprimée, les ministres
abjects fournissaient l’oppresseur en chair fraîche de Juifs et de réfugiés. Ainsi, sur
toute la surface de la terre, des individus, des clans, ou parfois des nations entières,
prétendent s’arroger, par droit de naissance, une supériorité naturelle sur d’autres
hommes parce que ceux-ci sont de peau noire, ou jaune, ou qu'ils sont Juifs, ou pauvres,
ou simplement qu'ils sont nés ailleurs.
Ce faisant ils sont traîtres et renégats à leur qualité d'hommes, ce sont des valets. On ne peut être homme sans se vouloir nécessairement toujours plus homme, et puisque ce qui distingue les hommes de la bête est la rébellion, le seul comportement, la seule éthique qui puisse les faire plus hommes sera nécessairement une éthique de rebelles.
La nature utilise les consciences de soi comme simples moyens et non comme fins : la première revendication des rebelles et leur première loi sera donc d’être traités en fins et jamais en moyens.
Qui traite autrui en moyen, qui accepte de l'être, qui prétend dominer autrui et l’exploiter ou accepte de l'être, fait soumission à la nature et en prend le parti contre l’homme et l'humain.
La nature n’a pas fait les hommes égaux, elle ne les a pas faits fraternels, elle les dresse les uns contre les autres par les désirs et les appétits.
Qui ne prend pas pour maxime et pour commandement l'égalité inconditionnelle de tous les hommes face à la nature, leur fraternité, et l’établissement de la Justice ; qui méprise son prochain pour sa naissance, ou sa pauvreté ; qui, en bref, accepte ces inégalités et s’en fait complice, ces instincts de rivalité haineuse et s’en fait complice, est félon à l'humanité et à soi-même.
La nature divise les hommes par la solitude, l'incompréhension, la haine.
Qui aide à cette division ; qui dupe les hommes ou leur ment ; qui se résigne à ce que l’homme soit un loup pour l’homme et agit en conséquence, est un traître passé à l’ennemi, parjure à son propre visage.
La nature commande les consciences de soi par la souffrance, puis, quand elle n’en a plus besoin, les tue,
Qui l'aide à faire souffrir et à tuer, qui approuve ou accepte la guerre, la persécution ou le génocite, est complice et valet abject de son propre bourreau,
♦
Le retour
volontaire à
l'acceptation de
l'exil n'est pas
concevable.
On pourra dire ; Et pourquoi pas ? Pourquoi ne pas obéir à la nature ?
Pourquoi lui préférer les hommes ? Pourquoi prendre le parti des révoltés ?
La nature est notre mère vénérable et toute-puissante. Elle nous a voulus et faits
comme nous sommes : exécutons ses volontés.
C’est là une posture de l'esprit non seulement anti-humaine, mais dérisoire. Si l’on veut parler seulement d’obéissance partielle et raisonnée — obéir à telle impulsion « naturelle » et non à telle autre — c’est poser de nouveau la question du choix, et des raisons du choix : pourquoi obéir en ceci et non en cela ? Rien n’est changé, puisque c’est là tout le problème. Si au contraire on veut parler d’une obéissance irraisonnée et totale, cela signifie retourner à l’état de bêtes, — à l’état de morceaux de nature. Le pouvons-nous ? Nous pourrions aussi bien décider de nous lancer du haut des toits pour nous envoler dans les airs. Quand nous le voudrions de toutes nos forces, serait-il en notre pouvoir de redevenir anthropoïdes ? De renoncer à toutes nos conquêtes, museler la raison, éteindre la connaissance, échanger l’entendement contre nos instincts perdus ?
Nous ne le pouvons pas. La sécession est faite, et l'indépendance proclamée. Peut-être la nature l’a-t-elle voulu ainsi, peut-être non. Ce qui est sûr, c’est qu'elle nous considère en rebelles ou du moins nous traite comme tels, et ne nous permet pas la résipiscence. Il est trop tard pour revenir sur nos pas.
Même le plus bas des criminels, l’assassin endurci, le SS massacreur d'enfants, même l’anthropophage obéissent encore à une éthique : ils sont la proie d’une horrible erreur dans les motifs de leur choix, c’est tout ; même le fou dans ses folies, s’il subsiste en son esprit malade une étincelle d'humanité.
♦
L’entendement et
le Cosmos sont
incommensurables.
On pourra dire encore : hommes ou bêtes, rebelles ou kapos, pourquoi choisir ?
