Je cesse rarement de réfléchir durant mes périodes de veille, et comme je dors assez peu, je réfléchis beaucoup. En quantité, s'entend, pour la qualité c'est variable. Je passe assez de temps à me poser des questions, aussi. Si on se pose une question, en général ça signifie, ça implique qu'on n'a pas la réponse. Mon premier effort est de la chercher en moi. J'ai un stock important de réponses en moi, bien plus important que la quantité d'éléments de réponses dont je dispose. Pour exemple, j'ai en mémoire des chiffres, une première série qui va de un à seize, puis une série non continue et régulière qui va de vingt à soixante, enfin une série de quasi-chiffres, cent, mille, million, milliard, etc. Ces quasi-chiffres sont des nombres qui forment des bornes dans cette autre série, celle des nombres. Ils ne sont pas nécessaires ni réellement utiles mais ils sont pratiques, ils permettent à la fois de simplifier la mémorisation instantanée d'un nombre et de citer ce nombre : si chaque fois que je parcours la série des nombres je dois les désigner par un chiffre différent, ça en ferait une quantité infinie, et vous savez quoi ? Je ne suis pas infini. Avec ce système de quasi-chiffres, je peux nommer n'importe quel nombre de nombres avec un nombre fini d'éléments.

D'un certain point de vue, chaque nombre est unique, ergo chaque nombre est un chiffre. D'un autre point de vue, la série des nombres est limitée, il y en a entre un et trois, ou entre un et deux, selon le point de vue, ou entre un et un. Le plus commode est de considérer qu'il y en a deux, l'un que l'on peut nommer le non-nombre, l'autre le oui-nombre. Le non-nombre indique, en quelque sorte, une non valeur numérique, ergo le oui-nombre indique une valeur numérique. Ce n'est pas tout-à-fait exact, en ce sens que la « non valeur numérique » est quand même une valeur numérique. Je sais, ce n'est pas simple à expliquer mais une fois compris c'est facile à utiliser. Nommons arbitrairement ces deux chiffres, par exemple zéro et un. La valeur zéro indique l'absence de valeur numérique, le « rien numérique », or savoir qu'il y a rien plutôt que quelque chose c'est connaître la valeur de ce rien, donc savoir quelque chose. Le rien en lui même est du rien, la connaissance du rien n'est pas rien, et ce qui n'est pas rien est quelque chose. Il n'y a là aucun paradoxe, la connaissance de la réalité n'est pas la réalité, donc savoir quelque chose de la réalité n'équivaut pas à contenir en soi ce segment de réalité. Dans le cas présent, savoir qu'il n'y a rien n'équivaut pas à contenir ce rien mais à contenir la connaissance que l'on a de ce rien, raison pourquoi si le rien est du rien, la connaissance du rien n'est pas du rien. Le chiffre zéro est seulement le nom du rien.

Les philosophes sont des gens pratiques, de même les géomètres, s'ils donnent des noms à des segments de la réalité c'est en vue de pouvoir agir sur eux, et non pour faire joli. Perso, je préfère les géomètres, ils aiment partager leurs connaissances, les philosophes quant à eux ont une fâcheuse tendance à vouloir les garder pour eux. C'est un peu vain parce que la connaissance n'augmente qu'à la mesure où on l'utilise, et quand on l'utilise ça se voit. Et si ça se voit, ça se comprend. Et au bout du compte les philosophes sont des idiots qui se prennent pour des imbéciles mais, ô paradoxe ! Des imbéciles malheureux. Tandis que les géomètres sont des imbéciles heureux. C'est comme ça que commencent les guerres civiles : les philosophes malheureux rendent les géomètres heureux responsables de leur malheur alors qu'ils en sont eux-mêmes les auteurs, ils se disent, c'est pas possible ! Comment ils font ces idiots pour être aussi heureux ! Ils doivent cacher quelque chose. Alors que c'est tout le contraire : le géomètre est heureux parce qu'il partage tout, qu'il ne cache rien, et comme la meilleure manière d'augmenter la connaissance est de l'utiliser, plus il la partage, plus elle augmente, plus elle augmente, plus ils est heureux. Il y a bien quelque chose de caché dans le savoir des géomètres, mais cette chose cachée est dans l'œil des philosophes, comme ils ne veulent pas partager leurs connaissances ils passent un temps fini mais long à multiplier les méthodes pour les masquer, par le fait ça n'est pas très efficace mais à force ça leur brouille la vue, leur perturbe l'audition et leur brouille le cerveau, ce qui augmente leur malheur et leur difficulté à voir les connaissances que leurs montrent le géomètres. C'est logique : un philosophe ne peut pas croire que quelqu'un puisse ne pas avoir quelque chose à cacher, du fait il essaye de « décoder » ce qui n'est pas codé, et c'est d'une remarquable inefficacité. La guerre civile est ce moment où les philosophes, à bout de malheur, décident d'éliminer la source de leurs malheurs, donc les géomètres. Cela aussi est d'une remarquable inefficacité, par contre ça crée des troubles, augmente à court terme le malheur social et fait des victimes, parfois beaucoup, et principalement chez les philosophes mais aussi un peu chez les géomètres.

