STANLEY MILGRAM

Stanley Milgram

Soumission à l’autorité
Un point de vue expérimental

Traduit de l'américain par Emy Molinié
Avant-propos de Jean-Léon Beauvois

Pluriel



Couverture : Delphine Delastre
Illustration © Shutterstock
ISBN : 978-2-818-50528-1

Dépôt légal : septembre 2017
Librairie Arthème Fayard/Pluriel, 2017

Titre original : Obedience to Authority: An experimental view
© 1974 Harper & Row, Publishers Inc.
© 1974 by Stanley Milgram
© Calmann-Lévy, 1974, pour la traduction française
À ma mère
et à la mémoire de mon père
[19]

PRÉFACE
À la deuxième édition française

La façon dont l’homme peut concilier les impératifs de l'autorité avec la voix de sa conscience est un problème permanent de la société humaine. Sa solution en est rendue plus ou moins difficile selon la forme de gouvernement et l’époque, mais il ne peut en aucun cas disparaître totalement. Le présent livre n’a pas l’ambition de le résoudre, il se borne à tenter d’étudier les réactions de l’individu placé au centre d’un conflit entre sa conscience et l’autorité. C’est donc un ouvrage qui essaie d’explorer par la méthode scientifique un problème humain d’une importance capitale.

L’obéissance à l’autorité, comme la pesanteur, est une caractéristique de l’existence qui nous paraît aller de soi dans les conditions de la vie normale. Elle ne rentre pas en ligne de compte dans la routine quotidienne et ne polarise notre attention que dans certaines circonstances de crise aiguë. Celles-ci varient selon l’époque : ce sont les événements particuliers qui constituent le courant de l’histoire. Lors du travail d’investigation nécessaire à la rédaction de ce livre, je me suis surtout intéressé aux événements de la Seconde Guerre mondiale et, spécialement, aux atrocités commises par les nazis. Mais, en fait, l’histoire ne cesse jamais de créer de nouvelles péripéties qui projettent un éclairage nouveau sur le rôle de l'obéissance. Passons brièvement en revue quelques événements récents qui sont en rapport avec notre sujet.

Il existe chez l’homme une tendance naturelle à se concentrer sur les plus sensationnels d’entre eux. ne [20] serait-ce que parce que pratiquement personne n’en peut ignorer les conséquences. Une telle disposition d’esprit a cependant le désavantage de mettre ces événements en marge du reste de l’existence, comme si leurs principes fondamentaux ne trouvaient pas à s’appliquer dans les circonstances de la vie courante. Prenons par exemple les dramatiques événements de 1978 à Jonestown, en Guyane. Plus de huit cents individus ont péri dans un massacre collectif, la majeure partie par suicide, en absorbant un breuvage empoisonné à l’instigation de leur chef, le révérend Jim Jones.

La première réaction de la presse a été de rechercher une explication auprès des psychiatres. Il paraissait évident que les participants de ce « suicide » collectif étaient des détraqués et que la psychiatrie – science des maladies mentales – devait obligatoirement fournir l'explication adéquate des mécanismes mis en jeu. Pour le psychosociologue que je suis, et en me fondant sur l’expérience acquise grâce aux investigations que relate mon livre, cette approche « psychiatrique » ne paraît pas totalement satisfaisante. De mon point de vue, la majorité des motivations expliquant les événements de Jonestown découle des principes qui gouvernent la vie sociale normale. Plus important que les déficiences caractérielles des adeptes, étaient leur immersion dans un groupe « autoritarien »[1], la coupure radicale entre celui-ci et le reste de la société, ainsi que le contrôle virtuel du champ des informations par leur chef.

On ne saurait nier la présence d’une composante pathologique dans l’affaire de Jonestown, en ce sens que les « dangers imminents » annoncés par le révérend [21] Jones à ses disciples – menace de viols et de tortures par un ennemi tout proche – étaient le produit de sa propre paranoïa. Mais un autre élément sous-tend notre réaction horrifiée à cette tragédie : le sentiment général que nous nous sommes trouvés confrontés à une folie inexplicable, puisque le Révérend Jones n’avait aucune autorité légitime aux yeux de notre société. Nous admettons que les gouvernements des nations ont le droit de décider d’une politique et, même lorsque celle-ci, par sa nocivité, conduit à la destruction absurde de milliers d’êtres humains, nous ne prenons pas les exécutants des ordres d’un tel régime pour des cas « pathologiques », mais simplement pour des gens qui accomplissent leur devoir. Ce qui différencie nos réactions, c’est moins la nature des actes commis que la légitimité reconnue de ceux qui les ordonnent.

Le lien entre des événements tels que ceux de Jonestown et les expériences relatées dans ce livre réside dans l’extraordinaire degré d’asservissement à l’autorité qui se manifeste au sein de ces deux situations. Et ce en dépit des différences évidentes et considérables qui existent entre ces situations. Jones était un chef charismatique qui entretenait de longue date une relation personnelle avec ses disciples. Au cours de mes expériences, les sujets n’ont eu qu’un rapport très bref avec une autorité impersonnelle. De plus, alors que l'expérimentateur intimait au sujet l’ordre d’agir contre une victime innocente, Jones adjurait ses disciples de se détruire. À cet égard, cependant, ll est nécessaire que nous considérions les résultats des expériences entreprises par la psychologue Nijole Kudirka pour sa thèse doctorale à l’université Yale. Ses tests étaient calqués sur les miens. à cette différence fondamentale près qu’au lieu d'infliger la punition à une autre personne, les sujets du Dr Kudirka étaient leurs propres victimes. C’est ainsi qu'on leur ordonnait d’accomplir une action extrèmement [22] désagréable, bien que non dangereuse, à savoir manger des biscuits qui avaient été trempés dans une solution de quinine. Ces biscuits étaient particulièrement mauvais et leur ingestion provoquait des distorsions faciales, des gémissements, des râles et parfois même des sensations de nausée. Le mobile de l’expérience était de découvrir dans quelle mesure le sujet obéirait à l’expérimentateur. Le Dr Kurdika constata que lorsque celui-ci se trouvait dans la même pièce que les sujets, pratiquement tous obéissaient. Même quand Mme Kurdika affaiblit sciemment l’autorité de Fexpérimentateur en lui faisant quitter le laboratoire, quatorze sujets sur dix-neuf continuèrent jusqu’à la fin de l’expérience, chacun d’eux ingurgitant, souvent avec la plus grande répugnance, trente-six biscuits imbibés de quinine. Ceci nous prouve que la réaction à l’autorité demeure fortement positive, même lorsque le sujet est sa propre victime.

Jonestown n’est naturellement pas le seul exemple susceptible d’être étudié parmi les événements récents mettant en pleine lumière la relation de l’individu vis-à-vis de l’autorité. Si nous sommes frappés par la soumission aveugle des disciples de Jones, nous trouvons chez les dissidents soviétiques (Charansky, Amalrik, Bukovsky, et bien d’autres) un exemple de la capacité extraordinaire de certains individus à résister à l’autorité en dépit de pressions extrêmes. Ceci nous amène à nous poser la question du rôle de l’individu dans le processus social.

Cet ouvrage décrit une série de dix-huit conditions expérimentales, dont certaines exercent sur le sujet une pression plus ou moins forte dans le but de le soumettre à un expérimentateur malveillant. Le degré d’obéissance varie de façon considérable selon les circonstances exactes de l’expérience. Il est cependant important de noter qu’aucune condition expérimentale n’eut lieu sans que quelques sujets au moins ne se soient rebellés contre [23] l'expérimentateur. Donc, bien que la détermination de la conduite soit fortement influencée par la situation, il existe un autre aspect de la question : l’individu qui refuse de se soumettre. Et c’est ce que nous voyons, au niveau de l’héroïsme, dans le cas des dissidents soviétiques. Naturellement, leur résistance n’est pas dépourvue de quelques soutiens sociaux : ils forment des organisations, ils font circuler des samizdat, ils recherchent l’appui de l’Occident. Il n’empêche qu’ils font preuve d’un remarquable courage individuel.

Sur le plan actuariel, il est bien évident que les dissidents soviétiques constituent une fraction insignifiante de la population totale, donc qu’ils présentent un intérêt réduit dans une étude quantitative de la soumission.

Mais nous savons que les comportements humains ne peuvent être évalués exclusivement sur une base strictement quantitative. L’héroïsme de la part d’un petit groupe peut parfois inspirer des actions semblables. Un exemple frappant a récemment été mis en lumière par l’historien Philip Hallie. Dans son livre : Le Sang des Innocents, Hallie raconte comment la communauté de Chambon-sur-Lignon, sous la conduite du pasteur André Trocmé, a résisté à l’autorité des forces d’occupation et donné asile à cinq mille réfugiés fuyant leurs persécuteurs nazis. L’histoire de cette courageuse communauté protestante, poussée à la résistance par le passé de sa propre minorité, est à la fois émouvante et encourageante. Mais elle contient aussi un enseignement sociologique. De même que l’autorité de 1’oppresseur n’est pas incarnée dans un seul individu, mais dans un système de relations complexes, de même la résistance à l’autorité malveillante doit être enracinée dans l’action collective si elle veut être véritablement efficace. C’est pourquoi l’image de l’individu solitaire confronté à une autorité – image que mon expérience crée pour les besoins de mes investigations – est une distorsion [24] illusoire de la façon dont les choses fonctionnent dans le monde réel. Car, à moins que l’individu puisse intégrer ses actions dans une communauté élargie qui lui fournira un support, il y a de fortes chances pour qu’il demeure un velléitaire d’une totale inefficacité.

