Qu'est-ce précisément qu'un Juif ? Le TLF donne trois acceptions, celui « qui vit dans le royaume biblique de Juda ou qui en est originaire », un synonyme du terme plus précis « Judéen » ; celui « qui appartient au peuple issu d'Abraham et dont l'histoire est relatée dans la Bible », un synonyme de « Hébreu »  ou de « Israélite »; enfin, une acception un peu étrange de prime abord, celui « qui appartient aux descendants du peuple ci-dessus, qui se réclame de la tradition d'Abraham et de Moïse », censément un autre un synonyme de « Hébreu » ou « Israélite ». La troisième semble étrange car elle est double, est-ce la même chose de descendre du peuple issu d'Abraham ou de se réclamer de sa tradition ? En y réfléchissant, oui. Qu'est-ce qu'un Français ? Un descendant des Francs ou une personne qui se réclame de leur tradition. Dans l'ensemble il y a beaucoup plus de Français de la deuxième sorte que de la première, et dans le particulier les deux sortes en sont une seule, les Français. Pareil pour les Juifs de la troisième acception : les Juifs ashkénazes sont pour l'essentiel des Européens qui se revendiquent de la tradition d'Abraham et de Moïse, les Juifs séfarades des Européens, des Nord-Africains et des Asiatiques (principalement d'Asie Mineure) qui se réclament de cette tradition. Dans le tas il doit bien y avoir quelques éléments qui descendent en partie ou en totalité du peuple issu (etc.) mais bon, ça n'en forme pas l'essentiel, et de loin.

En fait, ça va beaucoup plus loin. Les chrétiens sont les adeptes de sectes diverses qui, sauf quelques rares d'entre elles, se réclament descendants de Jésus ou de son père, ce qui revient presque au même, dans un cas ils sont leur sœur ou frère, dans l'autre leur enfant. Jésus, c'est Yehoshua en hébreu ; Juif c'est Yehouda On voit la proximité. Et pour cause, les deux mots dérivent de YHWH, qui est le nom de l'être ou entité dont tout découle. Jésus signifie « YHWH sauve ». Certes, mais qui sauve-t-il ? Peut-être bien les Juda ou Judas, les Yehoudim, singulier Yehouda. À noter qu'il y a trois, ou deux, ou quatre Jude / Judas parmi les apôtres, et que l'un, selon une interprétation a trahi Jésus, selon une autre permet à Jésus d'accomplir son sacerdoce. Toujours est-il, si les chrétiens sont parents ou descendants de Yehoshua ce sont des Yehoudim, des Juifs. Remarquez, les musulmans c'est tout pareil, une fois entrés en religion ils sont de famille et se réclament d'Abraham qui est un parent de Jésus. Perso, je ne me prétend ni Juif, ni Chrétien, ni Musulman, mais parmi mes parents et ascendants il y a un peu de tout ça, je me reconnais leur parent donc il me faut admettre que par proximité je suis parent de Jésus et Abraham ou au moins parent de personnes qui s'en réclament. Cela dit, quelle que soit la manière dont on l'envisage, par nécessité je suis parent d'Abraham et Jésus puisque tous les humains sont parents, qu'on prenne ça au sens littéraire ou littéral. En tous les cas, dès lors que les chrétiens affirment être parents de Jésus, ils affirment conjointement être Juifs.

Les Juifs... D'assez curieuses personnes. Au départ, ce sont les supposés descendants des Hébreux déportés (déjà !) à Babylone dont les descendants sont « revenus » en Palestine (revenus entre guillemets, rapport au fait que quand on descend de personnes nées de personnes nées de ... nées de personnes nées à Babylone, on ne revient pas, on vient, on arrive dans une contrée qu'on n'a jamais connu1). Bon. Ils arrivent dans la Patrie Natale où ils ne sont pas nés mais ça ne marche pas terrible, du coup ils vont un peu plus loin et fondent une nouvelle patrie, censément la terre de Juda censément leur ancêtre mais bon, en fait c'est pas sûr que ça soit leur ancêtre et c'est certain que Juda n'est pas de ce coin. Drôles de pistolets : ils se prétendent enfants de Juda, sauf que les Hébreux déportés à Babylone venaient de toutes les tribus d'Israël ; ils ne sont pas reconnus par les Hébreux non déportés ; ils se trouvent un coin qui n'a jamais été ni hébraïque ni judaïque et le nomment royaume de Juda. Et là-dessus, quelques temps après (ça se mesure en siècles, soit précisé) ils figurent les hébraïssimes Hébreux. Au point que tous les Hébreux sont, pour les non Hébreux, principalement, éminemment, des Juifs. Tout ça pour dire que la définition du Juif comme celui « qui se réclame de la tradition d'Abraham et de Moïse » est celle qui s'applique le mieux aux Juifs de notre temps, inclus les chrétiens et les musulmans.

