Me promenant sur Internet, je découvre des sites qui me semblent informatifs, d'autres qui me semblent non-informatifs. Étant de la sorte de personnes qui ne se fient pas aux apparences, si une information m'intéresse je trouve moyen de moyenner pour tenter de déterminer si elle est, sinon vraie du moins vraisemblable. Trouver moyen de moyenner ça signifie, faire l'effort de trouver d'autres sources d'informations pour confirmer ou infirmer cette information. Des fois ça va vite, des fois non. Des fois on y parvient, des fois non. Si je ne parviens pas à vérifier une information il me faudra me faire mon opinion. Si l'information me semble de quelque importance, j'y essaierai vraiment, sinon je décrèterai arbitrairement que, selon son degré de vraisemblance, elle est probablement vraie ou probablement fausse. C'est la raison même qui fait qu'une information ou une désinformation, c'est la même chose : son degré de véracité ne dépend pas d'elle-même mais de la capacité du lecteur à établir ce degré.

L'emmerdeur de service.

J'ai une sale habitude, le goût d'exprimer mes assertions de telle manière qu'on ne puisse pas les interpréter de manière erronée. Je ne le fais pas toujours, certains de mes textes ont une visée humoristique ou poétique et, dans ces cas-là, je préfère qu'on puisse les interpréter de toutes les manières, y compris les manières erronées. Un texte récent, « Il n'y a jamais eu de guerres mondiales », est de ce genre, c'est une sorte de conte où je mélange le vrai et le faux, l'imagination et le réel, le sérieux et le plaisant. Mon but dans « Il n'y a jamais eu de guerres mondiales » n'est pas d'informer mais de faire réfléchir, et quel meilleur moyen de faire réfléchir que de donner un texte insensé ? Le lecteur va essayer de lui donner un sens. C'est a priori impossible puisqu'il est insensé, mais a posteriori un texte a toujours un sens, et toujours le même : le sens que lui donne son lecteur.

Inversément, et pour me citer, « exprimer [des] assertions de telle manière qu'on ne puisse pas les interpréter de manière erronée » est une chose impossible : dès lors que le sens d'un texte dépend, non de son écriture mais de sa lecture, son interprétation ne dépend pas de l'auteur mais du lecteur. En réalité, ce que je fais se décrira mieux comme, « exprimer ses assertions de manière à réduire autant que possible les interprétations erronées ». Il y a bien des manières de tenter cela, en tout premier dire la même chose de différentes façons ou dire des choses différentes de la même façon, comme je viens de le faire. Répéter trois fois une séquence très similaire en peu de temps ou d'espace a plusieurs vertus, l'une un peu narcissique mais non sans risque, si c'est bien tourné les amateurs de belles choses se diront, « Il y a de la finesse là-dedans », mais on n'est jamais sûr d'avance que ce soit bien tourné, l'une pédagogique, pourrait-on dire, même si ce n'est pas destiné qu'aux seuls enfants, installer de petites différences et, dans les répétitions, l'une marquée, l'autre non marquée, permet aux lecteurs attentifs de mieux interpréter, c'est-à-dire d'interpréter en se rapprochant du point du vue des rédacteurs, à ceux moins attentifs d'avoir possiblement leur attention augmentée, l'une de prévention : les complotistes, si du moins de tels êtres existent, sont des gens dangereux, s'ils croient avoir détecté un juif, pardon, un musulman, pardon, un laïciste, pardon, un nazi, pardon, un... Bon, disons, s'ils croient avoir détecté un ennemi, quel que soit le nom qu'ils lui donnent, ils risquent fort de vouloir le détruire ou le faire disparaître, et un moyen de s'en préserver, quand on a un discours public, est de donner l'apparence d'un discours ésotérique. Du fait, ils s'inquiéteront : l'auteur est-il un complotiste ou un conspirateur ? Et dans le premier cas, est-il de mon bord ou du bord adverse ? Les complotistes sont des personnes extrêmement morales, elles veulent réduire le plus possible le mal et le mieux de ce monde (je discute de ce sujet – les complots, les conspirations, le bien, le mal, le mieux et le pire – dans le texte [article29-Complots-et-conspirations|« Complots et conspirations », pour l'instant non public), et y augmenter le bien. Or, détruire ou faire disparaître un partisan du bien, c'est mal, d'un même geste on réduit la quantité de bien dans le monde et on y augmente deux fois la quantité de mal, en faisant le mal et en basculant du côté du mal. Une bonne manière de se prémunir des complotistes, si du moins de tels êtres existent, est de ne pas leur permettre de déterminer si vous êtes du côté du bien ou non. L'ésotérisme sert à ça : séparer le Bien du Mal. Du coup, si on produit un discours qui a l'air un peu bizarre, le complotiste, si du moins un tel être existe, va chercher les Signes qui permettent de reconnaître un ami et un ennemi. Le problème étant que rien ne ressemble plus au Signe du Mal que le Signe du Bien.

Schéma comportemental d'un complotiste.

Les complotistes ça n'existe pas vraiment, et voici pourquoi :

  1. Sauf rares cas, personne ne pense participer à un complot, on œuvre pour une conspiration ou contre un complot, non pour un complot, sauf circonstantiellement, en cas de crise grave, de catastrophe imminente, et localement.
  2. Un complotiste (bla bla bla bla)

Désolé, lectrice ou lecteur potentiel, je suis déjà fatigué de ce texte, une fois dit que l'information et la désinformation sont les deux faces d'un même objet, que les complots n'existent pas et que les complotistes (si du moins de tels êtres existent) sont dangereux mais assez manipulables, on a tout dit sur la question. Le reste est aux lecteurs, qui trouveront moyen de donner du sens à tout ça, comme toujours.

Addendum.

Juste pour préciser ceci : les conspirateurs ont un très gros avantage sur les comploteurs (si du moins de tels êtres existent, mais probablement ils existent), ils n'ont peur de rien ni de personne. C'est rapport à leur conception générale de la vie et de la société, dès lors qu'on a clairement conscience de sa propre finitude, de la finitude de la société, et in fine de la finitude de toute chose et de tout être, la question du quand et du comment de sa propre fin et de la fin de sa propre société est négligeable. Un conspirateur ne craint pas la mort et ne cherche pas spécialement à anticiper ce moment, qui viendra en son temps, ni à le retarder. Et en tout cas il a la tranquille certitude de (je ne sais plus quoi, ça m'est sorti de l'esprit). Raison pourquoi un conspirateur est libre, un comploteur enfermé. Ce qui fait qu'un conspirateur ne craint pas d'exposer sa vérité, car il sait que c'est la manière même de rencontrer la vérité de tout autre, de tout semblable.