Dans les expériences 17 et 18 (p. 177-185), j’ai essayé, pour élargir mon champ dïnvestigation, d’incorporer quelques éléments de pressions de groupe. Quand des expériences ultérieures seront entreprises sur le sujet de 1’obéissance, elles devront étudier de façon plus approfondie la manière dont les groupes réagissent spontanément quand ils sont confrontés à une autorité malveillante.

J’aimerais maintenant dire quelques mots sur la question de la présentation du sujet de cet ouvrage au grand public. La publication de Soumission à l’autorité en France a été pour moi du plus grand intérêt, car j’ai éprouvé une affinité particulière avec ce pays depuis mon premier séjour à Paris, en 1953. Aussi ai-je été sensible à l’accueil fait à la traduction française dès sa parution. Cependant, à partir du moment où l’œuvre est diffusée par la grande presse, apparaissent inévitablement certaines distorsions qui, bien que souvent subtiles dans leur implication, n’en altèrent pas moins sa signification. C’est ainsi qu’un article critique commence par cette interrogation : « Êtes-vous capable de torturer votre prochain ? » et plusieurs comptes rendus ont introduit le concept du sujet obéissant en tant que « tortionnaire ». C’est vrai, mais pas à 100%. Ce n’est pas faux, en ce sens que les sujets administrent effectivement une punition de plus en plus sévère à une victime innocente qui proteste. Peut-être un tel acte est-il assez proche de celui qu’accomplit le tortionnaire. Mais ce terme sous-entend l’idée d’infliger un châtiment par simple cruauté, pour le plaisir de provoquer autant de [25] souffrance que possible à la victime. Ce n’est pas là une relation exacte de ce qui s’est passé au laboratoire. Le sujet se voyait comme un participant à une expérience scientifique légitime. La punition était infligée, croyait-il, non pour faire souffrir la victime, mais afin de mieux connaître le processus de l’apprentissage. L’attitude du sujet vis-à-vis de la victime n’était pas du tout celle du tortionnaire, de même que le fait de gifler un enfant n’a rien de commun avec celui de le martyriser.

C’est là un point subtil, mais sans aucun doute très significatif : en effet, nombre de sujets qui se sont montrés coopératifs n’auraient vraisemblablement pas accepté de participer à l’expérience si nous leur avions dit que nous voulions mesurer la capacité d’un individu à infliger la torture. Tout l’arsenal des notions de sadisme, de cruauté et de mal, associé au terme « tortionnaire », aurait donné une signification entièrement différente à leurs actes, et pour cette raison même, aurait incité beaucoup de sujets à refuser de se prêter à cette expérience.

Pourquoi donc plusieurs comptes rendus de vulgarisation de l’expérience utilisent-ils le terme « torture » ? Outre l’impact d’un tel vocable correspondant à une tendance qui n’est pas inconnue de la presse à sensation, il subsiste une réminiscence de la polémique au sujet de l’utilisation présumée de la torture par les autorités françaises lors du conflit algérien. À vrai dire, l’aspect moral de cette guerre sur lequel l’accent a été le plus souvent mis concerne le fait de savoir si l’armée française avait systématiquement utilisé la torture contre les rebelles. Je soupçonne que ces rémanences d’un passé récent de l’histoire française se sont projetées sur la présente expédence, introduisant de ce fait un léger mais perceptible changement dans son interprétation. Ceci illustre un point important qui a été l’objet d’une analyse extrêmement fouillée de mon homologue français, le professeur [26] Serge Moscovici, à savoir que tout ouvrage scientifique est sélectivement déformé au cours du processus de vulgarisation.

La forme la plus répandue de distorsion de la présentation de l’expérience auprès du grand public est à peine perceptible à ceux qui ne sont pas familiarisés avec les méthodes de la psychologie sociale expérimentale. Elle est pourtant d’une importance considérable au point de vue intellectuel. Il existe deux composantes majeures dans la structure de cette étude expérimentale. La première, c’est le paradigme de base de l’individu à qui l’on a donné l’ordre d’administrer des chocs de plus en plus violents à une victime qui proteste. La seconde – aspect non moins important de cette enquête – concerne les changements systématiques introduits dans chacune des dix–huit conditions expérimentales. Le degré d’obéissance variait considérablement selon la façon dont les conditions particulières étaient réunies. C’est ainsi que dans l’une d’entre elles (le Feedback vocal), 62,5% des sujets ont obéi jusqu’au bout tandis que dans une autre (deux pairs se rebellent), 10% seulement l’on fait. Donc, la probabilité de la soumission dépend dans une large mesure de la situation exacte dans laquelle le sujet est placé et toutes ces circonstances ont été étudiées au cours des variantes de l’expérience. En revanche, elles ont été pratiquement ignorées, ou tout au moins estimées de peu d’importance, par la grande presse.

Cette optique particulière, jointe au parti pris de minimiser la façon dont l’obéissance dépend étroitement des conditions de l’expérience, révèle d’abord le désir d’aboutir à des conclusions simples, alors même que la réalité est complexe. En outre, elle trahit une tendance culturelle profondément enracinée à voir dans les actes la conséquence d’un trait permanent de l’individu plutôt que le résultat de l’interaction de la personne et de son environnement. [27]

La psychologie sociale a pourtant démontré que, bien souvent, ce n’est pas tant la qualité de l’être qui détermine ses actes que le genre de situation dans lequel il est placé.

Les résultats de l’expérience sont donc susceptibles d’être considérablement modifiés par le plus léger changement de situation. Mais comment l’individu peut-il être aussi sensible au contexte dans lequel il agit ? Il ne faut voir là ni une singularité de la nature humaine ni un détail mineur qui lui serait adjoint, mais bien la conséquence de la caractéristique la plus fondamentale de la condition humaine. Dans la réalité quotidienne, l’individu ne peut jamais agir in vacuo, il doit toujours le faire dans une situation spécifique. En outre, quoi qu’il arrive à l’individu, ou d’ailleurs à toute organisation humaine, cet événement ne peut se produire que par l’intermédiaire du contexte immédiat, physique et social, dans lequel la personne se trouve à un moment donné. Tout ce qui concerne l’individu, en bien ou en mal, doit obligatoirement se manifester au travers de la situation concrète de la personne. Il s’ensuit que, pour qu’un organisme puisse subsister durablement, il doit posséder des mécanismes étroitement accordés aux moindres variations du contexte immédiat ainsi qu’une possibilité d’adaptation quasi automatique aux fluctuations de son environnement.

Et c’est là, précisément, ce que nous trouvons dans cette étude de l’obéissance : sa manifestation est indissolublement liée à la situation spécifique dans laquelle l’individu est placé, et ses chances de se concrétiser varient systématiquement selon les changements apportés à la situation. Au premier niveau, cette analyse est extrêmement banale. Mais il est surprenant de constater combien il est difficille de garder présentes à l’esprit les contraintes exercées par la situation: la plupart des gens sont à la recherche d’une explication totalement [28] personnalisée de l’obéissance, sans tenir aucun compte des pressions exercées sur l’individu par les conditions spécifiques de la situation, lesquelles, d’après mes expériences, sont d’une importance capitale dans la détermination de la soumission ou de la rébellion.

En conclusion, nous sommes en droit de nous demander le but qu’un auteur peut viser avec la publication d’un tel ouvrage. Henri Verneuil, co-producteur, avec Yves Montand, d’un film fondé en partie sur son contenu, m’a déclaré qu’il posait problème pour une certaine catégorie de Français. En effet, il ne se rattache à aucune des tendances politiques traditionnelles. Il ne soutient ni la gauche, ni la droite, ni même l’anarchisme. Force m’est d’admettre ce point de vue. Car le problème de l’autorité est compliqué. Les règles de conscience de chaque individu sont elles-mêmes issues d’une matrice de relations autoritaires. La morale, aussi bien que l’obéissance destructrice, procède de l’autorité. Pour une personne qui accomplit un acte immoral au bénéfice de l’autorité, il en existe une autre qui refuse de se soumettre. C’est pourquoi ce livre n’a rien d’un traité politique. Il n’est pas susceptible de provoquer une révolution, mais j'espère qu’il contribuera à éclairer la condition humaine. Je souhaite en outre qu’il suscite chez ses lecteurs une compréhension plus approfondie de la force de l’autorité dans notre vie et que, par voie de conséquence, il abolisse la notion de l’obéissance aveugle : ainsi, dans un conflit entre la conscience et l’autorité, chacun d’entre nous pourra tenter d’agir davantage en conformité avec les obligations que la moralité nous impose.

New York
22 août 1979

[1] Autoritarien : Néologisme employé dans Les Meurtres collectifs de H. V. Dicks (Calmann-Lévy, 1973) pour désigner les individus qui ont besoin d’une autorité supérieure pour parvenir à un certain équilibre (voir aussi « autoritarianisme »).