Enfin non, pas tous les chrétiens et pas tous les musulmans. Et pas tous les Juifs non plus.

La généalogie, spécialement celle de ceux qui se réclament ou ne veulent pas se réclamer, est une chose complexe. Je reviens à ma question initiale, qu'est-ce précisément qu'un Juif ? La réponse est ; celui qui se dit Juif ou celui que l'on dit Juif. Comme expliqué, la très grande majorité des personnes qui se définissent comme juives est de la classe des personnes qui se réclament de la tradition d'Abraham et qui n'appartiennent pas aux descendants du peuple qui descend d'Abraham

Notion délicate : il est difficile de déterminer qui descend de qui. Pour les femmes c'est sans mystère, en tout cas ce le fut longtemps, jusqu'à récemment un Humain était assuré de sa généalogie féminine ; pour les hommes ça ne l'est pas. Sous un aspect, la généalogie, disons, réelle, a son importance, sous un autre elle n'en a pas. Je ne vais pas élucider ici les raisons symboliques et réelles pour lesquelles la généalogie des Humains est une question qui importe pour les Humains, je pars de ce constat et je vais m'interroger sur la manière de la résoudre. En fait, il n'y en a que deux : considérer la situation non problématique ou considérer la question problématique.

Jusqu'à récemment (en gros deux décennies en ce 20 mai 2017), la situation non problématique était celle de la généalogie maternelle, celle problématique, de la généalogie masculine. La manière la plus simple et la plus efficace est de ne considérer que la généalogie féminine. Solution que les Juifs ont fini par adopter. La solution est : on dit que l'hérédité se transmet par la mère, ce qui induit un certain nombre de règles permettant d'éviter autant que possible l'incertitude paternelle. Lévi-Strauss nomma ça « interdit de l'inceste ». Chaque société, culture ou civilisation a sa propre solution mais le schéma est le même, établir des règles telles qu'on ne puisse pas douter qu'à (n) générations le possible parent paternel a au moins (n) distances du possible parent paternel du parent maternel. Phrase un peu contournée, je m'en excuse, mais c'est rapport au fait que chaque société a sa propre appréciation de la distance non incestueuse. Pr exemple, en France et en 2017 l'écart minimal entre le père supposé de la femme et le père possible est de 2. La question des pères et mères supposés de l'homme n'ont pas la même importance, à un degré 2, puisqu'elle n'interdit que l'appariement entre un homme et une femme ayant la même mère et le même supposé père, ce qui revient à un degré 2. D'autres sociétés, cultures et civilisations ont d'autres critères mais toutes ont en commun de baser leur interdit sur la distance entre possibles parents paternels. Non celle effective mais celle légale.

Cette dernière mention se rapporte à des cas réels : il arrive parfois que deux personnes qui se sont appariées ont le même père supposé (et parfois, le même père avéré) et que l'une au moins n'a pas le même père légal. La loi française actuelle (et je l'espère celle future) prend en compte le père légal, donc en la circonstance et selon la loi, il n'y a pas inceste. Ni selon la coutume d'ailleurs.

Bon, le génocide nazi... Je ne voudrais pas trop faire languir mes lectrices et lecteurs potentiels. Tout est dit ci-avant. Ça ne vous semble pas clair ? Portant c'est assez simple et indiqué dans la phrase introductive : à quoi reconnaît-on un Juif ? Il a une étoile jaune au revers.