Soyons n’importe quoi, peu importe. Qu’y aura-t-il de changé dans l'univers si nous
faisons ceci plutôt que cela ? Rien ne justifie le choix de nos actes, quels qu’ils
soient : tout est équivalent, ils seront toujours vains et absurdes, puisqu'ils
disparaîtront avec nous.
Mais ce qui est vain et absurde, c’est de « rapporter » nos actes à la mesure de l’univers, d’exiger d'eux qu’ils changent quoi que ce soit au déroulement de l’éternelle cosmogonie. Jusqu'au jour où, après avoir su réaliser une immense comimunion, où, par la persistance grandiose d'efforts ubatinés, les hommes auront su retrouver les chemine interdits du Cosmos pour l'intégrer (et s’y dimssoudre) leurs actes personnels ou sociaux auront moins de rapport avec la Grande Machine céleste, conne avec la vie profonde de leurs républiques cellulaires, que n'en a le jeu de jacquet avec une tompête en mer, l'audition d’un opéra avec les pépins d'une pomme. Entre les actions humaines et l'existence du Cosmos, il n'est aucune commune mesure. Le monde de nos consciences de soi est un monde fermé, isolé du reste des choses, par sa dissidence (et d'abord de la vie du corps) comme une bulle de savon l'est du souffle qui l'a produite : elle ne peut s'y mêler encore qu'en s’y évanouissant. Ce que les rebelles, relégués sur leur îlot perdu, peuvent y faire entre eux, sera sans le moindre effet sur la vie du continent qui les a rejetés, tant du moins qu’ils n'auront pas réussi à sortir de leur île. Quiconque, sur cette île, n’accepterait d'agir sans acquérir d’abord la certitude que ses actes importent aux volontés dernières du continent inaccessible, se condamnerait à n’agir jamais. Ce comportement-là d’ailleurs est justifiable : il consiste à refuser d’agir en rebelle, comme d'être traître aux rebelles. Ni homme, ni valet. C’est le bestiaire qui se laisse dévorer sans combattre. C’est le moine contemplatif qui attend la mort dans la cellule de son cloître, toute pensée volontairement éteinte, en égrenant son chapelet. Révolte passive, mais révolte encore.
♦
Tout acte
humain est
l'effet d'une
volonté dirigée
par une raison
éthique.
Quant à tous les autres, du moment qu’ils agissent, du moment qu'ils lèvent un seul
doigt, chaque acte, chaque pensée, qu'ils le veuillent ou non, viendra charger l’un
des plateaux où se pèsent l'homme et la bête. Chaque jour, chaque heure, chaque
minute, ils auront à opter pour la solidarité avec leurs frères rebelles, ou la
complicité avec la répression qui les divise et les écrase avant de les faire
mourir. Hommes ou kapos, il n’est pas d’autre choix.
Choix, il faut le reconnaître hélas, toujours douteux, toujours plein de périls. L'erreur sans cesse guette les hommes et les déroute. D’entre tous leurs actes, nous l’avons vu, seuls sont proprement humains ceux qui sont l'effet d’une volonté dirigée par une raison éthique. Mais le combat a lieu dans l’homme lui-même, c'est en lui que la nature et le rebelle sont aux prises. Et ces raisons éthiques ne sont pas le fruit du seul entendement — de la seule révolte : elles sont déterminées aussi par les instincts, les impulsions de nature. Selon qu’une société cède aux unes plutôt qu'aux autres, l'éthique qui fonde ses mœurs devient plus ou moins humaine ou inhumaine. Trop près de la nature, elle mène les hommes, s'ils sont évolués, au racisme, à l’ultra-nationalisme, au colonialisme, — au Transvaal et à Madagascar, à Oradour ct à Auschwitz ; — à l’anthropophagie s'ils sont primitifs. Trop dogmatique, elle les rend intolérants, les conduit à la persécution des infidèles, des hérétiques, à la Saint Barthélemy, aux massacres d'Arménie, aux pogroms. Trop statique, elle conduit à l'aberration simpliste de la « légitimité » en matière de gouvernement, à faire passer le citoyen avant l’homme, son devoir civique avant son devoir humain, à exiger de lui l'obélssance aveugle fût-ce à des ordres criminels, à lui faire oublier qu'il est une instance plus haute devant laquelle toute autorité « légitime » tombe en poussière. Le seul fil d'Ariane en ces labyrinthes, c’est de ne jamais perdre de vue la révolte, ni la solidarité des révoltés.
♦
L'homme n’a pas
la liberté de
changer le
visage de
l'homme.