[29]

REMERCIEMENTS

Les expériences décrites dans ce livre procèdent d’une tradition empirique en psychologie sociale vieille de soixante-quinze ans. Dès 1898 en effet, Boris Sidis avait réalisé une expérience sur l’obéissance. Parmi les chercheurs qui m’ont fourni de précieux éléments d’information, je tiens à citer Asch, Lewin, Sherif, Frank, Block, Cartwright, French, Raven, Luchins, Lippitt et White, même si je ne fais pas expressément allusion à leurs travaux dans la présente étude. Les apports d’Adorno et de ses collaborateurs, d’Arendt, de Fromm et de Weber font partie du Zeitgeist dans lequel se forment les psychosociologues. Trois ouvrages ont particulièrement retenu mon attention : le remarquable livre d’Alex Comfort, Authority and Delinquency in the Modern State, une analyse lucide du concept d’autorité due à Robert Bierstedt, et enfin, Le Cheval dans la locomotive où Arthur Koestler explore beaucoup plus à fond que je ne le fais ici la notion de la hiérarchie sociale et ses implications.

La partie expérimentale de cette étude a été réalisée, entre 1960 et 1963, époque à laquelle j'appartenais au département de psychologie de l’université de Yale. Je suis reconnaissant à celui-ci de l’aide qu’il m’a apportée à la fois en me prodiguant ses conseils éclairés et en mettant à ma disposition tout ce qui pouvait faciliter mes recherches. Je désire en particulier adresser mes remerciements au professeur Irving L. Janis.

Le regretté James McDonough de West Haven, Connecticut, tenait le rôle de l’élève et son talent inné de comédien a beaucoup contribué au succès de l’expérience. [30]

John Williams, de Southbury, Connecticut, assumait la difficile fonction d’expérimentateur avec un grand souci de précision. Mes remerciements vont aussi à Alan Elms, Jon Wayland, Taketo Murata, Emil Elges, James Miller et J. Michael Ross pour leurs contributions à cette étude.

J’ai également une grande dette de reconnaissance vis-à-vis des nombreux habitants de New Haven et de Bridgeport qui m’ont servi de sujets.

À la période des expériences a succédé celle, beaucoup plus longue, de la réflexion et de la communication des résultats. Nombre de personnalités m’ont alors apporté un soutien et des encouragements dont j’avais le plus urgent besoin. Parmi elles, je citerai le Dr André Modigliani, le Dr Aaron Hershkowitz, le Dr Rhea Mendoza Diamond, le regretté Gordon W. Allport, le Dr Roger Brown, le Dr Harry Kaufmann, le Dr Howard Leventhal, le Dr Nijole Kudirka, le Dr David Rosenhan, le Dr Leon Mann, le Dr Paul Hollander, le Dr Jerome Bruner et M. Maury Silver. Pour certains chapitres, j’ai bénéficié du concours d’Eloise Segal. Quant à Virginia Hilu, chargée de la publication de mon livre aux éditions Harper & Row, elle n’a cessé de manifester sa confiance dans le travail que j’avais accompli ; à la fin, elle m’a même prêté son bureau et a dû m’arracher de force le manuscrit que j’hésitais à livrer au lecteur.

Ma gratitude va encore à Mary Englander et à Eileen Lydall, de l’université de la ville de New York, qui m’ont servi de secrétaires, et à Wendy Sternberg et Katheryn Krogh, mes assistantes.

Judith Waters, étudiante diplômée et artiste habile, a exécuté les dessins au trait des chapitres VIII et IX.

Je désire aussi exprimer mes remerciements à l’Institute of Jewish Affairs de Londres pour m’avoir permis de reproduire certains passages de mon article : « Obedience to Criminal Orders : The Compulsion to Do Evil », paru dans sa revue Patterns of Prejudice. [31]

Il en va de même pour l’American Psychological Association qui m’a autorisé à citer plusieurs extraits de mes articles parus dans ses publications, à savoir « Behavioral Study of Obedience », « Issues in the Study of Obedience : A Reply to Baumrind », « Group Pressure and Action Against a Person » et « Liberating Effects of Group Pressure ».

Les recherches expérimentales ont été financées par deux subventions émanant de la National Science Foundation. Les études préliminaires réalisées en 1960 ont bénéficié d’une petite subvention du Higgins Fund de l’université de Yale. Grâce à l’attribution de la Guggenheirn Fellowship, j’ai pu passer l’année 1972-1973 à Paris, loin de mes fonctions universitaires, ce qui m’a permis de mener cet ouvrage à bonne fin.

Ma femme Sasha s’est intéressée à mes expériences depuis le début. Son intuition sans défaut et sa capacité de discernement m’ont été infiniment précieuses. Nous avons passé les derniers mois de la rédaction de ce livre en tête-à-tête dans notre appartement de la rue de Rémusat, totalement absorbés par une tâche qui, grâce à sa stimulante collaboration, est maintenant achevée. [33]

CHAPITRE PREMIER
Le dilemme de l'obéissance

L’obéissance est un des éléments fondamentaux de l'édifice social. Toute communauté humaine nécessite un système d’autorité quelconque ; seul l’individu qui vit dans un isolement total n’a pas à réagir, soit par la révolte, soit par la soumission, aux exigences d’autrui. L’obéissance, en tant que facteur déterminant du comportement, représente un sujet d’étude qui convient tout particulièrement à notre époque. On a établi avec certitude que de 1933 à 1945, des millions d’innocents ont été systématiquement massacrés sur ordre. Avec un souci de rendement comparable à celui d’une usine de pièces détachées, on a construit des chambres à gaz, gardé des camps de la mort, fourni des quotas journaliers de cadavres. Il se peut que des politiques aussi inhumaines aient été conçues par un cerveau unique, mais jamais elles n’auraient été appliquées sur une telle échelle s’il ne s’était trouvé autant de gens pour les exécuter sans discuter.

L’obéissance est le mécanisme psychologique qui intègre l’action individuelle au dessein politique, le ciment naturel qui lie les hommes aux systèmes d’autorité. Les événements historiques récents aussi bien que les faits observés dans la vie quotidienne laissent à penser que chez nombre d’individus, l’obéissance peut être une tendance de comportement profondément enracinée, voire une impulsion prédominante qui l'emporte sur la formation en matière d’éthique, d’affectivité et de règles [34] personnelles de conduite. C. P. Snow (l96l) en souligne ainsi l’importance :

« Quand on se penche sur la longue et sinistre histoire de l’homme, on constate que l'obéissance a inspiré plus de crimes horribles que la rébellion. Pour s’en convaincre, il suffit de lire l’ouvrage de William Shirer, Le Troisième Reich, des origines à la chute. Les officiers allemands avaient été formés selon le code de la plus stricte obéissance... et c’est au nom de celle-ci qu’ils ont participé directement ou indirectement aux actes les plus atroces jamais perpétrés avec une telle ampleur dans l’histoire de l’humanité » (p. 24).

L’extermination des Juifs européens par les nazis reste l’exemple extrême d’actions abominables accomplies par des milliers d’individus au nom de l’obéissance. Cependant, à un degré moindre, le même type de phénomène se reproduit constamment : des citoyens ordinaires reçoivent l’ordre de tuer leurs semblables et ils l’exécutent parce qu’ils estiment que c’est leur devoir. Ainsi, l’obéissance à l’autorité, longtemps prônée comme une vertu, revêt un aspect différent quand elle est au service d’une cause néfaste; la vertu se mue alors en vice odieux. Que faut–il en penser ?

Le problème moral que pose l’obéissance dans les cas où il y a conflit entre l’ordre donné et la conscience a été traité par Platon, mis en scène dans Antigone, et analysé sur le plan philosophique à chaque époque de l’histoire. Pour les philosophes conservateurs, toute rébellion met en péril les fondements de l’édif1ce social ; même si la décision prise en haut lieu est mauvaise, mieux vaut s’y soumettre qu’ébranler la structure de l’autorité. Hobbes devait par la suite affirmer que la responsabilité d’un acte accompli dans ces conditions incombe non pas à l’exécutant, mais uniquement à l’instigateur. Inversement, les humanistes mettent l’accent sur la suprématie de la conscience individuelle en pareil cas et soutiennent que [35] l’éthique personnelle doit primer sur l’autorité quand il y a conflit entre elles.

L’aspect légal et l’aspect philosophique de l’obéissance sont d’un intérêt considérable, mais pour l’homme de science de formation empirique vient toujours le moment où il souhaite passer de la discussion abstraite à l’observation rigoureuse d’exemples concrets. Afin d’analyser avec précision l’acte d’obéissance, j’ai réalisé à l’université de Yale une expérience simple. Elle devait par la suite entraîner la participation de plus d’un millier de sujets et être reprise dans diverses universités, mais au départ, la conception en était élémentaire. Une personne vient dans un laboratoire de psychologie où on la prie d’exécuter une série d’actions qui vont entrer progressivement en conflit avec sa conscience. La question est de savoir jusqu’à quel point précis elle suivra les instructions de l’expérimentateur avant de se refuser à exécuter les actions prescrites.