Qu'est-ce qui différencie un Juif d'un non-Juif en 1933 en Allemagne ? Rien. Pourtant, le pouvoir nazi veut séparer les Aryens purs des non-Aryens, spécialement des Juifs. Peu importe la définition des non-Aryens et parmi eux des Juifs, le fait est qu'il n'y a aucun critère objectif permettant de distinguer assurément Juifs et non-Juifs. Dès lors que du point de vue du pouvoir nazi la judéité est un critère d'exclusion, il lui faut trouver moyen de séparer le bon grain de l'ivraie. Or rien ne les différencie, et pour cause puisque comme dit en leur très grande majorité les Juifs d'Europe sont des Européens convertis. Raison pourquoi (comme dans tous les autres circonstances similaires plus anciennes) la judéité supposée est définie par le port d'un signe distinctif. Par le fait, la très grande majorité des Juifs allemands est, d'un point de vue objectif... Je me trouve incapable de désigner cette majorité, ça lui attribuerait automatiquement une essence. Tiens, voila une définition possible ; en 1933 les Juifs allemands sont en majorité et même, en totalité, des Juifs inessentiels. On peut même dire qu'en 1933 les Allemands sont en majorité et probablement, en totalité, des Juifs inessentiels. Du coup, ça fait relire la séquence 1932-1945 dans son ensemble et spécialement la séquence « génocide juif », ou « holocauste » ou « catastrophe » (c'est le sens du mot shoah).

Impossibilité de la dictature.

J'ai récemment écrit un texte, finalement inintéressant en soi, où je développais deux récits antagonistes, l'impossible dictature lepéniste et la possible dictature macronienne (ou macronnienne, je ne sais pas. Ma préférence va à « macronienne »). Texte sans intérêt en soi mais intéressant pour se faire poser une question, quelles sont les conditions pour qu'une dictature s'impose en 2017 et en France ? La réponse me semble : il n'existe aucune circonstance autre qu'un cas de force majeure pour que les Français puissent accepter d'être gouvernés par un dictateur, pour un temps limité, sous conditions et sous contrôle.

En élargissant ma réflexion, je me suis posé la même question pour toute circonstance : y a-t-il moyen pour un groupe somme toute limité de personnes de prendre le contrôle d'une population importante pendant un temps assez long (disons, plus que deux ou trois ans) sans que cette population y consente ? Ça me semble impossible. Du coup, ça fait considérer les situations de dictature d'un autre œil que celui habituel. D'un sens ce n'est pas vraiment une révélation pour moi, il y a beau temps que j'en suis d'accord, un régime autoritaire ne peut qu'être le fruit d'une servitude volontaire sinon de tous, du moins d'une majorité. Ou plutôt, du consentement d'une majorité. De là il découle que la dictature est moins le fait d'une minorité qui s'impose à une majorité que le fait d'une majorité qui se donne à une minorité, qui lui délègue sa puissance d'agir.

Nature des dictatures.

En un sens la dictature est une impossibilité logique, en un autre c'est une possibilité pratique. Je veux dire : quand ce qu'on peut nommer dictature, c'est-à-dire la délégation à un seul du pouvoir d'agir de tous, se réalise, elle résulte du libre consentement de la majorité de la société. Ça ne signifie pas que ce consentement est éclairé ni que cette liberté soit entière, par exemple Winston Churchill est devenu une sorte de dictateur en 1940 et le reste durant presque toute la durée de la guerre mais, malgré ses « bons et loyaux services », ayant provoqué des élections anticipées avant même l'armistice, sans doute en escomptant que son parti en sortira renforcé, il se fait sèchement remercier ( 393 sièges aux travaillistes contre 210 à la coalition conservateurs-libéraux). C'est comme ça : les dictateurs, on les apprécie en période de rupture, ça permet justement de rassembler, de résoudre provisoirement la rupture, mais la crise passée, on les apprécie moins...

L'exemple de Churchill illustre les cas de dictature sous contrôle : sa biographie dans son article sur Wikipédia est instructive sur ce plan, il y est décrit comme un « meneur d'hommes » (mais non un meneur de femmes, soit précisé) et comme un chef de guerre efficace, et comme un politique brouillon. Roosevelt dira cruellement mais semble-t-il réalistement de lui, « Winston a cent idées par jour, dont trois ou quatre sont bonnes ». Un hyperactif sur le plan intellectuel mais désordonné. Cela dit, ça a son intérêt dans certains contextes et s'il est bien entouré de disposer d'un chef qui a cent idées par jour que d'un chef qui n'en a qu'une et toujours la même.