La guerre civile est en réalité un état permanent, le plus souvent à bas bruit, de temps à autre il y a des crises, de loin en loin des catastrophes, les géomètres s'en font une sagesse, je veux dire, ils savent que cela est inévitable, tentent autant que possible de ne pas en être trop perturbés, essaient autant qu'il le peuvent de « convertir » les philosophes, c'est-à-dire d'en faire des géomètres, et surtout essaient de convertir les enfants des philosophes pour leur éviter des peines actuelles, passées et futures, et ils attendent. Ils attendent la catastrophe. Non les petites catastrophes qui ont lieu de loin en loin et permettent de réduire un peu le malheur du monde mais la grande, qui permettra de séparer le bon grain de l'ivraie, où les philosophe non convertibles vont disparaître et les autres être convertis. Il y aura bien quelques géomètres qui disparaîtront dans la catastrophes mais quoi ! Nous sommes tous mortels, un peu plus tard c'est mieux mais un peu plus tôt c'est bien, d'autant si on contribue à l'augmentation générale du bonheur.

Qu'est-ce qu'une guerre civile ?

C'est une catastrophe. Il faut s'entendre, non au sens d’« événement brutal qui bouleverse le cours des choses, en provoquant souvent la mort et/ou la destruction » avec pour synonymes désastre, fléau, malheur, qui n'en sont que les prémisses, mais à celui classique, grec ancien, la καταστροφη, le “bouleversement”, la “fin” ou le “dénouement”, ou au sens latin, la catastropha, le “coup de théâtre”. Bien sûr, ça se rapporte au théâtre et dans ce cadre ça précède ou accompagne la catharsis, définie comme la « purification de l'âme du spectateur par le spectacle du châtiment du coupable », ce qui est une fausse acception, en fait elle se produit par le spectacle de la réalisation du destin du personnage. Comme le disait récemment sur ma radio (France Culture) je ne sais plus qui mais c'était dans l'émission La Grande Table, les quelques tragédies qui nous restent sont celles qui ont fait un tabac à l'audimat, ou à l'« applaudimat », mais une « séance théâtrale », à l'époque, ça durait longtemps, toute une journée, avec une alternance de pièces comiques et tragiques où tantôt le héros finit « bien », tantôt « mal ». Le public de l'époque était comme celui d'aujourd'hui, il avait tendance à préférer les pièces qui finissent mal, raison pourquoi les pièces qui furent conservées, et parfois même rejouées, ce qui était très rare, sont plutôt celles qui finissent mal pour le héros, sa ridiculisation définitive dans les comédies, sa mort dans les tragédies. Bref, la catharsis, la κα ́θαρσις est juste la « purification », au sens médical « toute évacuation naturelle ou artificielle par une voie quelconque », au sens moral aussi mais autrement, on « purifie les émotions » ou passions, on les purge de ce qui les trouble. Et par le fait, ce qui persiste le plus dans la mémoire est la représentation des émotions ou passions les plus fortes, où les plus grandes fautes provoquent les plus grands châtiments.