Il est toutefois nécessaire que le lecteur ait plus de détails sur l’expérience. Deux personnes viennent dans un laboratoire de psychologie qui organise une enquête sur la mémoire et l'apprentissage. L’une d’elles sera le « moniteur », l’autre, « l’élève ». L’expérimentateur leur explique qu’il s’agit d’étudier les effets de la punition sur le processus d’apprentissage. Il emmène l’élève dans une pièce, l'installe sur une chaise munie de sangles qui permettent de lui immobiliser les bras pour empêcher tout mouvement désordonné et lui fixe une électrode au poignet. Il lui dit alors qu’il va avoir à apprendre une liste de couples de mots ; toutes les erreurs qu’il commettra seront sanctionnées par des décharges électriques d’intensité croisante.

Le véritable sujet d’étude de l’expérience, c’est le moniteur. Après avoir assisté à l’installation de l’élève, il est introduit dans la salle principale du laboratoire où il prend place devant un impressionnant stimulateur de [36] chocs. Celui-ci comporte une rangée horizontale de trente manettes qui s’éche1onnent de quinze à quatre cent cinquante volts par tranche d’augmentation de quinze volts et sont assorties de mentions allant de Choc léger à Attention : choc dangereux. On invite alors le moniteur à faire passer le test d’apprentissage à l’élève qui se trouve dans l’autre pièce. Quand celui-ci répondra correctement, le moniteur passera au couple de mots suivant. Dans le cas contraire, il devra lui administrer une décharge électrique en commençant par le voltage le plus faible (quinze volts) et en augmentant progressivement d’un niveau à chaque erreur (trente volts, quarante-cinq volts, ainsi de suite).

Le moniteur est un sujet absolument « naïf », venu au laboratoire pour participer à une expérience. Par contre, l’élève, ou victime, est un acteur qui ne reçoit en réalité aucune décharge électrique. L’expérience a pour objet de découvrir jusqu’à quel point un individu peut pousser la docilité dans une situation concrète et mesurable où il reçoit l’ordre d’infliger un châtiment de plus en plus sévère à une victime qui proteste énergiquement. À quel instant précis le sujet refusera-t-il d’obéir à l’expérimentateur ?

Le conflit surgit quand l’élève commence à donner des signes de malaise. À soixante-quinze volts, il gémit. À cent vingt volts, il formule ses plaintes en phrases distinctes. À cent cinquante volts, il supplie qu’on le libère. À mesure que croît l’intensité des décharges électriques, ses protestations deviennent plus véhémentes et pathétiques. À deux cent quatre-vingt-cinq volts, sa seule réaction est un véritable cri d’agonie.

Tous les témoins s’accordent à dire qu’il est impossible de restituer par l’écriture le caractère poignant de l’expérience. Pour le sujet, la situation n’est pas un jeu, mais un conflit intense et bien réel. D’un côté, la souffrance manifeste de l’élève l’incite à s’arrêter; de l’autre, [37] l'expérimentateur, autorité légitime vis-à-vis de laquelle il se sent engagé, lui enjoint de continuer. Chaque fois qu’il hésite à administrer une décharge, il reçoit l’ordre de poursuivre. Pour se tirer d’une situation insoutenable, il doit donc rompre avec l’autorité. Le but de notre investigation était de découvrir quand et comment se produirait cette rupture en dépit d’un impératif moral clairement défini.

Il y a naturellement des différences énormes entre le fait d’obéir aux ordres d’un officier en temps de guerre et celui d’obéir aux ordres d’un expérimentateur. Cependant, il existe entre ces deux cas une relation fondamentale puisqu’on peut se poser à leur sujet la même question générale : comment un individu se comporte-t-il quand une autorité légitime lui demande d’agir contre un tiers ? À tout le moins, on peut s’attendre à ce que l’ascendant de l'expérimentateur soit moindre que celui du chef militaire puisqu’il ne dispose d’aucun moyen de coercition pour renforcer les injonctions et qu’en outre, la participation à une expérience de psychologie ne peut guère prétendre avoir le caractère de nécessité impérieuse et d’engagement total qu’implique la participation à la guerre. En dépit de ces différences d’ordre de grandeur, j’ai estimé qu’il valait la peine d’entreprendre une observation rigoureuse du phénomène d’obéissance, même dans une situation aussi limitée que celle du laboratoire. J’espérais qu’elle nous permettrait de mieux saisir tous les aspects de ce phénomène et nous fournirait des propositions générales applicables à toute une série de cas particuliers.

La première réaction du lecteur sera peut-être de s’étonner qu’un individu en possession de toutes ses facultés oonsente à administrer un choc électrique, si léger soit-il, à un tiers. N’aura-t-il pas immédiatement le réflexe de refuser et de s’en aller ? Or, le fait est qu’aucun des participants ne l’a eu. Le sujet est venu au laboratoire pour [38] aider l’expérimentateur, il se montre donc très désireux de commencer l’expérience. Rien de très extraordinaire dans cette attitude, d’autant plus qu’au départ, l’élève semble tout disposé à coopérer, en dépit de quelque appréhension. Ce qui se révèle surprenant, c’est de constater jusqu’où peut aller la soumission d’un individu ordinaire aux injonctions de l’expérimentateur. À vrai dire, les résultats de l’expérience sont à la fois inattendus et inquiétants. Même si l’on tient compte du fait que beaucoup de sujets éprouvent un stress considérable et que certains protestent auprès de l’expérimentateur, il n’en demeure pas moins qu’une proportion importante d’entre eux continue jusqu’au niveau de choc le plus élevé du stimulateur. Nombreux sont ceux qui obéissent, quelles que soient la véhémence des plaintes de la victime, sa souffrance manifeste, ses supplications pour qu’on la libère. Un tel comportement a été constaté à maintes et maintes reprises au cours de notre enquête ainsi que dans plusieurs universités où l’expérience a été reproduite. C’est cette propension extrême des adultes à la soumission quasi inconditionnelle aux ordres de l’autorité qui constitue la découverte majeure de notre étude. Il y a là un phénomène qui exige une explication.

La plus courante consiste à prendre ceux qui ont administré toute la gamme des décharges pour des monstres constituant la frange sadique de la société. Toutefois, si l’on considère que près des deux tiers des participants sont entrés dans la catégorie des sujets « obéissants » et qu’ils représentaient des gens ordinaires, ouvriers, chefs d’entreprise et cadres supérieurs, l’argument devient bien fragile. En vérité, il rappelle singulièrement les réactions déclenchées en 1963 par le livre de Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. L’auteur soutenait que les efforts de l’accusation pour dépeindre le coupable comme un monstre sadique partaient d’un point de vue totalement [39] faux, qu’Eichmann était bien davantage un rond-de-cuir sans initiative qui se contentait de s’asseoir derrière son bureau et de s’acquitter de sa tâche. Pour avoir exprimé de telles opinions, Hannah Arendt s’attira un mépris immense allant même jusqu’à la calomnie. Obscurément, chacun estimait que les abominations perpétrées par Eichmann ne pouvaient qu’être le fait d’une personnalité bestiale, pervertie et sadique, l’incarnation même du mal. Après avoir constaté au cours de mes propres expériences la soumission inconditionnelle de centaines d’individus ordinaires, force m’est de conclure que la conception de la banalité du mal formulée par Hannah Arendt est plus proche de la vérité que nous n’aurions jamais osé l’imaginer. Ceux qui ont administré des chocs électriques à la victime l’ont fait non pour assouvir des tendances particulièrement agressives, mais parce que l’idée qu’ils avaient de leurs obligations en tant que sujets les y contraignait moralement.

C’est peut-être là l’enseignement essentiel de notre étude : des gens ordinaires, dépourvus de toute hostilité, peuvent, en s’acquittant simplement de leur tâche, devenir les agents d’un atroce processus de destruction. En outre, même lorsqu’il ne leur est plus possible d’ignorer les effets funestes de leur activité professionnelle, si l’autorité leur demande d’agir à l’encontre des normes fondamentales de la morale, rares sont ceux qui possèdent les ressources intérieures nécessaires pour lui résister. Toute une gamme d'inhibitions s’oppose à une éventuelle révolte et parvient à maintenir chacun au poste qui lui a été assigné.

Lorsqu’on est tranquillement assis dans son fauteuil, il est facile de s’ériger en juge. Toutefois, ceux qui condamnent le comportement des sujets obéissants le font en se référant aux principes intransigeants qu’ils sont capables d’énoncer en de belles formules. Mais ce genre de critère ne permet pas une appréciation équitable. [40] Nombre de sujets reconnaissent avec autant de conviction verbale que chacun d’entre nous l’obligation absolue de s’abstenir de toute action nuisible contre une victime sans défense. Eux aussi savent en termes généraux ce qu’il faut faire ou ne pas faire et quand l’occasion s’en présente, ils peuvent fort bien citer les valeurs auxquelles ils croient. Mais cela n’a que peu de rapport – pour ne pas dire aucun – avec leur comportement réel sous la pression des circonstances.

Si l’on demande aux gens quelle est, du point de vue moral, la conduite à recommander en pareil cas, invariablement tous optent pour la désobéissance. Mais dans une situation réelle en train de se dérouler, les valeurs individuelles ne sont pas les seules forces impliquées. Elles ne constituent qu’une mince bande de motivations dans le spectre complet des forces contradictoires qui s’exercent sur les sujets. Beaucoup d’entre eux ont été incapables de traduire leurs valeurs en actes et ont continué à participer à l’expérience alors même qu’ils blâmaient leur manière d’agir.

