On se dispute de longue date pour savoir si Jésus, celui du Nouveau Testament, exista ou non, s'il fit ce qu'on dit, s'il vécut ce qu'on raconte. Quelle importance ? Importent deux choses seulement, d'abord Jésus est un exemple d'être humain, de l'humain ordinaire, et non quelque être supra-humain, ensuite ce qui forme le centre des évangiles est la parole, la bonne parole. Et importe de savoir ce qu'est une bonne parole.

Je ne le sais d'avance mais l'entendant je la reconnais, au sens strict : je l'identifie car je la connais d'avance. Je ne connais ni les mots ni la pensée de qui l'énonce mais je la reconnais parce qu'elle n'est pas une parole vaine. J'ai déjà discuté de la transparence et de l'opacité des mots, il ne s'agit pas de transparence au sens usuel, “voir à travers”, mais d'un procédé d'élucidation du discours. Dans le cadre d'une discussion ça se fait sans y penser, un temps plus ou moins long les divers intervenants “s'harmonisent”, “se règlent”, ce qui se fait de manière simple, on “définit les termes” qui peuvent poser problème. Le plus souvent ceux les plus simples, les mots grammaticaux (articles, pronoms, conjonctions...), n'en posent pas, parfois si, par exemple “nous”, “vous” et “ils” peuvent être équivoques et l'on doit préciser qui est inclus dans ce “nous”, ce “vous”, cet “ils”.

Diffuser la bonne parole se pratique autrement, même si par après la chose évolue, au départ on a affaire à un orateur et une assemblée d'auditeurs. Dans ce cas, l'orateur doit faire ce travail d'harmonisation sans discuter avec ses interlocuteurs et ce n'est pas évident. Bien que non croyant au sens usuel, ne me revendiquant d'aucune religion ou autre idéologie, je me rends parfois à des réunions politiques ou à des cultes pour diverses raisons et notamment ce qu'on peut nommer “homélies” et “sermons”. J'ai appris récemment la différence entre ces deux pratiques, les deux se réfèrent à une certaine dogmatique, le sermon étant un libre discours plutôt rhétorique alors que l'homélie est plutôt une glose qui propose une lecture faite dans la forme d'un “discours familier” d'un texte particulier et en tirer des leçons valables pour les temps présents. Dans les diverses Églises chrétiennes, qui en cela se montrent de fidèles héritières de la tradition hébraïque, dite talmudique, presque tout culte donne lieu à une homélie, les sermons y étant plus rares sinon quelques Églises plus ou moins chrétiennes. Pour anecdote, l'un des apports principaux du mouvement dit œcuménique est de s'être accordé entre les diverses Églises concernées pour le choix des textes à gloser chaque semaine dite ordinaire (les périodes extra-ordinaires, notamment lors des fêtes, c'était déjà le cas).

C'est un long labeur que de parvenir à faire des homélies qui soient de bonne parole, dans mon petit Liré il y a un vieux curé très doué pour ça, il ne craint pas, comme son jeune collègue, de faire plusieurs gloses d'un même passage, certaines sont des variantes ou des points de vue différents, certaines sont des répétitions d'une précédente glose, le but étant à la fois de montrer qu'il y a plusieurs interprétations possibles et que toutes convergent vers un même objet, plusieurs sens mais une seule signification. Un bon orateur use surtout de la dialectique, moindrement de la rhétorique, un mauvais fait l'inverse. La dialectique est un mouvement vers la transparence, la rhétorique allant vers l'opacité. Il y a nécessité à instaurer un peu d'opacité mais sans excès, le bon orateur vise surtout à faire réfléchir ses auditeurs, d'où une dose d'opacité, sinon la glose apparaîtra trop évidente. On peut dire qu'un bon orateur vise en premier à inciter ses auditeurs à faire leur propre glose, d'où la part d'opacité qui donne à considérer que le texte glosé n'est pas si évident.

Je crois l'avoir déjà écrit même si d'autre manière, importe de n'avoir ni trop de confiance ni trop de méfiance envers les mots, ils ne sont ni opaques ni transparents en eux-mêmes, ils le deviennent selon l'usage qu'on en fait. Entre autres, une certaine forme de discours à but de propagation de la parole, celle étiquetée “propagande”, use pour l'essentiel de moyens rhétoriques, entre autre pratique ne pas trop élucider le sens des mots problématiques et les donner implicitement comme ayant un sens évident. On voit cela notamment dans les discours politiques et dans certaines formes de discours d'apparence scientifique, où l'orateur ou, pour les textes écrits, l'auteur, n'élucide pas ses présupposés. Une parole très opaque ne peut pas être une bonne parole, aussi bonnes soient les intentions de son énonciateur. C'est comme ça qu'on reconnaît une bonne parole : ce qui peut poser problème est élucidé.


Puisque cette série est censément close je ne peux la nourrir que de l'intérieur. J'ai jugé qu'un texte intitulé « La Bonne Parole » était le lieu de le faire. Non que je promette de “délivrer la bonne parole” mais du moins tenterai-je d'éviter d'en propager une mauvaise — sans certifier y parvenir, bien sûr. À vous de séparer le bien du mal, le vrai du faux, le bon grain de l'ivraie — mais n'anticipez pas la moisson...