Tiens ben, Franklin Delano Roosevelt justement, ce fut lui aussi une sorte de dictateur. Un parcours un peu étrange. Le point le plus intéressant est qu'il s'appuya, pour accéder à la présidence de la République, sur le Parti démocrate qui était, à l'époque, clientéliste, très corrompu au nord, très lié aux forces les plus réactionnaires et ségrégationnistes au sud. Les Républicains n'étaient pas tellement plus brillants, par contre c'étaient les porteurs de réformes sociales et politiques progressistes (ne pas oublier que c'est par les Républicains que l'esclavage fut aboli aux USA), du moins jusque dans les années 1910. Tout ça est bien compliqué... Toujours est-il, au moment où Roosevelt se fait élire président, les Démocrates sont plutôt réactionnaires, plutôt corrompus et plutôt... anti-démocrates. C'est ainsi, le nom d'un parti ne garantit pas l'orientation de son projet politique. Sans entièrement y parvenir, du moins pendant ses quatre mandats Roosevelt contribua beaucoup à l'évolution de son parti vers une orientation centriste et sinon démocrate, au moins républicaine (je vous le disais, le nom ne fait pas le projet). Quatre mandats, c'est rare, et ça ne plut pas aux représentants, qui votèrent un amendement après cela pour limiter le nombre de mandats présidentiels successifs à deux. Quatre mandats dont deux, les deux derniers, sans soutien réel des élus et des autres pouvoirs ou contre-pouvoirs, et même des campagnes haineuses de son opposition et de la presse. Bien sûr, à partir de 1942 et jusqu'à sa mort ça n'avait plus trop d'importance, là il fut strictement un dictateur c'est-à-dire un chef de guerre, et dans ces situations il n'y a plus d'opposition.

Là on a deux modèles de dictature républicaine, avec des contre-pouvoirs actifs et des forces internes de contrôle qui limitent le pouvoir du dictateur. La question est de savoir s'il peut y en avoir d'autre formes. Pas évident, pas certain...

J'en vois une cependant : la dictature imposée. Cas par exemple de l'Espagne en 1936. Ici, le futur dictateur, Franco, n'arrive pas au pouvoir par sa force de conviction ou sa force de sédition, sans l'appui de l'Italie et de l'Allemagne, et sans la passivité des voisins, pas évident qu'il ait pu s'imposer. Ce n'est pas le tout, d'arriver au pouvoir, il faut être en capacité d'y rester. On peut dire qu'au moins à partir de 1942 il ne peut compter que sur ses propres forces pour s'y maintenir. Et là on se retrouve dans le même schéma que pour toute dictature, elle ne perdurera que par le consentement de la majorité. Voir par exemple le cas de la Tunisie : sans proprement dire que c'était une dictature en ce sens que, pour ancien militaire qu'il fut, Ben Ali n'était pas un chef de guerre, c'était du moins un pouvoir autoritaire ; dès lors qu'une part suffisante du peuple n'a plus consenti, le régime s'est écroulé en quelques semaines. Après, il y eut une période incertaine où une frange du peuple s'est prononcée pour un parti à tendance totalitaire au point qu'il fut presque en situation d'instaurer un nouveau régime autoritaire. Finalement ça n'a pas réussi et, sans que les choses soient encore très stables, du moins ça semble en voie. Au contraire, en Égypte il y eut un retour de bâton, après la prise de pouvoir des Frères musulmans. D'un sens, on peut dire que les Égyptiens, vu la difficulté à transformer l'insurrection de 2011 en révolution d'orientation républicaine ou démocratique, ont préféré consentir à une dictature corrompue qu'à une dictature de purs, c'est quand même plus facile, ou moins difficile, de négocier avec un gars qui se laisse graisser la patte qu'avec un qui est incorruptible. En fait, sauf si c'est un faux pur, on ne peut pas négocier. Les Égyptiens n'ayant pas eu l'opportunité de trouver une autre voie, comme l'eurent les Tunisiens, ont préféré la moins pire solution.