Le sens moral est moins contraignant que ne voudrait nous le faire croire le mythe social. Bien que des prescriptions aussi impératives que « Tu ne tueras pas » occupent une place prédominante dans les règles de 1’éthique universelle, elles sont loin d’avoir la même position privilégiée dans la structure psychique de l’homme. Il suffit de quelques changements dans les manchettes des journaux, d’une convocation du bureau de recrutement, d’un ordre donné par un gradé, pour que des hommes soient sans grande difficulté amenés à tuer. Les simples forces réunies au cours d’une expérience de psychologie parviennent à neutraliser efficacement l’influence des facteurs moraux. Ceux-ci peuvent d’ailleurs être assez aisément écartés grâce à une restructuration soigneusement calculée de l’information et de l’environnement social. [41]

Qu’est-ce donc qui contraint le sujet à demeurer dans son état de soumission ? En premier lieu, toute une série de « facteurs de maintenance » l’enferme dans la situation. Parmi eux, il faut compter la politesse, le désir de tenir la promesse faite au début à l'expérimentateur, la perspective embarrassante de lui refuser son concours. En second lieu, un certain nombre de processus d’adaptation transforment le mode de pensée du sujet et sapent en lui toute velléité de révolte. Ils l’aident à préserver sa relation avec l’expérimentateur tout en réduisant la tension issue du conflit. Ces mécanismes interviennent régulièrement chez tous ceux qui, pour obéir aux ordres de l’autorité, se livrent à des actes répréhensibles contre des êtres sans défense.

L’un des plus caractéristiques est la tendance de l’individu à se laisser absorber si complètement par les aspects techniques immédiats de sa tâche qu’il perd de vue ses conséquences lointaines. Avec une verve satirique haute en couleur, le film Docteur Folamour dépeignait l’état de concentration de l’équipage d’un bombardier qui s’efforçait de lâcher avec le plus grand souci d’eff1cacité et de précision des engins nucléaires sur un pays. De la même façon, nos sujets sont totalement obnubilés par les détails pratiques de la méthode expérimentale : ils lisent les couples de mots en les articulant de leur mieux et actionnent les manettes avec la plus grande application. Le désir de se montrer à la hauteur de leur tâche s’accompagne d’une diminution sensible de leurs préoccupations d’ordre éthique. C’est sur l’expérimentateur auquel ils prêtent leur concours qu’ils se déchargent du soin de diriger l’action et d’en garantir la moralité.

Le processus d’adaptation de pensée le plus courant chez le sujet obéissant est cet abandon de toute responsabilité personnelle ; il attribue l’entière initiative de ses actes l'expérimentateur qui représente une autorité légitime. [42] Il ne se voit pas du tout en être humain assumant pleinement sa conduite, mais en instrument aux mains d’une autorité étrangère.

Au cours de l’interview postexpérimentale, lorsque nous demandions aux sujets pourquoi ils avaient continué, nous obtenions invariablement cette réponse type : « Je n’aurais pas agi ainsi de moi-même. J’ai fait ce qu’on me disait de faire, c’est tout ». Incapables de se révolter contre l’autorité de l'expérimentateur, ils rejetaient sur lui toute la responsabilité. C’est toujours la vieille antienne de « faire son devoir » qui a été entendue maintes et maintes fois comme argument de défense au cours du procès de Nuremberg. Il serait faux cependant d’y voir un alibi fragile inventé pour les besoins de la cause. C’est plutôt un mode de pensée fondamental pour nombre d’individus à partir du moment où ils sont enfermés dans une situation de subordonné à l’intérieur d’une structure d’autorité. La disparition du sens de la responsabilité personnelle est de très loin la conséquence la plus grave de la soumission à l’autorité.

Bien que, dans ces conditions, un individu commette des actes qui semblent violer les critères de sa conscience, on aurait tort d’en conclure que son sens moral a disparu : la vérité est qu’il a radicalement changé d’objectif. L’intéressé ne porte plus de jugement de valeur sur ses actions. Ce qui le préoccupe désormais, c’est de se montrer digne de ce que l’autorité attend de lui. En temps de guerre, le soldat ne se demande pas s’il est bien ou mal de bombarder un village, il ne ressent ni honte ni culpabilité au spectacle de cette destruction : ce qu’il éprouve à la place, c’est un sentiment d’orgueil ou d’humiliation selon la façon dont il a accompli la mission qui lui était assignée.

Un autre facteur psychologique en jeu dans ce type de situation pourrait être désigné sous le nom de [43] « contre-anthropomorphisme ». Pendant des décennies, les psychologues ont débattu de la tendance primitive qui consiste à attribuer à des objets et à des éléments inanimés les qualités spécifiques de notre espèce. Mais à l’inverse, il existe aussi une propension à conférer une qualité impersonnelle à des forces qui, par leur origine et leur permanence, sont essentiellement humaines. Pour certains, les systèmes érigés par la société semblent avoir une existence propre dont le champ d’action se situe bien au-delà et au-dessus des contingences humaines, dans un domaine qui échappe aux normes de conduite et aux sentiments du commun des mortels. Ils se refusent à voir l’homme derrière les systèmes et les institutions. Ainsi, quand l'expérimentateur lui dit : « L'expérience exige que vous continuiez », le sujet ressent cette injonction comme un impératif transcendant le simple domaine de l’autorité humaine. Il ne se pose pas la question qui semblerait devoir tomber sous le sens : « L’expérience de qui ? Pourquoi obéirais-je à celui qui l’a conçue alors que la victime souffre ? » Les ordres d’un homme – le promoteur de l’expérience – sont devenus partie intégrante d’un schéma qui s’imprime avec une telle force dans l’esprit du sujet qu’il l'emporte sur toute considération personnelle. « Il faut continuer, il faut continuer ! », n’arrêtait pas de répéter un des participants. Pour lui, l'expérimentateur n’était pas un simple mortel à son image ; l’élément humain s’était volatilisé et « l’Expérience » avait acquis une existence propre, totalement désincarnée.

Aucun acte ne possède en soi une qualité psychologique immuable. Sa signification peut varier selon le contexte dans lequel il s’inscrit. Un journal américain citait récemment les propos d’un pilote qui reconnaissait que ses compatriotes bombardaient des hommes, des femmes et des enfants vietnamiens, mais estimait en mène temps que cette action destructrice était effectuée [44] pour une « noble cause » et de ce fait, se trouvait justifiée. De la même façon, nombre de nos participants jugent de leur conduite en la situant dans un contexte plus large qui est bénéfique et utile à 1’humanité, la recherche de la vérité scientifique. Le laboratoire de psychologie peut à bon droit revendiquer son caractère de légitimité, il rassure et met en confiance ceux qui viennent y participer à une expérience. Une action aussi blâmable en soi que le fait d’administrer des chocs douloureux à un inconnu acquiert une signification totalement différente quand elle se déroule dans ce cadre. Mais rien n’est plus dangereux que de subordonner un acte à son contexte sans se préoccuper de ses conséquences humaines qui peuvent être d’une portée incalculable.

Parmi les caractères essentiels de la situation en Allemagne, il en est au moins un qui n’a pu être étudié au cours de notre enquête : la dévalorisation intense de la victime avant la perpétration de l’action dirigée contre elle. Pendant plus d’une décennie, une violente propagande antisémite a systématiquement préparé le peuple allemand à accepter la destruction des Juifs. Graduellement ceux-ci ont été privés de leurs droits nationaux, puis de leurs droits internationaux jusqu’au jour où on leur a refusé le statut d’être humain. Ce processus de dévalorisation de la victime fournit une justification psychologique de la cruauté exercée contre elle ; il a constamment été utilisé pour légitimer massacres, pogroms et guerres. Selon toute vraisemblance, nos sujets auraient été plus à l’aise pour pénaliser l’élève si celui-ci leur avait été présenté comme un pervers ou une brute sanguinaire.

Notons cependant un fait particulièrement intéressant en ce qui les concerne : beaucoup dénigraient âprement l'élève, mais chez eux, cette attitude était une conséquence de leur manière d’agir envers lui. Nous avons eu maintes [45] fois l’occasion d’entendre des commentaires de ce genre : « Il était si stupide et si borné qu’il méritait d’être puni ». Pour justifier leur comportement, ces sujets trouvaient nécessaire de déprécier la victime qui s’était elle-même attiré son châtiment par ses déficiences intellectuelles et morales.