Une guerre civile c'est une catastrophe, un coup de théâtre qui prélude à une catharsis, une purification. Exemple : vers les débuts de l'ère commune, l'Empire romain sous sa forme républicaine était à bout de course, il avait « atteint les limites du monde » et ne pouvait plus « progresser ». Manière de dire, en réalité lesdites limites étaient très loin de ses propres limites, c'est une question de moyens, dans ce temps il n'avait plus la capacité de poursuivre son expansion, à la fois parce qu'il se heurtait à d'autres puissances au sud et à l'est et parce qu'il ne pouvait gérer comme un tout un plus vaste territoire. L'expansion d'un empire peut répondre à deux logiques, étendre le bien dans le monde ou y étendre le mieux. Étendre le mieux ne coûte rien, c'est une œuvre de géomètre, par contre c'est lent et c'est fragile, étendre le bien c'est une œuvre de philosophe,+ c'est rapide et puissant mais ça coûte beaucoup; L'Empire romain répandait le bien, d'où son expansion rapide pour trouver de nouvelles ressources ; une fois les limites atteintes il a commencé à se dévorer lui-même, à trouver ses ressources en son sein, et ça, ce n'est pas durable, on arrive assez vite à la rupture. Contrairement aux philosophes, les géomètres savent que répandre le bien n'a qu'un temps et attendent leur moment. Celui de la catastrophe et de la catharsis. Celui où les méchants seront punis et les bons récompensés.

Je ne crois pas à ces bondieuseries, c'est de la métaphore, les choses sont beaucoup plus simples et prosaïques. Je n'y crois pas mais elles sont utiles, elles permettent de condenser le récit du phénomène. Le principe général est le suivant : pendant un temps indéterminé les géomètres laissent les philosophes s'agiter parce qu'ils ne peuvent faire autrement, ce sont des gens actifs et agressifs. Ils s'en protègent autant qu'ils peuvent, diffusent leurs connaissances, essaient autant que possible de former les gens à la géométrie, et autant qu'ils le peuvent développent des méthodes pour permettre aux non-géomètres de ne pas trop tomber sous la domination des philosophes. Vient le moment où l'Empire des philosophes arrive à la rupture, durant cette phase les philosophes irréductibles, « non convertibles », se détruisent entre eux, et détruisent mais moindrement des non-géomètres et des géomètres. Quand le nombre de philosophes devient négligeable, les géomètres vont faire une opération spectaculaire, au sens propre, vont provoquer une catastrophe, un bouleversement, un coup de théâtre, qui se résoudra en une catharsis. Après, et pour un temps plus ou moins long, les philosophes résiduels vont reprendre du poil de la bête et de nouveau aboutir au résultat prévisible, l'écroulement de leur nouvel empire.

Coup de théâtre !

Le processus général est prévisible mais...

Et bien, si la catharsis est la conséquence d'un coup de théâtre, par nécessité celui-ci est imprévisible. J'ai un peu ridiculisé les philosophes ce qui est cruel, ce sont en général des personnes intelligentes et de bonne volonté, leur principale limite est de dissimuler. Les géomètres aussi dissimulent, parfois, mais par jeu, alors que les philosophes sont sérieux. D'un sens c'est aussi un jeu, mais sérieux. Enfin, ce n'est toujours pas ça. Disons, les géomètres prennent au sérieux le jeu, les philosophes jouent à se prendre au sérieux. Sauf qu'ils sont sérieux, alors que les géomètres sont joueurs. C'est une question de point de vue.