Conclusion de cette partie : il existe bien des dictatures mais pas comme on les présente généralement, si quelqu'un parvient à s'établir durablement (plus que deux ou trois ans) ça signifie que la population y consent au moins passivement et que nulle opposition ne parvient à trouver un appui significatif pour renverser le régime.

L'Allemagne nazie : dictature ou non ?

Difficile de trancher. Il semble que oui mais ça n'est pas sûr. Je veux dire : il se peut que ç'ait été une dictature imposée, et en ce cas on ne peut pas vraiment parler de dictature puisqu'il n'y a pas consentement de la majorité. Cependant, les circonstances de l'arrivée au pouvoir du Parti nazi me semble indiquer une réelle dictature, d'autant plus avec la suite, l'Anschluss, où il y eut bien consentement de l'Autriche pour se rallier au régime. Les temps étaient troublés, les intérêts multiples et d'évidence, tout un tas de gens ont aidé Hitler et sa clique à s'imposer, en Allemagne et en dehors. De l'autre bord, l'accession a toutes les caractéristiques d'une dictature, un Homme Nouveau porté par un mouvement politique sans orientation définie, une soudaine progression dans l'électorat, une phase initiale au pouvoir qui s'appuie sur les partis conservateurs, l'obtention des pleins pouvoirs, la suspension de la représentation nationale, le remplacement progressif des ministres non nazis par des nazis ou des « techniciens », la mainmise sur l'appareil d'État. Quoi qu'il en soit, en août 1934, après la mort du président du Reich, ça devient définitivement une dictature puisque désormais Hitler est seul chef de l'exécutif, cumulant les fonctions de chef de l'État et de chef du gouvernement, dans une Allemagne où le Parti nazi est le parti unique. On dira que c'est une dictature, et comme telle, elle va s'attacher à éliminer les indésirables.

Qui est l'ennemi ? Qui est l'adversaire ?

Je le disais au tout début, en phrase introductive, un Juif se reconnaît parce qu'il a une étoile jaune au revers. Ou autre signe distinctif, ça dépend des époques. En tout cas, ça ne se reconnaît pas aussi aisément que, je ne sais, un Extrême-Oriental, un Africain d'au-delà du Sahara, un Océanien... Ce n'est pas marqué sur son visage ni nulle part sur son corps – à cela il fut en partie remédié dans les camps de concentration et d'extermination, sauf qu'un Juif tatoué ça ressemble beaucoup à un communiste tatoué ou un homosexuel tatoué, il faut quand même ajouter un signe distinctif... Tiens ben, justement : à quoi reconnaît-on un communiste, un homosexuel ? C'est comme un Juif, il faut mettre une marque sinon on risque de confondre avec un nazi ou un hétérosexuel.

Au-delà des autres différences, il y a deux sortes de dictatures très distinctes : celles qui luttent contre un ennemi extérieur et celles qui luttent contre un ennemi intérieur. Bon, ce n'est pas toujours aussi tranché, par exemple la dictature étasunienne de la période 1942-1945 avait un ennemi extérieur mais par la constitution de sa population, elle dut surveiller, et parfois interner ou au contraire expulser une partie de celle-ci. Enfin, surtout les Allemands et Italiens de fraîche date (l'accent) et les Japonais (la figure). La dictature étasunienne ne pouvait pas se permettre de marquer sa population, donc ce furent surtout ses ressortissants d'origine japonaise qui eurent des problèmes. Toujours est-il, de 1933 à 1938/39, le seul ennemi du parti nazi est un ennemi intérieur. Bien sûr, dans leur définition de l'ennemi les nazis le décrètent « étranger » (ennemi par essence) ou « vendu à l'étranger » (ennemi par circonstance). De ce point de vue, le nazisme est assez similaire à l'autre grand totalitarisme du siècle, le... Que dire ? Soviétisme ? Stalinisme ? Léninisme ? Le terme convenu reste cependant stalinisme ou communisme. Donc, assez similaire au stalinisme, qui a aussi ses ennemis par essence, les bourgeois par exemple, et par circonstance, les révisionnistes par exemple. Lequel stalinisme a d'ailleurs le même problème : l'ennemi n'est pas différenciable de l'ami. Un plus gros problème, en fait, vu qu'il n'a pas l'opportunité de proposer une figure de l'ennemi par essence, puisque c'est un totalitarisme universel, qui ne définit pas cet ennemi par essence par sa race ou sa dégénérescence mais par sa classe.

