Ce qui concerne directement la démocratie : elle ne se peut que si chacun se sait redevable à chacun. La devise de la république, liberté, égalité, adelphie1, égalité ou la mort. La dernière proposition n'est pas une menace pour soi ou pour des tiers mais un fait, ne pas tenir une des autres propositions conduit à la mort de la société, de certains de ses membres ou de tous. L'autre nom de l'adelphie est la solidarité, la réponse à la question de Caïn, «  suis-je le gardien de mon frère ? », est oui, à quoi s'ajoute, mon frère est mon gardien. On dira aussi que la solidarité est la réciprocité non violente. René Girard, que je n'ai jamais lu jusqu'au bout, semble considérer qu'il n'y a de réciprocité que violente, parce que considérant que ce qu'il nomme “désir mimétique” ne peut être que violent. Il y a une raison pour que je n'aie jamais été au bout de ses ouvrages, notamment celui qui fit sa notoriété, La violence et le sacré, son ton propagandiste. Non que j'aie quoi que ce soit contre la propagande, mais le type de propagande qu'il développe a un effet soporifique sur moi. Il y a deux sortes de propagandes, celle qui forme et celle qui déforme, la seconde m'endort. Je ne certifierai pas que ce qui suivra reflète la pensée de Girard mais du moins ça me semble vraisemblable et en tout cas, c'est cette leçon que ses lecteurs retiennent.

Donc, la réciprocité violente et le désir mimétique. Le présupposé de base de Girard est que le “désir mimétique” conduit nécessairement à la violence, la raison pour laquelle il postule cela découle d'un autre présupposé, le “christianisme” serait selon lui le premier moment dans l'histoire humaine de la fin du désir mimétique, ce qui contredit assez un autre de ses présupposé, pour sortir de la réciprocité violente il faut pratiquer “l'imitation de Jésus-Christ”. Où l'on voit la limite de l'hypothèse : pour sortir du désir mimétique le moyen serait le désir mimétique, ce qui implique un désir mimétique non violent, celui précisément de la satisfaction de ce désir non par l'accaparement mais par l'imitation. Je ne tiens pas à développer sur le sujet, je me contenterai de dire que, d'une part Girard fait l'impasse sur le fait que les humains n'ont pas attendu la venue du christianisme pour comprendre cela — à preuve le non sacrifice de son fils par Abraham, qui instaure une première rupture dans ce processus de “l'émissaire”, celui qui sera porteur des péchés du groupe, et sera pour cela sacrifié, par “le bouc émissaire”, un processus qui eut lieu aussi entre autres dans la Grèce antique —, de l'autre méconnaît la valeur de ce que les Grecs nommaient catharsis, qui mène par la mimésis représentée à la mimésis ressentie.


1. Un mot préférable à “fraternité” car il englobe les sœurs et les frères, tous les humains nés d'une même mère.