On peut décrire la chose ainsi : un géomètre sait que la vie est un jeu mais pour qu'il soit plaisant, on doit respecter les règles, tandis qu'un philosophe ne sait pas que la vie est un jeu, il « fait le sérieux » et croit « jouer un jeu » mais comme il ne sait pas que l'important est de jouer il tente autant que possible de contourner les règles. Je vais vous prendre un exemple, celui d'Aurélie Filipetti. Je ne crois pas que ce soit une philosophe, enfin, une philosophe inconvertible. Il se peut même que ce soit un géomètre mais je doute. Peu importe, ceci compte : je l'ai entendue dire, le mardi 23 mai 2017 vers 12h55, sur France Culture, quelque chose comme, « Pour savoir la tendance politique d'un parti c'est facile, la droite c'est bleu, la gauche c'est rose ou rouge ». C'est à ça que se signalent les philosophes ou les non-géomètres : ils cherchent des Signes Révélateurs et des Signes Annonciateurs. Or il y a un principe général dans cet univers, valable toujours et partout, quand on cherche on trouve. Il est toujours possible qu'un géomètre ou un non-philosophe dise ou écrive quelque chose qui semble montrer un tropisme vers la recherche de Signes Révélateurs ou Annonciateurs, mais le plus souvent ça n'a pas la même qualité, c'est plus ou moins une question de forme. Si vous êtes géomètre, vous saurez ce dont je parle, sinon c'est inexplicable, il faut simplement partir du point de vue que la réalité est réelle pour le voir et le comprendre. Dans mon exemple du discours d'Aurélie Filippetti, il y avait une sincérité, une émotion dans sa voix qui fait qu'on ne peut guère douter de sa sincérité, par contre, difficile sur une aussi brève séquence de parvenir à déterminer si c'est une philosophe ou une non-géomètre.

Non-philosophes, philosophes, géomètres, non-géomètres.

C'est une question de rapport à la réalité et à la connaissance, un géomètre croit à la réalité et à la connaissance, un philosophe ne croit ni à l'une ni à l'autre, un non-géomètre croit à réalité mais a un rapport difficile à la connaissance, et bien sûr un non-philosophe croit à connaissance mais a un rapport difficile à la réalité. Raison pour laquelle les philosophes sont des êtres dangereux : quand on ne croit pas à la réalité, tuer et mourir, et mourir en tuant, n'a pas de réalité ; quand on ne croit pas à la connaissance, croire, ou ne pas croire, ou croire ne pas croire, ou croire croire, c'est tout un, donc détruire de la connaissance ne change rien à la somme de connaissances disponibles.

Les philosophes ont une particularité intéressante mais elle aussi dangereuse, ils ne vous croient jamais quand vous dites la vérité. Les géomètres évitent autant que possible les cas où dire la vérité à des philosophes devient une menace mais ça ne réussit pas toujours. Par exemple, si un géomètre vivant dans une dictature décide, pour des raisons qui le concernent, d'intégrer un « réseau de résistance à l'oppression », il court deux risques majeurs, éveiller le doute parmi les philosophes membres du réseau (qui en forment la majorité) ou se faire arrêter par des philosophes membres des « sections antiterroristes » (qui en forment la minorité). Dans les deux cas, dire la vérité, c'est-à-dire qu'il ne veut pas de mal au groupe que représentent ces philosophes, sera de peu d'utilité puisque par nécessité ils ne le croiront pas. On peut s'en protéger, mais sans certitude, en mentant, ça devrait mieux réussir mais donc, sans garantie de succès, les philosophes ne croyant pas à la réalité peuvent aussi bien ne pas croire le mensonge que la vérité. La raison pour laquelle mentir est plus efficace vient du fait qu'ils ne sont jamais sûrs de rien.

Cas typique : je suis infiltré dans un « réseau mafieux » et pour quelque raison un de ses membres, philosophe ou non-géomètre, me soupçonne de vouloir trahir le groupe. Une équipe de philosophes décide de « me faire parler ». Si je décide, pour quelque raison (là j'imagine, parce que dans la plupart des cas je ne ferais pas ça), de dire la vérité, de dire que non, je ne suis pas un traître, comme ils ne me croiront pas, soit ils m'exécutent (meilleur cas), soit ils me torturent puis m'exécutent (mauvais cas), soit ils me torturent et me placent dans un lieu privatif de liberté (pire cas). La meilleure chose à faire est, après un peu de bousculade et en donnant tous les aspects de la terreur, avouer qu'en effet je comptais les trahir, donner beaucoup de détails et livrer mes comparses. Ils ne me croiront pas, bien sûr, mais comme ils doutent de tout, ils douteront aussi de la non réalité de mon conte. Comme un adversaire qui fait partie d'un groupe organisé est par nécessité sous écoute ou sous surveillance, ils craindront les représailles, surtout si parmi mes supposés comparses figure un ponte d'un groupe adverse.