Une tâche primordiale, dans une dictature de ce genre, est de repérer les ennemis. Raison pourquoi la compagnie IBM travailla beaucoup pour le régime nazi, l'Allemagne étant son premier centre de profit financier de 1934 à 1939, et un centre de profit encore important jusqu'en 1942. Certes, elle fournit des services de tous ordres et dans tous secteurs mais sa principale activité concerna le recensement, la classification et la « gestion » de la population en Allemagne puis dans les pays occupés. Cela dit, c'est plus général, toutes les dictatures sont de grosses consommatrices de méthodes de comptage et d'évaluation, et font ou tentent de faire de la gestion de population. Ce n'est pas vrai des seules dictatures, j'avais commencé de développer un discours sur les régimes politiques, finalement de peu de pertinence, mais je soulevais ce point : plus un régime sépare l'administration publique (politique ou exécutive) des autres activités sociales, plus il a nécessité à « gérer » le reste de la population. La dictature est de ce point de vue optimale : le régime ne travaille que pour le régime, donc la part de ressources sociales qu'il prélève ne retourne presque plus vers le reste de la société, ce qui l'oblige à toujours plus augmenter la part prélevée, donc à renforcer drastiquement le contrôle social. Bien sûr, il arrive un moment où le « rendement » est insuffisant, où les besoins du régime excèdent les capacités de la société. Je parle bien sûr des dictatures à ennemi intérieur, les autres ont aussi leurs problèmes, mais d'un autre type et globalement moins critiques, à quoi s'ajoute qu'il y a là un consentement actif, le peuple soutient le dictateur, alors que les dictatures à ennemi intérieur ont un consentement plutôt passif, et que ça augmente avec le temps.

On peut bien sûr penser qu'à partir de 1938/39 les premières guerres extérieures favoriseront un consentement actif. Ce fut probablement le cas mais ça intervint trop tard et en outre, le pouvoir nazi continua son travail de « purification », donc d'affaiblissement du corps social. Là-dessus, il eut, d'un côté des victoires trop faciles, de l'autre une opposition trop forte et parfois, imprévisible.

Oui, des victoires trop faciles : quand on combat un ennemi résistant la mobilisation est facilitée, « l'ennemi est aux frontières » donc menace la nation, ça entretient à la fois la crainte de l'adversaire et le « feu sacré », la société accepte les contraintes parce qu'elles semblent nécessaires pour lutter contre l'ennemi. Si par malheur on vainc trop aisément, on se retrouve avec trois problèmes sur les bras : immobiliser des troupes pour occuper le pays ; démobiliser l'arrière, qui se demande pourquoi on s'emmerde à laisser nos p'tits gars chez ces pouilleux au lieu de les faire rentrer ou de les envoyer là où ils seraient utiles ; disperser des ressources pour gérer la population du pays occupé. Et en plus, vous savez quoi ? Ces gens-là ne nous aiment pas, alors qu'on est venus les libérer de l'oppression de la franc-maçonnerie judéo-communiste et installer la démocratie. Il nous détestent tellement qu'ils organisent la pénurie ! Ils préfèrent crever de faim plutôt que de travailler pour la Gloire du Plus Grand Reich. Incroyable... Pourtant, on y va lourd question propagande ! Et ben, va savoir pourquoi, ils ne sont pas réceptifs. Y a bien les collaborateurs locaux qui font tout ce qu'ils peuvent pour nous seconder mais, c'est triste à dire, c'est pas des lumières ces gars-là. On est pas aidés...