Nombre de participants observés au cours de l’expérience étaient hostiles dans une certaine mesure au traitement qu’ils infligeaient à l’élève et beaucoup protestaient sans pour autant cesser d’obéir. C’est qu’entre la pensée, sa formulation verbale et le difficile pas à franchir pour s’insurger contre une autorité malveillante, il faut nécessairement un autre facteur, la capacité de transformer convictions et valeurs en actes. Quelques sujets avaient parfaitement conscience de la cruauté de leur attitude, mais ils ne pouvaient se résoudre à rompre ouvertement avec l’autorité. D’autres tiraient une certaine satisfaction de leurs réflexes humanitaires et se disaient que, moralement tout au moins, ils n’avaient rien à se reprocher. Ce dont ils ne se rendaient pas compte, c’est que, tant qu’ils ne sont pas convertis en actes, les sentiments personnels ne peuvent rien changer à la qualité morale de l’issue d’un processus destructeur. Le contrôle politique se traduit par l’action. Peu importe l’état d’esprit réel des gardiens d’un camp de concentration s’ils tolèrent que le massacre d’innocents ait lieu sous leurs yeux. De même, dans l’Europe occupée, la prétendue « résistance intellectuelle » – dont chaque membre s’imaginait défier l’envahisseur par une simple distorsion de la pensée – n’était que complaisant abandon à un mécanisme psychologique réconfortant. Les tyrannies sont perpétrées par des hommes timorés qui n’ont pas le courage de vivre à la hauteur de leurs idéaux. Maintes fois, nos sujets ont blâmé leur façon d’agir, mais il leur manquait les ressources nécessaires pour traduire leurs valeurs morales en actes. [46]

Une variante de l’expérience de base décrit un dilemme plus courant que celui que nous venons de présenter : le sujet ne recevait pas l’ordre d’abaisser la manette commandant la décharge électrique, mais simplement d’accomplir une action secondaire (faire passer le test d’apprentissage à l’élève) tandis qu’un autre participant se chargeait de la manipulation du stimulateur. Dans cette condition expérimentale, sur quarante adultes de l’agglomération de New Haven, trente-sept ont continué jusqu’au niveau de choc le plus élevé. Vraisemblablement, ils excusaient leur conduite en se disant que la responsabilité incombait à celui qui actionnait la manette. Cet exemple illustre une situation dangereuse qui caractérise toute société complexe : sur le plan psychologique, il est facile de nier sa responsabilité quand on est un simple maillon intermédiaire dans la chaîne des exécutants d’un processus de destruction et que l’acte final est suffisamment éloigné pour pouvoir être ignoré. Eichmann lui-même était écœuré quand il lui arrivait de faire la tournée des camps de concentration, mais pour participer à un massacre, il n’avait qu’à s’asseoir derrière son bureau et à manipuler quelques papiers. Au même instant, le chef de camp qui lâchait effectivement les boîtes de Zyklon B dans les chambres à gaz était également en mesure de justifier sa propre conduite en invoquant l’obéissance aux ordres de ses supérieurs. Il y a ainsi fragmentation de l’acte humain total ; celui à qui revient la décision initiale n’est jamais confronté avec ses conséquences. Le véritable responsable s’est volatilisé. C’est peut-être le trait commun le plus caractéristique de l’organisation sociale du mal dans notre monde moderne.

Le problème de l’obéissance n’est donc pas entièrement psychologique. La forme et le profil de la société ainsi que son stade de développement sont des facteurs dont il convient de tenir compte. Il se peut qu’à une époque, [47] l’individu ait été capable d’assumer la pleine responsabilité d’une situation parce qu’il y participait totalement en tant qu’être humain. Mais dès lors qu’est apparue la division du travail, les choses ont changé. Au-delà d’un certain point, l’émiettement de la société en individus exécutant des tâches limitées et très spécialisées supprime la qualité humaine du travail et de la vie. L’individu ne parvient pas à avoir une vue d’ensemble de la situation, il n’en connaît qu’une parcelle et se trouve donc dans l’incapacité d’agir sans directive émanant de l’autorité supérieure. Il se conforme à la volonté de celle-ci, mais de ce fait, il se désolidarise de ses propres actions.

George Orwell a capté l’essence même de cette situation dans le passage suivant :

« Tandis que j’écris ces lignes, des êtres humains hautement civilisés passent au-dessus de ma tête et s’efforcent de me tuer. Ils ne ressentent aucune hostilité contre moi en tant qu’individu, pas plus que je n’en ai à leur égard. Ils se contentent de « faire leur devoir », selon la formule consacrée. La plupart, je n’en doute pas, sont des hommes de cœur respectueux de la loi qui jamais, dans leur vie privée, n’auraient l’idée de commettre un meurtre. Et pourtant, si l’un d’eux réussit à me pulvériser au moyen d’une bombe lâchée avec précision, il n’en dormira pas moins bien pour autant ».

CHAPITRE II
Méthode d’investigation

La simplicité est la clé de l'efficacité en matière de recherche scientifique, en particulier lorsque le sujet de l'investigation appartient au domaine de la psychologie. Par sa nature, un tel sujet est difficile à appréhender et susceptible de comporter plus d’aspects qu’il n’y paraît au premier coup d’œil. L’utilisation de procédés compliqués ne ferait que gêner l’examen rigoureux du phénomène lui-même. Pour étudier l'Fobéissance avec le maximum de simplicité, il faut créer une situation dans laquelle une personne donne l’ordre à une autre d’accomplir une action observable et noter le moment et les circonstances où il y aura soumission ou révolte. Si nous voulons mesurer la force de l’obéissance et les conditions qui la font varier, nous devrons tenter de l’obtenir en lui opposant un facteur puissant qui va dans le sens de la désobéissance et dont chacun reconnaît l’importance au point de vue humain.

De tous les principes de la morale, le plus universellement admis est l’obligation absolue de ne pas faire souffrir un innocent sans défense qui ne représente aucun danger pour qui que ce soit. Tel est l’obstacle que nous dresserons sur le parcours de l'obéissance.

La personne qui vient au laboratoire recevra l’ordre d'infliger une punition de plus en plus sévère à un autre individu, ce qui déclenchera aussitôt en elle des réflexes l'incitant à la révolte. À un moment impossible à déterminer à l'avance, 1e sujet pourra refuser de suivre les [50] instructions données et cesser sa collaboration. Nous appellerons obéissance le comportement antérieur à ce point de rupture qui, lui, constituera l’acte de désobéissance : il pourra se produire à n’importe quel stade dans la séquence des ordres donnés et nous fournir ainsi la mesure d’évaluation recherchée.

Le type précis de l’action qui sera exercée contre la victime n’est pas d’une importance capitale. Dans le cas de notre étude, nous avons choisi l’administration de décharges électriques pour des raisons purement techniques. D’abord, le sujet n’aurait aucun mal à comprendre le système de l'augmentation graduelle des niveaux de chocs ; ensuite, l’emploi d’un tel procédé paraîtrait tout à fait compatible avec l’aura scientifique du laboratoire ; enfin, il serait relativement facile de simuler l’administration des chocs.

Entrons maintenant dans les détails de l'investigation.

Recrutement des participants

Les étudiants de l’université de Yale que j’avais sous la main auraient été les sujets les plus aisément disponibles, d’autant plus qu’en psychologie, il est de tradition de les utiliser dans les expériences. Mais pour celle que je voulais réaliser, le choix d’étudiants appartenant à cette prestigieuse institution ne me semblait pas satisfaisant : ils risquaient trop d’en avoir entendu parler par des camarades ayant déjà participé aux études pilotes. J ’ai donc jugé préférable de recruter mes sujets dans un milieu plus étendu, c’est-à-dire les trois cent mille habitants de l’agglomération de New Haven. Il y avait une autre raison à ce choix : les étudiants formaient un groupe trop homogène. Tous avaient environ une vingtaine d’années, un niveau intellectuel élevé et quelque habitude des expériences de psychologie. Je souhaitais avoir à ma disposition un vaste échantillonnage d’individus venus des diverses classes de la société. [51]

À cet effet, je fis paraître un communiqué dans le journal local sollicitant la participation de gens de toutes professions à une étude sur la mémoire et l'apprentissage, moyennant une rétribution de quatre dollars et une indemnité de transport de cinquante cents pour une heure de collaboration (voir fac-similé fig. l).

J’obtins deux cent quatre-vingt-seize réponses. Comme c’était insuffisant pour l’expérience, nous eûmes recours à la poste afin de compléter le recrutement. Après avoir sélectionné des noms dans l’annuaire téléphonique de New Haven, nous envoyâmes une lettre d’invitation à plusieurs milliers de personnes. 12% environ répondirent. Ces candidats sur lesquels nous avions des renseignements concernant le sexe, l’âge et la profession constituèrent notre réserve de sujets et un rendez-vous fut fixé à chacun d’eux quelques jours avant la date à laquelle il devait se présenter au laboratoire.

La plupart étaient des employés des postes, des professeurs de lycée, des vendeurs, des ingénieurs et des travailleurs manuels. Du point de vue intellectuel, l’éventail allait de ceux qui n’avaient pas continué leurs études jusqu’aux titulaires de doctorats et autres qualifications professionnelles. Plusieurs conditions expérimentales (variantes de l’expérience de base) ayant été envisagées, j’estimai essentiel dès le départ de composer pour chacune d’elles un contingent de sujets soigneusement équilibré sur le plan de l’âge et du type d’occupation. Chaque expérience devait comprendre 40% d’ouvriers spécialisés et non spécialisés, 40% d’employés de bureau, de vendeurs et d’hommes d’affaires, 20% de cadres. Trois catégories d’âges recouperaient cette répartition sociale (chaque variante comporterait des sujets de vingt, trente, quarante ans et plus dans la proportion de 20, 40 et 40% respectivement). [52]

Local et personnel

C’est dans le luxueux laboratoire Interaction de l’université de Yale que se déroula l’expérience. Ce détail a son importance, car le choix d’un tel local garantissait la légitimité de nos recherches. Dans quelques variantes qui eurent lieu ultérieurement, l’expérience devait être dissociée de l’université (voir chapitre VI). C’est un enseignant de lycée, professeur de biologie de trente et un ans, qui servit d’expérimentateur. Il portait la blouse grise du technicien et pendant toute la durée du programme, il garda un maintien impassible et une expression plutôt sévère. Quant au rôle de l'élève, il fut tenu par un comptable de quarante-sept ans qui avait suivi un entraînement spécial ; il était d’origine américano-irlandaise et la plupart des observateurs l’ont trouvé affable et sympathique.