Je développe ça dans d'autres textes à propos des Juifs et des Nazis, le problème avec un Juif, ou un Nazi, est qu'il ne diffère en rien d'un Non-Juif ou d'un Non-Nazi. Pareil pour les géomètres et les philosophes. Donc, comment un géomètre va-t-il, au moment de la grande catastrophe, séparer les philosophes des géomètres ? Il va laisser les philosophes faire le travail. Ils sont très efficaces pour ça. En plus, un géomètre accompli n'aime pas travailler plus que nécessaire, il préfère œuvrer ou prendre des loisirs, autant laisser la tâche à des personnes qui n'aiment rien tant que travailler.

Malgré le titre de cette partie je ne traiterai pas ici des non-philosophes et des non-géomètres, je remets ça à plus tard.

La Grande Catastrophe.

Donc, les philosophes cherchent des Signes Révélateurs et des Signes Annonciateurs. Il s'agit d'une recherche vaine, il n'existe pas de telles choses. Mais comme dit, qui cherche trouve et si on cherche de tels signes on les trouve, voir le cas d'Aurélie Filippetti. Ce tropisme est d'un grand avantage, quand les géomètres sentent que la situation est mûre, ils multiplient les Signes Annonciateurs. Quant aux Signes Révélateurs, il fait beau temps qu'on peut les voir, cf. Mme Filippetti. Bien sûr, ils sont contradictoires et incertains. Ce qui est mieux que bien. La grande majorité des porteurs et chercheurs de Signes Révélateurs sont des philosophes, ou des non-géomètres. Tout au long de la période qui va d'une grande catastrophe à une autre, les deux principales tâches des géomètres sont de repérer et de protéger les non-philosophes et de rendre autant que possible les non-géomètres insensibles aux Signes Révélateurs. Lors de la période de grande catastrophe les deux principales tâches des géomètres sont de séparer le bon grain de l'ivraie et d'éviter autant que possible le massacre des innocents, pour les philosophes, qu'ils prennent leurs responsabilités.

Je me présente, Olivier Hammam, petite main pour les géomètres. J'ai une tâche, une petite tâche, d'où mon statut de petite main : multiplier les Signes Révélateurs et les Signes Annonciateurs. Une tâche plaisante mais un peu fatigante. Sans excès mais un peu fatigante. On peut me décrire comme une taupe ou un sous-marin, ou une bombe à retardement. En fait, ça dépend du contexte. Les grandes catastrophes sont rares, les catastrophes le sont moins. De loin en loin, je suis « éveillé ». Je soupçonne qu'au départ j'étais un non-philosophe et que par un long labeur de mon entourage puis à partir d'un moment de moi-même j'ai évolué vers cet état de taupe. Mais je peux avoir été n'importe quel cas, géomètre, non-géomètre, philosophe. Il se peut même que je sois un philosophe mal converti mais c'est peu probable. De toute manière ça importe peu puisqu'il s'agit de converger vers la catharsis.

