J'en discute ailleurs, l'humain normal n'existe pas, l'humain moyen à peine. Les espèces ont chacune un niveau de tolérance variable à la non conformité. Parmi les espèces les humains ont en tout cas une tolérance remarquable. Les espèces “sociales” ont généralement une tolérance plus grande que d'autres espèces comparables pour la raison simple que le groupe protège et aide l'individu, de ce fait si celui-ci est “anormal” mais non “antisocial” (ne menace pas l'existence même du groupe par sa divergence) au pire il le tolère, sinon le groupe tire partie de l'individu, même à petit niveau. Une espèce “sociale” est “une sorte d'individu”, tous les membres d'un groupe sont “un même corps” et “un même esprit”. Parfois ça n'en est pas si loin, cas par exemple des insectes sociaux où l'individu a une très faible autonomie. Passons les étapes et arrivons aux individus les plus complexes actuellement, pour l'essentiel les mammifères même si certaines espèces d'oiseaux et de mollusques le sont autant ou presque. Pas trop envie de discuter les raisons précises qui font des mammifères ce qu'ils sont, des personnes bien plus compétentes que moi sur le sujet le font mieux et j'y renvoie, et sinon j'en discute plus précisément dans d'autres pages, toujours est-il, les mammifères qui ont des capacités de cognition très élevées et très complexes (en toute hypothèse tous les mammifères mais du moins, c'est certain pour les primates) ont développé une capacité spécifique qui est très utile pour les espèces sociales, “l'esprit transcendant” ou un truc du genre.

Disant que les groupes des espèces sociales forment un seul corps et un seul esprit, par le fait ils sont des corps divers, une collection d'individus autonomes, contrairement à un individu pluricellulaire qui forme un seul corps réunissant ses individus, les cellules, dans une même enveloppe, ces individus n'ayant aucune autonomie, par contre un insecte social ne peut pas survivre longtemps hors du groupe, des mécanismes de relations internes font qu'en dehors de “l'espace social” il sera incapable de réaliser toutes les fonctions qui lui permettront de survivre, leur esprit est “immanent”. L'esprit “transcendant” est corrélatif aux capacités cognitives, un individu adulte séparé de son groupe emporte avec lui “tout l'esprit du groupe” et “reste relié au groupe” même à grande distance et pendant un temps assez long. Effectivement ça n'a pas trop de sens cette histoire d'esprit transcendant mais fonctionnellement ça ressemble à ça, le processus pour faire d'un primate un adulte est long et complexe (plusieurs années à plusieurs lustres selon les espèces et les individus) mais au bout de ce processus l'adulte acquiert une autonomie qui en partie plus ou moins importante découle de ce processus. La particularité des humains est, disons, la conscience que l'esprit du groupe est transcendant, ils “voient l'esprit entre les corps”. Ça a ses avantages et ses inconvénients.

L'avantage principal est la possibilité pour les individus de transmettre ou de recevoir une part de leur expérience propre, de la raconter et de la mémoriser, cela bien au-delà d'un transmission directe par l'exemple ou l'imitation. L'inconvénient principal est le sentiment des individus que la fonction “esprit transcendant” génère un réel objet qui leur est extérieur et qui serait cet esprit, alors que le phénomène est immanent. Sentiment renforcé par le fait que les humains peuvent “donner de l'esprit aux non humains”, peuvent créer des objets qui “communiquent”, par exemple l'écriture, et peuvent aussi admettre des individus d'autres espèces animales ou végétales dans l'humanité. Mais ils peuvent aussi et par inversion de la fonction exclure de l'espèce des individus qui sont généalogiquement liés à l'espèce, y compris des membres de leur propre groupe.

L'esprit immanent est une capacité commune à tous les grands singes et à d'autres lignées de mammifères, la conscience explicite de cette capacité est propre aux humains1, les branches qui aboutirent à l'espèce actuelle comme celles collatérales disparues depuis. La tolérance très large à la non conformité des membres de l'espèce comme l'intolérance circonstancielle ou constante envers certains individus ou certains sous-groupes d'un certain groupe, d'une “société”, sont liées à cette capacité de conscience explicite, le fait qu'on puisse inscrire comme “membres du groupe” et de l'espèce des entités non humaines induit que des humains très peu conformes peuvent y être inclus, ce fait induit que même un humain généalogique et même de son propre groupe peut être dit ou vu comme “hors de l'espèce”. Même si les explications de la chose ne sont pas toujours très valides du moins l'on sait et voit bien la conséquence négative, celle d'exclusion : ostracisme, xénophobie, racisme, etc. On connaît l'autre conséquence mais on n'en voit pas toujours clairement les implications parce qu'on va lui donner des explications qui découlent souvent de l'idée implicite ou explicite que l'esprit transcendant n'est pas une fonction immanente mais une réalité transcendante, qu'il existe vraiment un tel objet, que l'on expliquera de diverses manières, certaines “rationnelles”, d'autres non, qu'on peut classer en deux types, côté rationnel et matérialiste “la génétique” (ou équivalent), côté irrationnel et spiritualiste “Dieu” (ou équivalent).