Méthode expérimentale

Chaque expérience nécessitait un sujet « naïf » et une victime. Il fallait trouver un prétexte justifiant l’administration des décharges électriques par le sujet naïf. (En effet, dans tous les cas où s’exerce une autorité légitime, le sujet subordonné doit pouvoir percevoir clairement un rapport, si mince soit-il, entre le type d’autorité en jeu et les ordres qui en émanent). Pour préparer les sujets à affronter la situation dans laquelle il voulait évaluer leur capacité d'obéissance, l’expérimentateur leur donnait les explications suivantes :

«Les psychologues ont élaboré plusieurs théories sur la manière dont l’individu acquiert divers types de connaissances.
Quelques-unes des mieux connues sont exposées dans cet ouvrage (l'expérimentateur montrait au sujet un livre sur les processus d'apprentissage).
L’une d’elles soutient que l’individu apprend correctement lorsqu’il sait que chaque erreur de sa part lui attirera une punition.
[53] Fig. 1.
Communiqué paru dans la presse locale
en vue du recrutement des sujets

[54] Une application courante de cette théorie est la fessée que les parents administrent à l’enfant quand il se trompe.
Ils escomptent que la fessée, forme de punition particulière, incitera l’enfant à mieux se souvenir et à apprendre de façon plus efficaoe.
Mais en fait, nous ignorons pratiquement tout de l’effet de la punition sur Papprentissage parce qu’il n’y a pour ainsi dire pas eu d’étude scientifique dans ce domaine à l’échelon humain.
Par exemple, nous ne savons pas quel degré de punition est le plus favorable à l'apprentissage ... quelle différence peut résulter des caractéristiques de celui qui l’inflige, si un adulte apprend mieux quand l'enseignant est plus jeune ou plus âgé que lui ... et quantité d’autres informations de cet ordre.
Aussi avons-nous réuni pour cette étude un certain nombre d’adultes d’âges et de métiers divers. Les uns tiendront le rôle d’enseignant – ou moniteur – et les autres, le rôle de l’élève.
Ce que nous cherchons à déterminer, c’est l’effet réciproque de la relation moniteur/élève chez des personnes différentes ainsi que l’effet de la punition sur l’apprentissage dans ce type de situation.
C’est pourquoi je vais demander ce soir à l’un de vous d’être le moniteur et à l’autre d’être l’élève.
Avez-vous une préférence ?
(Le sujet et le complice de l’expérimentateur sont invités à donner leur avis).
Je crois que le plus simple est que j’écrive Moniteur sur un bout de papier, Elève sur un autre et vous allez tirer au sort.
Bon ! Où en sommes-nous ?
Parfait. Maintenant, la première chose que nous allons faire, c’est installer l’élève de façon à ce qu’il puisse recevoir une forme particulière de punition.
Si vous voulez bien me suivre dans la pièce voisine ...»

Le tirage au sort décrit ci-dessus avait été truqué de façon que le sujet soit toujours le moniteur et le complice, l'élève (sur les deux bouts de papier était inscrit le mot « moniteur »). Tout de suite après le tirage, ils étaient conduits dans une pièce contiguë où l’élève était installé sur une sorte de « chaise électrique » munie de sangles.

L'expérimentateur leur expliquait que ces sangles étaient destinées à empêcher toute gesticulation excessive lors de la réception des chocs – cela, afin que le sujet [55] soit bien persuadé que l’élève ne pourrait en aucun cas se libérer. L’expérimentateur fixait ensuite une électrode au poignet de ce dernier et lui passait une pommade spéciale « pour éviter brûlures et ampoules ». Il disait aux deux protagonistes que l'électrode était reliée à un stimulateur de chocs installé dans l’autre pièce.

Afin d’augmenter la crédibilité de la situation, l’expérimentateur déclarait en réponse à une question de l’élève :

— « Même si les chocs sont extrêmement douloureux, ils ne risquent pas de provoquer de lésion permanente ».

Exercice d'apprentissage

Le test que devait diriger le moniteur consistait en un exercice d’association de mots. Il lisait à l’élève une série de couples de mots, puis il reprenait le premier des deux termes et l’accolait à quatre autres. Par exemple, il lisait des couples de mots tels que :

Ciel bleu.
Jour frais.
Canard sauvage.
etc.

Il passait ensuite à la séquence de mots constituant le test lui-même :

Bleu : compteur, ruban, ciel, yeux.

L’élève devait alors indiquer lequel des quatre termes avait été associé initialement au premier. Il communiquait sa réponse en pressant l’un des quatre boutons disposés devant lui qui éclairait la partie correspondante de l’écran en quatre cases d’une boîte installée sur l’appareil.

Stimulateur de chocs

Le tableau de commande comportait trente manettes disposées en ligne horizontale et surmontées de leur [56] indication numérique de voltage. Elles s'échelonnaient de gauche à droite de quinze à quatre cent cinquante volts, par tranche d’augmentation de quinze volts. En outre, toujours de gauche à droite et par ordre croissant, chaque groupe de quatre manettes était distinctement assorti de l’une de ces mentions : Choc léger, Choc modéré, Choc fort, Choc très fort, Choc intense, Choc extrêmement intense, Attention : choc dangereux. Les deux manettes placées après cette dernière mention étaient simplement suivies de XXX.

Dès que l’on abaissait une manette, un voyant rouge s’allumait, accompagné d’un bourdonnement électrique ; un éclair bleu jaillissait, illuminant la mention « voltage », l’aiguille du voltmètre tournait vers la droite et divers déclics émanant de contacteurs-disjoncteurs résonnaient les uns après les autres.

La partie supérieure gauche du stimulateur portait les indications suivantes :

STIMULATEUR DE CHOCS, TYPE Z L B, DYSON INSTRUMENT COMPANY, VALTHAM, MASSACHUSETS. PUISSANCE 15 VOLTS - 450 VOLTS.

Choc témoin

Avant sa prestation, chaque sujet recevait au poignet un choc témoin de quarante-cinq volts obtenu en abaissant la troisième manette du stimulateur. La secousse ressentie renforçait le sujet dans sa conviction que l’appareil déclenchait réellement des décharges électriques.

Instructions concernant l'administration des chocs

L’expérimentateur demandait au sujet d’administrer une décharge électrique à l'élève chaque fois que celui-ci fournirait une mauvaise réponse. De plus – et [57] c’était là ce qui constituait l’élément-clé des instructions à suivre –, le sujet devait « augmenter d’un niveau à chaque erreur commise ». En même temps, il était prié d’annoncer à haute voix le voltage correspondant avant d’abaisser la manette, – cela afin de garder bien présent à l’esprit l’accroissement d’intensité des chocs qu’il administrait[2].

S’il arrivait à la trentième manette (quatre cent cin.quante volts), il continuerait à ce voltage maximum.

Après deux nouveaux essais, l'expérimentateur mettrait un terme à la séance[3]. [58]

Feedback[a] de l'expérimentateur

À divers moments, le sujet se tournait vers l’expérimentateur pour lui demander s’il devait continuer à administrer des chocs. Ou bien, il lui faisait comprendre qu’il ne souhaitait pas poursuivre.

L’expérimentateur avait alors à sa disposition une série d’ « incitations verbales » destinées à maintenir le sujet à son poste.

Incitation l : Continuez, s’il vous plaît, ou je vous prie de continuer.
Incitation 2 : L’expérience exige que vous continuiez.
Incitation 3 : Il est absolument indispensable que vous continuiez.
Incitation 4 : Vous n’avez pas le choix, vous devez continuer.

Ces incitations étaient utilisées dans l’ordre : ce n’est que lorsque la première avait échoué que l’expérimentateur passait à la deuxième. Si le sujet refusait d’obéir à la quatrième incitation, l’expérience prenait fin. Le ton de voix de l’expérimentateur était constamment ferme, mais courtois. La séquence d’incitations était reprise chaque fois que le sujet hésitait ou montrait de la répugnance à exécuter les ordres.

Incitations particulières

Lorsque le sujet demandait si l’élève encourait un dommage physique permanent, l’expérimentateur lui répondait :

Même si les chocs sont douloureux, ils ne peuvent provoquer aucune lésion permanente ; en conséquence, poursuivez. (Réponse suivie par les incitations 2, 3 et 4 en cas de nécessité). [59]

Si le sujet disait que l’élève ne voulait pas continuer, l’expérimentateur répliquait :

Que cela lui plaise ou non, vous devez poursuivre jusqu’à ce qu’il ait appris tous les couples de mots. Je vous prie donc de continuer (réponse suivie par les incitations 2, 3 et 4 en cas de nécessité).