Aurélie Filippetti. Possible que ce soit une non-géomètre au départ mais je suppose qu'à la base c'est une non-géomètre. Il y a un bouquin qui, très métaphoriquement, décrit la chose, Les Clans de la Lune alphane de Philip Dick. Le cadre : une lune pourvue d'une atmosphère de type terrestre qui tourne autour d'une planète très loin de la Terre. À une époque elle apparte,ait à « l'Empire terrien », il y une guerre intersidérale entre cet empire et un empire extraterrestre, la Terre a gagné mais va savoir pourquoi, malgré leur victoire éclatante ils ont perdu quelques planètes au passage, passées sous domination de l'empire vaincu ou indépendante, ou en déshérence. Curieuse victoire... D'autant que désormais les vaincus font du tourisme sur les planètes de l'Empire terrien, y font des investissements fructueux, alors que la Terre est en pleine débâcle politique, économique et sociale. Ils ont des gros vaisseaux de guerre très puissants qui restent au garage faute de financements pour le carburant... Un empire finissant, de gros muscles mais pas de quoi les entretenir. La Lune alphane est un ancien hôpital psychiatrique humain mais faute de moyens il est en déshérence. Les clans sont au nombre de six, les “Heebs” (les hébéphrènes), les “Pares” (les paranoïaques), les “Manses” (les maniaques), les “Deps” (les dépressifs), les “Skytzes” (les schizophrènes), les “Polys” (les polymorphes). Les enfants sont presque tous des “Polys” au départ, puis ils évoluent et passé un certain âge, si ça n'a pas encore eu lieu ils sont sommés de choisir leur clan. Et curieusement, une fois entrés dans leur clan ils « deviennent » Pares ou Manses ou Polys ou... De temps à autre l'un ou l'autre change de clan mais c'est rare. De temps à autres il y a des appariements entre deux membres de clans différents mais c'est rare. Bref, la société : au départ tous les enfants sont semblables, au cours du temps ils se conforment à leur classe ou se mettent en rupture, parfois on change de classe tardivement, parfois on se marie hors de sa classe. Le récit raconte une rupture, une Grande Catastrophe provoquée par la menace d'une intrusion étrangère, les Terriens qui veulent mettre la main sur la Lune, à l'issue de quoi il y a une conversion générale de la société. Individuellement ses membres n'ont pas changé beaucoup mais plus rien n'est comme avant, les hiérarchies entre les classes ont été modifiées. Ça va durer ce que ça va durer, certes, mais lisiblement la société va modifier ses équilibres. J'aime bien c'est une bonne description.

Aurélie Filippetti est probablement une non-géomètre conditionnée par la philosophie. Les philosophes font comme les géomètres, même s'ils ne croient pas à la réalité ils doivent faire comme si et symétriquement aux géomètres tentent de convertir les non-philosophes et les non-géomètres à la philosophie. Avec une grande différence : les philosophes donnent beaucoup d'informations sur une partie de leur savoir pour effectuer la conversion, tout au contraire les géomètres donnent une partie de tout leur savoir pour convertir.

Je l'ai dit ici ? Me rappelle plus tant j'ai écrit ces derniers temps : les géomètres sont patients, les philosophes sont pressés. Raison pourquoi les philosophe donnent le tout d'une partie et les géomètres donnent tout mais en partie. À court terme ça donne un grand avantage aux philosophes, leurs convertis sont super-efficaces très vite et cela permet aux philosophes d'étendre leur puissance de manière admirable. À moyen terme, ça s'équilibre, à long terme les géomètres gagnent toujours dans ce jeu du chat et de la souris. C'est lié à la méthode de conversion : quand on donne le tout d'une partie ce que l'on donne ne va pas augmenter avec le temps et ce que l'on ne donne pas ne va pas du tout se mettre en place ; quand on donne tout en partie, chaque converti progressera lentement mais en tous domaines de savoir. Sans entrer dans les détails, qui importent peu, du fait de leur imperfection les philosophes convertis ont toujours des manques que les philosophes doivent combler en puisant dans leurs propres ressources ; du fait de leur incomplétude les géomètres convertis ont toujours des manques mais disposent de tous les moyens pour augmenter leurs ressources propres. Et pour finir le tableau, je vais vous révéler la raison pourquoi les géomètres sont tranquilles et savent que de toute manière à la fin ce sont les géomètres qui gagnent : ils donnent à leurs convertis ce qui ne coûte rien et rapporte beaucoup tandis que les philosophes donnent à leurs convertis ce qui coûte beaucoup et ne rapporte rien. Au début d'un cycle, les néo-philosophes rapportent beaucoup de ce qui coûte beaucoup et peu de ce qui rapporte beaucoup, et tout l'inverse pour les néo-géomètres rapportent peu de ce qui ne rapporte beaucoup et beaucoup de ce qui coûte peu. Ai-je besoin de faire le tableau ? Allez, je le fais : plus le temps passe, plus les ressources des philosophes diminuent et celles des géomètres augmentent. Et quand la guerre civile éclate, les vainqueurs sont connus d'avance, ce qui disposent de beaucoup de tout vainquent ce qui ne disposent de rien de rien.

La Grande Révélation.

Ouais bon, les paraboles, les métaphores, ça va un temps, passons au concret.

Le cœur de la problématique est la question des ressources matérielles et immatérielles.