La vérité.

Je ne sais rien d'elle sauf une chose, à chacun sa vérité. Il y a beaucoup de vérité dans les lieux communs, vous me consentirez probablement que votre vérité n'est pas la mienne. Me consentirez-vous aussi facilement que votre vérité est aussi fausse que la mienne ? C'est que, si chacun a sa vérité il n'est pas de vérité commune, donc pas de vérité car qui peut se dire détenteur d'une vérité qui vaille pour d'autres ? Mon idée est la suivante : qu'on laisse la question de la vérité de côté et qu'on ne s'intéresse qu'à ce qui nous est commun, qui n'est pas la vérité. Entre autres, la réalité. Si nous parvenons d'abord à nous entendre sur la réalité, il nous sera peut-être possible de partager un petit bout de vérité, si même nous ne nous entendons pas sur la vérité, nous accorder sur la réalité suffira.


La Terre est plate.

Pas strictement plate, il y a des monts et des vaux, des terres et des mers, mais plate en moyenne. C'est ce qui sépare la vérité de la réalité : je ne méconnais pas ce fait réel et indéniable, la Terre est globalement sphérique, mais dans la vérité de ma vie ordinaire une représentation de la Terre comme globalement plate me suffit. Je sais objectivement que le Soleil et la Lune ni ne se “lèvent” ni ne se “couchent” mais là aussi ces notions suffisent pour décrire ma réalité sensible, la manière dont je me situe dans l'univers : un monde plutôt plat et immobile et des lumignons qui parcourent la voûte céleste. Avoir l'usage d'une conception plus élaborée de la réalité n'a d'importance que pour les personnes qui voyagent à de très grandes distances ou par voie aérienne ou spatiale.

Au plan de la société il est important d'avoir une représentation aussi exacte que possible de la réalité, au plan des individus une représentation très sommaire et très inexacte suffit pour une majorité d'entre nous dans une majorité de contextes. Au quotidien une majorité des humains vit une vie très routinière sur un territoire limité et pour une large part de la minorité le quotidien est assez routinier. Il en va ainsi pour tout, simplifier la réalité est nécessaire au quotidien, prendre en compte sa complexité est nécessaire pour se guider dans la réalisation d'un projet à moyen ou long terme. Les deux écueils, très à l'œuvre ces temps-ci, sont les trop grandes complexification et simplification de la représentation. La dérive extrême de la complexification est l'identification de l'espace social à sa propre représentation : le territoire devient la carte. La dérive extrême de la simplification est l'identification de sa propre représentation à l'espace social : le territoire doit se conformer à sa représentation abstraite. Ces deux dérives convergent quant aux moyens de les mettre en œuvre pour la raison évidente qu'on n'a pas l'usage d'un corps sans esprit ni d'un esprit sans corps : les partisans de la complexification, les “matérialistes”, veulent “contrôler les corps”, et le corps social, d'où la prolifération du nombre d'instruments et de personnes dédiés à ce contrôle, les partisans de la simplification ou “idéalistes” veulent “contrôler les esprits” ou “contrôler les âmes”, d'où la mobilisation de grandes ressources énergétiques en vue de contraindre les corps. Dans le premier cas, l'augmentation du niveau de contrôle induit de grandes dépenses d'énergie, dans le second l'augmentation des dépenses d'énergie induit un contrôle accru de la société et de ses ressources.


La justice et ma mère.

Je ne comprends toujours pas le scandale à l'époque et aujourd'hui encore autour de cette phrase de Camus, faussement donnée comme « Je crois à la Justice, mais je défendrai ma mère avant la Justice », qui fut en fait « En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère ». Peu importe celle qu'on retient, le fait est, entre la justice et ma mère je préfère ma mère, et de même presque tous les détracteurs ou les faux laudateurs de Camus, notamment ceux qu'ils critiquait en tenant ce propos, tous les poseurs de bombes, aussi bien de l'ALN que de l'OAS, qui tous préféraient leur mère (leur “mère patrie”) que la justice, sinon qu'agissant contre la justice ils agissaient contre leur mère, car d'évidence ce dont parle Camus n'est pas la justice mais la fausse justification qui est injustice. Que celui qui préfère la justice à sa mère jette la première pierre à Camus.


Gandhi et les castes.

Les prophètes ont toujours tort. C'est ainsi. Si l'on veut que la société change, doit-on agir contre elle ou avec elle ? Si vous répondez “contre elle”, préparez-vous à échouer le jour ou vous voudrez changer la société, elle est comme vous, elle agira contre qui agit contre elle, et comme vous n'êtes pas Superwoman ou Superman, elle vous écrasera. En Inde et en 1947, la fausse bonne solution était la suppression des castes, qui équivaut à la fausse bonne solution de la suppression des classes à l'ouest du continent : on ne supprime rien parce que la structuration en classe ou caste persistera mais que seule les classes et castes les plus puissantes se préserveront ou se reconstitueront. D'ailleurs, en Inde et malgré les faiblesses du principe et de son application c'est bien en reconstituant les castes qu'on a pu commencer à résoudre le problème des castes, car pour favoriser les castes les plus basses et réduire l'emprise des plus hautes il faut reconnaître leur existence.