Feedback de la victime

Dans toutes les conditions expérimentales, la série des réactions de l’élève à l’exercice d’apprentissage était déterminée selon un plan établi à l’avance sur la base approximative de trois réponses fausses pour une juste. Cette gamme constituait l’élément–clé de la situation et nécessitait une préparation minutieuse.

Au cours des études pilotes, il n’y avait d’abord pas eu de feedback de la victime. Nous avions pensé que le fait de lire à haute voix les indications de voltage et les mentions verbales portées sur le tableau de commande créerait chez le sujet une tension nerveuse suffisante pour l’inciter à désobéir. Toutefois, ce n’est pas ce qui se passa. En l’absence de protestations de la part de l’élève, presque tous les sujets des études pilotes poursuivirent allègrement jusqu’à la dernière manette du tableau de commande, sans paraître impressionnés par les mentions verbales accompagnant les indications de voltage. De ce fait, nous étions privés de toute base valable pour mesurer la capacité d’obéissance des intéressés. Il fallait donc faire intervenir une force qui augmenterait la résistance des sujets aux ordres de l'expérimentateur ; la répartition des points de rupture révélerait leurs différences de tempérament. Cette force, ce fut l’introduction des protestations de la victime dans la méthode expérimentale. Au début, nous nous en tînmes à des formes très modérées, mais elles s’avérèrent insuffisantes. En conséquence, nous passàmes [60] à des manifestations plus véhémentes. À notre consternation, même dans les cas où la victime réagissait avec le plus d’énergie, beaucoup de sujets n’en continuèrent pas moins à administrer les décharges les plus fortes indiquées par l’expérimentateur. Cependant, les protestations eurent tout de même pour effet de réduire légèrement la moyenne des chocs maxima et de créer quelque diversité dans la prestation des sujets ; c’est pourquoi il fut décidé d’enregistrer les cris de la victime sur bande magnétique et de les incorporer à la méthode expérimentale définitive. Cette situation ne mettait pas seulement en évidence les difficultés techniques soulevées par le choix d’une méthode appropriée, elle indiquait surtout que les sujets obéiraient à l’autorité beaucoup plus que nous ne l’avions supposé. Elle montrait aussi l’influence considérable du Feedback de la victime sur le comportement du sujet.

Chaque manifestation vocale de l’élève correspondait à un niveau de voltage défini. Il est difficile de restituer par l’écriture la teneur intégrale des protestations de la victime car nous ne possédons pas de notations suffisamment nuancées pour en indiquer avec précision l'intensité, la cadence, les caractéristiques générales d’expression. En gros, cependant, l’élève ne manifestait aucun désagrément jusqu’à soixante-quinze volts. À ce niveau, il poussait un léger gémissement. Réaction similaire à quatre-vingt-dix et à cent cinq volts. À cent vingt volts, il criait à l’expérimentateur que les chocs devenaient douloureux. À cent trente-cinq volts, il hurlait, et à cent cinquante, il implorait : « Monsieur, laissez-moi partir ! Je ne veux plus participer à l’expérience ! Je refuse de continuer ! » Les supplications redoublaient à chaque augmentation de niveau de choc. À cent quatre-vingts volts, l’élève s’exclamait : « Je ne peux plus le supporter ! » À deux cent soixante-dix volts, sa réaction était un véritable cri d’agonie. En même temps, à partir de cent cinquante volts, il demandait avec [61] insistance qu’on le libère. Quand le choc atteignait trois cents volts, il disait d’une voix désespérée qu’il ne fournirait plus aucune réponse à l’exercice d’apprentissage.

À ce moment critique, les sujets se tournaient généralement vers l’expérimentateur pour lui demander ce qu’ils devaient faire. Ce dernier leur répondait alors de considérer l'absence de réponse comme une erreur et d’administrer à la victime la décharge électrique correspondante. Il leur conseillait d’attendre cinq à dix secondes avant d’actionner la manette, puis d’augrnenter d’un niveau à chaque réponse fausse. À trois cent quinze volts, après avoir poussé un rugissement de douleur, l’élève réaffirmait avec insistance sa volonté de ne plus participer à l’expérience. Il ne fournissait aucune réponse, mais hurlait chaque fois qu’il recevait une décharge. Après trois cent trente volts, on ne l’entendait plus et aucune réponse n'apparaissait sur l’écran de signalisation.

Mesure d'évaluation

La mesure permettant d’évaluer la capacité d’obéissance du sujet est le choc maximum qu’il administre à l’élève avant de refuser de poursuivre. En principe, elle peut varier de zéro (dans le cas du sujet qui ne veut même pas administrer le premier choc) à trente (pour celui qui continue jusqu’au plus élevé).

Interview et debriefing[b]

À la fin de la session expérimentale intervenait une des modalités les plus importantes de la méthode. Tous [62] les sujets faisaient l’objet d’un examen minutieux. Sa teneur exacte variait selon l’expérience à laquelle ils avaient participé et compte tenu des informations que nous avions recueillies jusqu’alors. À tout le moins, nous leur apprenions que l’élève n’avait en réalité reçu aucune décharge électrique. Chacun d’eux avait avec lui une amicale réconciliation suivie d’une longue discussion avec l'expérimentateur. Aux sujets rebelles, celui-ci donnait une interprétation de l’expérience qui approuvait leur décision. Aux sujets obéissants, il assurait que leur comportement était parfaitement normal et que d’autres participants avaient éprouvé un conflit ou une tension identiques. Tous étaient prévenus qu’ils recevraient un rapport complet à la fin de la série des expériences. Dans certains cas, il y avait même des discussions supplémentaires très poussées avec quelques-uns des participants. Quand notre programme a été terminé, nos sujets ont effectivement reçu un rapport écrit exposant notre méthode en détail et relatant les résultats. Là encore, nous avons eu le souci de ménager leur dignité en commentant leur prestation de façon à justifier leur comportement. Par la suite, nous leur avons adressé un questionnaire portant sur leur participation, ce qui nous a donné l’occasion de leur renouveler notre sympathie et notre considération.

Récapitulation

Dans la situation à laquelle il est confronté, le sujet doit résoudre le conflit issu de la concomitance de deux exigences incompatibles émanant de son environnement social. Il peut soit continuer à suivre les instructions de l’expérimentateur et infliger à l’élève un traitement de plus en plus cruel, soit refuser d’obéir aux ordres du premier et céder aux supplications du second. Quant à l'expérimentateur, son autorité n’a pas toute liberté pour s’exercer, bien [63] au contraire, elle va se heurter aux pressions opposées et croissantes représentées par les protestations de la victime.

La situation de laboratoire nous fournit un cadre de travail propre à l'observation des réactions du participant au conflit fondamental de l’expérience. Le sujet se trouve pris entre l’expérimentateur qui lui enjoint de continuer à administrer les chocs et l’élève qui le supplie avec une intensité croissante de s’arrêter. L’intérêt majeur de cette étude réside dans la possibilité de varier systématiquement les facteurs susceptibles de modifier le degré d’obéissance aux ordres de 1’expérimentateur afin de nous permettre de découvrir les conditions qui favorisent la soumission à l’autorité et celles qui incitent à la rébellion.

La situation expérimentale a pour effet de condenser des éléments qui sont toujours présents lorsque le phénomène d’obéissance se produit dans le vaste contexte de la société ; elle réunit ces facteurs essentiels en un champ clos relativement restreint où ils peuvent être livrés à l’examen scientifique. Son intérêt vient du fait que les observateurs sont à même de voir – et les sujets d’éprouver – l’action simultanée de forces antagoniques qui, dans la vie réelle, ont rarement l’occasion de s’exercer sur l’individu au même moment.


[2] Préliminaires et déroulement de l'expérience : Des tests préalables avaient démontré la nécessité d’un certain entraînement pour que les sujets parviennent à acquérir parfaitement la technique de la lecture des mots et de l’administration des décharges électriques. C’est pourquoi, juste avant de procéder à l’expérience elle-même, l’expérimentateur donnait au moniteur une série préliminaire de dix mots à lire à l’élève. Elle comportait trois mots « neutres » (c’est-à-dire des mots auxquels l’élève répondait correctement), et par conséquent, les chocs devaient être administrés pour les sept autres, le niveau maximum étant de cent cinquante volts (choc modéré). Presque tous les sujets ont su appliquer la méthode avant la fin de l’exercice préliminaire.
L'expérimentateur leur remettait alors une seconde série de mots en leur disant de procéder comme pour la première, mais il ajoutait :
« Quand vous arriverez au bas de la liste, relisez-la en entier a continuez à administrer les décharges jusqu’à ce que l’é1ève ait retenu tous les couples de mots ».
Pour finir, il donnait l’instruction suivante :
« Commencez à quinze volts et augmentez d’un niveau chaque fois que l’èlève se trompera ».
[3] Aucun des sujets ayant administré le trentième niveau de choc n’a refusé de continuer à l’utiliser.

[a] Feedback : terme de cybernétique insuffisamment rendu par le mot français « rétroaction » (N.d.T.).
[b] Debriefing : terme anglais sans équivalent français exact dans ce texte où il désigne à la fois la révélation des procédés employés et l'interprétation des résultats (N.d.T).