Pour décrire les choses autrement, voilà le cas : personne n'aime être occupé. Même si on subit une dictature, je veux dire, une dictature imposée, à la rigueur on n'est pas fâché si un pays ami décide d'agir pour vous en débarrasser mais après, bon, s'ils laissent quelques troupes quelques semaines, au plus quelques mois, pour aider à la reconstruction du pays (spécialement réparer les dégâts qu'ils ont eux-mêmes provoqué en le « secourant »), ça va, mais il ne faut pas que ça dure. Si par contre ils laissent des troupes qui ne font rien pour le pays, qui vivent sur l'habitant et qui ont la gâchette facile, ça ne va pas. Et si en outre ils racontent des craques, comme quoi on subissait une dictature et qu'ils nous ont délivré, alors qu'on vivait bien tranquilles avec des gouvernants acceptables, pas les meilleurs mais acceptables, et qu'ils installent un gouvernement croupion de corrompus et d'incapables à leur botte, ça ne va vraiment pas.

Voilà le cadre. Revenons à notre sujet, le génocide nazi.

À quoi reconnaît-on un nazi ? Il a une svastika noire au revers.

Les nazis sont des sortes de Juifs : ils ne diffèrent en rien des non-nazis. Donc, il faut mettre une marque sur eux pour les identifier. Ouais, mais si un Juif met une svastika noire à son revers, c'est un Juif ou un nazi ? À mon avis, c'est un nazi. Comme disait Sartre, c'est l'antifasciste qui fait le nazi. Ou un truc du genre. L'antifasciste sait très bien à quoi on reconnaît un nazi, il a une svastika noire au revers.

Tiens mais... À quoi reconnaît-on un antifasciste ? Ah oui ! Je sais : il a un triangle rouge au revers. Parce que sinon, ben, un antifasciste ressemble beaucoup à un Juif. Ou à un nazi. Sans le triangle rouge, on ne saurait pas. Oui mais un nazi qui met un triangle rouge à son revers, c'est un Juif ou un nazi ? Oh pardon, un antifasciste ou un nazi ? On s'y perd, à force. Selon moi, c'est un antifasciste. Selon moi, la personne qui décide de porter le signe qui dit « je suis cela » est cela. Exemple : imaginons qu'un, bon, disons, un nazi, décide pour des raisons qui le regardent de mettre un étoile jaune à six branches à son revers, en 1939 et en Allemagne. Il croise une patrouille de SS qui sont justement à la recherche de quelque Juif pour lui faire un mauvais sort. Enfin, de SS, je ne sais pas, disons, une patrouille de personnes qui portent le costume qui les signale comme étant des SS. Quand on doit voir un signe pour identifier la catégorie d'une personne, par le fait la personne qui porte ce signe est de cette catégorie. Disons, croise une patrouille de personnes qui se signalent comme étant des SS et cherchent une personne qui se signale comme étant Juif pour faire ce que font les SS aux Juifs, en Allemagne et en 1939. Ils se disent, chouette ! Un Juif ! On va lui apprendre à vivre (la manière paradoxale de dire « on va lui apprendre à mourir », dans ce genre de situations). Le nazi portant l'étoile jaune leur dit, eh non les gars ! Je ne suis pas Juif, je suis de votre côté ! C'était pour faire une blague ! Ouais... J'ai comme dans l'idée que ça ne changerait pas grand chose quant au sort qu'ils lui feraient.

De l'invraisemblance des signes.

Disons, je suis Juif. Et Allemand. Et on est en 1939. Et je sais ce qu'on a tendance à faire aux Juifs en Allemagne en 1939. J'ai comme dans l'idée que j'éviterais de faire par moi-même une chose qui permettra à quiconque de m'identifier comme Juif. Peut-être même que je ferai quelque chose qui puisse ne pas permettre de m'identifier comme Juif. Probablement, si j'en ai l'opportunité, je ferai quelque chose de ce genre.. Faut être un imbécile ou avoir le goût du martyre pour se signaler comme le mouton à égorger. Je crois ne pas être un imbécile et je suis certain de n'avoir pas le goût du martyre. Bon. Et bien, s'il faut être nazi pour être sûr de ne pas avoir de problèmes en Allemagne et en 1939, je prends ma carte au parti et je mets une svastika noire sur blanc à mon revers. Comme le dit la sagesse populaire, l'habit fait le moine, ergo la svastika fait le nazi.