Pourquoi l'être humain connaît-il ? Parce qu'il y a en lui une virtus cognitiva, disent en chœur les docteurs Tant-Pis et Tant-Mieux. Triomphalement et en latin de cuisine. Mon cousin Gontran ne connaît rien à rien et pourtant c'est un humain, pourquoi ? Parce que sa virtus cognitiva est défectueuse, dit le docteur Tant-Pis ; parce que sa virtus cognitiva n'a pas été touchée par la Connaissance, dit le docteur Tant-Mieux. On peut faire quelque chose pour mon cousin Gontran, messieurs les docteurs ? Bien sûr, dit le docteur Tant-Pis, on va l'ouvrir, redresser sa virtus cognitiva puis le refermer. Bien sûr, dit le docteur Tant-Mieux, on va l'enfermer, puis le redresser à grands coups de Savoir, ce qui ouvrira sa virtus cognitiva à la Connaissance, puis le relâcher. Euh... Mais ça va lui faire mal, ça, à mon cousin Gontran, et ça risque de le tuer ou de le blesser, et ça risque aussi d'échouer ? Oui, disent en chœur les docteurs Tant-Pis et Tant-Mieux, mais qui ne risque rien n'a rien, la certitude n'est pas de ce monde et ne sais-tu pas que d'un Mal peut naître un plus grand Bien ? Ouais ben, merci messieurs les docteurs, je continue avec la méthode à ma tante Gertrude. Elle m'a dit de le caresser gentiment et souvent en lui parlant doucement. Elle m'a dit comme vous, pas sûr que ça change quoi que ce soit question connaissance, pour le reste elle dit presque pareil mais pas tout-à-fait, ça ne servira peut-être à rien mais c'est sans risque, qu'elle m'a dit, et si ça ne lui apporte pas la connaissance, en tout cas ça ne lui fera pas de mal et ça lui fera du bien.


La virtus cognitiva, elle m'a été inspirée par Gregory Bateson, un auteur très souvent pertinent et en tout cas, souvent plaisant et parfois très drôle :

Beaucoup de chercheurs, surtout dans le domaine des sciences du comportement, semblent croire que le progrès scientifique est, en général, dû surtout à l'induction. Dans les termes de mon diagramme, ils sont persuadés que le progrès est apporté par l'étude des données « brutes », étude ayant pour but d'arriver à de nouveaux concepts « heuristiques ». Dans cette perspective, ces derniers sont regardés comme des « hypothèses de travail », et vérifiés par une quantité de plus en plus grande de données ; les concepts heuristiques seraient corrigés et améliorés jusqu'à ce que, en fin de compte, ils deviennent dignes d'occuper une place parmi les « fondamentaux ». A peu près cinquante ans de travail, au cours desquels quelques milliers d'intelligences ont chacune apporté sa contribution, nous ont transmis une riche récolte de quelques centaines de concepts heuristiques, mais, hélas, à peine un seul principe digne de prendre place parmi les « fondamentaux ».
Il est aujourd'hui tout à fait évident que la grande majorité des concepts de la psychologie, de la psychiatrie, de l'anthropologie, de la sociologie et de l'économie sont complètement détachés du réseau des « fondamentaux » scientifiques.
On retrouve ici la réponse du docteur de Molière aux savants qui lui demandaient d'expliquer les « causes et raisons » pour lesquelles l'opium provoque le sommeil : « Parce qu'il contient un principe dormitif (virtus dormitiva) ». Triomphalement et en latin de cuisine.
L'homme de science est généralement confronté à un système complexe d'interactions, en l'occurrence, l'interaction entre homme et opium. Observant un changement dans le système — l'homme tombe endormi —, le savant l'explique en donnant un nom à une « cause » imaginaire, située à l'endroit d'un ou de l'autre des constituants du système d'interactions : c'est soit l'opium qui contient un principe dormitif réifié, soit l'homme qui contient un besoin de dormir, une « adormitosis » qui « s'exprime » dans sa réponse à l'opium.
De façon caractéristique, toutes ces hypothèses sont en fait « dormitives », en ce sens qu'elles endorment en tout cas la « faculté critique » (une autre cause imaginaire réifiée) de l'homme de science.
L'état d'esprit, ou l'habitude de pensée, qui se caractérise par ce va-et-vient, des données aux hypothèses dormitives et de celles-ci aux données, est lui-même un système autorenforçant. Parmi les hommes de science, la prédiction passe pour avoir une grande valeur et, par conséquent, prévoir des choses passe pour une bonne performance. Mais, à y regarder de près, on se rend compte que la prédiction est un test très faible pour une hypothèse, et qu'elle « marche » surtout dans le cas des « hypothèses dormitives ».
Quand on affirme que l'opium contient un principe dormitif, on peut ensuite consacrer toute une vie à étudier les caractéristiques de ce principe : varie-t-il en fonction de la température ? dans quelle fraction d'une distillation peut-on le situer ? quelle est sa formule moléculaire ? et ainsi de suite. Nombre de questions de ce type trouveront leurs réponses dans les laboratoires et conduiront à des hypothèses dérivées, non moins dormitives que celles de départ.
En fait, une multiplication des hypothèses dormitives est un symptôme de la préférence excessive pour l'induction ; c'est une telle préférence qui a engendré l'état de choses présent, dans les sciences du comportement : une masse de spéculations quasi théoriques, sans aucun rapport avec le noyau central d'un savoir fondamental.


1. Je parle sans savoir, c'est une hypothèse, de plus en plus d'indices permettent de penser que cette capacité est plus partagée que dit, notamment il semble que certains corvidés et certains céphalopodes, ainsi que certains rongeurs, spécialement les rats, ont leur propre forme de conscience explicite de “l'esprit immanent”, et probablement quelques autres espèces de vertébrés. Mais pour l'instant et jusqu'à vérification des autres possibilités, la seule espèce pour laquelle cette capacité est avérée est celle des humains.