En ceci il apparaît encore que l’homme n'est pas libre au sens où l’entendent
certaines philosophies, c’est-à-dire de cette liberté vertigineuse qui le laisse sans
point d'appui pour diriger sa vie. Comment, d’abord, pourrait-il être « libre »
s’il n'avait pas fait sécession ? S'il n'avait pas cessé d’être asservi ?
L'existence de l’animal reste asservie à son essence, celle de l’homme s’en est
libérée : dès lors cessons d’être rebelles nous cesserons d'être libres — et
nous cesserons d’être hommes.
Ainsi, à notre tour, notre essence (de rebelles) précède notre existence (d’hommes) ; essence que peut-être nos ancêtres anthropopithèques ont eu liberté de choisir — mais puisqu'ils l’ont choisie, il n’est plus en notre pouvoir de la refuser après eux. Nous sommes tous des rebelles, que nous le voulions ou non. La seule « liberté » dont nous jouissons, c’est de l'être plus, ou moins, ce n’est pas d’être autre chose ; c’est de concourir à la victoire commune, ou de la trahir, ou de croire faussement que nous pouvons nous en laver les mains ; ce n’est pas de donner par nos actes, à l'humanité, un visage qui dépendra d’eux ; ce visage, elle l’a depuis que l’homme est homme et pour le temps qu'il le restera, c’est celui de la rébellion. Qu'il nous faille pourtant, hélas, sans cesse le réinventer, c’est le propre de notre condition : car tout ce qui en nous est nature se montre affreusement habile à nous le faire sans cesse oublier, contester ou renier. Regarder ce visage en face est pourtant la seule voie qui puisse nous conduire, avec une salutaire rigueur, dans cette foison de traquenards que glisse sous chacun de nos pas notre insidieuse, notre pernicieuse ambiguïté.
[1] Précisons que nous appellerons ici Conscience de soi,
les sensations innées (communes aux hommes et aux animaux), par lesquelles ceux-ci se conçoivent
comme ayant une existence individuelle et destructible, séparée du reste de la Nature.
Inversement, nous appellerons Nature, l’ensemble de toutes réalités inconnaissables
sous-jacentes à nos sensations, mais en tant que cette entité peut être conçue isolément
par l’entendement, c’est-à-dire en opposition avec l'esprit qui la conçoit (artifice nécessaire
ou commode pour la simplicité de l'exposé).
Enfin, nous donnerons le nom de République Cellulaire à toute masse vivante organisée, en
tant qu'elle est isolée par notre esprit et conçue par lui, et nous parait mener une existence
propre, collective et hiérarchinée,
On excusera d'avance mainte image où expression anthropomorphiques, qui pourront donner à eroire que
l'auteur suppose à la nature des desseins et une volonté de même essence que la volonté et les desseins
des hommes, Il n'en est rien évidemment. Une fois encore, ce ne seront que commodités de langage.
[2] Cf. chez les abeilles, l'ouvrière à peine née qui sait faire
« le point » d’un arbre en fleur, et le communiquer à ses compagnes, avec la rigueur d’un
capitaine au long cours blanchi sous le harnois.
[3] Il semble que le mot de révolte lui-même soit déjà ambigu.
Un lecteur chrétien écrlvait à l'auteur : « Tout cela est fondalement vrai pour un chrétien
si l'on considère toutefois cette distinction et cette domination progressive comme un don de Dieu
très prositif. La révoltene commence vraiment qu'au moment où l'homme (…) se révolte non pas
contre la nature qu'il est chargé par Dieu de soumettre, mais contre cette vocation même. Un chrétien
restera toujours mal à l'aise en lisant votre exposé parce que le mot de révoltelui paraît inadéquat
aussi longtemps que vous l'appliquerez uniquement à la sécesvion par rapport à la nature. (C'est
pourquoi) votre exposé laisse finalement un chrétien en dehors de sa construction ».
Exemple typique de malentendu sur l'ambivalence d'un mot, entraînant un malentendu total sur le fond.
Ces deux acceptions de la notion de révolie étant lei parfaitement contradictoires, de sorte
que L'auteur, approuvé d'abord pour sa pensée, voit ensuite celle-ci condamnée en bloc aur un simple
point de terminologie. Comme i1 l’écrivait un peu plus haut : « La malédiction de la pensée
est qu'elle se dégrade en s'exprimant, perd sa force d'évidence manifeste, ainsi appelle le refus
autant que l'adhésion, et donc sépare les hommes autant qu'elle les unit, La nature ne permet
rien de plus… »
[4] « On ne commande à la Nature qu’en lui obéissant » écrivait Bacon.