Je me suis fait dire récemment — précisément hier — et deux fois de suite, que je pratiquais la masturbation intellectuelle dans mes écrits. Ce qui m'a étonné. C'est que quand j'écris je ne pratique pas trop la chose. Ni quand je parle, du moins quand je parle avec des tiers — eh ! Je me respecte donc je respecte mes semblables, on m'a appris que se masturber en public ne se fait pas et je me plie à cette règle. Pas tant parce qu'intimement elle me semble juste que par ce constat, il m'est désagréable, pénible, parfois insupportable de voir des tiers se masturber en public. Quand j'écris j'escompte être lu, donc je ne ne fais pas de masturbation intellectuelle en rédigeant mes textes. Alors ? Et bien, certaines personnes ne savent pas lire, de ce fait elles interprètent mal ce qu'elles lisent. Il y a pire, une des personnes qui croit que je pratique la masturbation intellectuelle n'a même pas lu ce que j'écris. L'autre je ne la connais pas et ce fut un propos rapporté, elle m'a lu donc elle a au moins une opinion fondée — erronée, de mon point de vue, mais fondée. Je ne détiens pas la Vérité Universelle, donc qui suis-je pour estimer que mon point de vue vaut pour tous ? Par contre je détiens la Réalité Réelle, et dans la Réalité Réelle toute opinion qui se base sur une opinion non vérifiée est fausse. Qu'une personne qui m'a lue estime que c'est de la branlette me semble un avis recevable, qu'une qui ne m'a pas lue le dise, il ne me semble pas que son avis soit irrecevable : j'en suis certain. Juger est une opération incertaine, juger sans savoir est une opération certaine car certainement fausse.

Bon, bon, bon... Pourquoi je parle de ça ? Ah oui ! La lecture. Très compliqué, la lecture, très compliqué. C'est rapport au lien supposé entre écriture et parole. Censément, écrire et parler sont une même activité. D'accord. Autant dire qu'une carte et le territoire qu'elle représente sont “la même chose”. La parole se déploie dans l'espace, elle est à trois et même à quatre dimensions puisqu'elle intègre le temps. L'écrit est au mieux à trois, au pire à une, le plus souvent à deux dimensions. Ne pas savoir lire c'est précisément lire en croyant que lire est exactement pareil à ouïr. D'accord. Entendre avec les yeux. L'évidence même... Ne connaissant pas la personne qui m'a lue je ne peux que faire des hypothèses, selon moi elle est une sorte de borgne. L'autre personne, qui m'a dit non en ces termes mais l'idée y était que mes textes sont de la masturbation intellectuelle, je la connais bien et elle, je sais de longue date qu'elle est aveugle. Au pays des aveugles les borgnes sont rois, au pays des borgnes les voyants sont maîtres de la réalité. Ni rois ni esclaves mais maîtres de la réalité. Tant pis pour les borgnes qui se cogne souvent contre la réalité, ils ont du mal à estimer les distances et ne voient, et pas très clairement, que la moitié de la réalité. Et allez donc ! Voilà-t-il pas que j'écris en ce moment exactement le genre de textes dont un borgne dira que c'est de la masturbation intellectuelle ! Quand on ne connaît, et pas très bien, que la moitié de la réalité, se faire dévoiler l'autre moitié est choquant, d'où cette idée erronée de masturbation intellectuelle, les borgnes considèrent le choc ressenti mais voient mal la réalité dévoilée, d'où cette perception d'une activité choquante de la part du rédacteur qui est rabattue vers l'une des activités effectives les plus choquantes. D'autres diront que c'est de la merde, rapport au fait que chier en public c'est mal.


Bon. Aujourd'hui. La seule réalité qui nous soit vraiment accessible est celle présente. Les humains ayant la capacité de communiquer réciproquement leurs points de vue sur elle, toute réalité connue d'un humain vivant est accessible à tout autre humain. Bien sûr, plus elle est distante dans le temps moins elle est accessible mais du moins l'est-elle. Par contre celle des humains morts ou non encore vifs est inaccessible. Connaissable mais inaccessible.


La lecture. Les écrits ont un rapport aux paroles vives mais à-peu-près le même rapport que les morts aux vivants, toutes les personnes mortes que j'ai aimées sont toujours vivantes, en moi et en toute personne qui les aima. Mais elles sont mortes. Cette vie qu'elles vivent en nos mémoires est une autre vie, c'est une carte, qui ne rend compte que très imparfaitement du vaste territoire que fut leur vie vivante. Remarque au passage, j'ai entendu récemment un type que j'aime bien même s'il m'agace parfois, Jean Lebrun, un producteur de radio que j'ai souvent écouté sur France Culture quand il y officiait, dire une chose on ne peut plus vraie, “faire son deuil” est une connerie, une grosse connerie, jamais je ne ferai mon deuil de ce qui est irréparable et quoi de plus irréparable que la mort d'un être aimé ? Porter le deuil, d'accord, “faire son deuil”, jamais, cette expression signifie quelque chose comme “oublier l'irréparable”, autant dire enterrer une deuxième fois ses morts, les effacer de nos mémoires après qu'ils se soient effacés de la vie vivante. C'est plus qu'une crime, plus qu'une erreur, c'est une faute. Les crimes, j'évite, les erreurs elles sont inévitables, les fautes sont impardonnables. De mon point de vue, et de celui de Jean Lebrun.

Savoir lire, savoir vraiment lire, est une opération complexe, il faut parvenir à restituer toutes ses dimensions à la parole transcrite. Dans mon histoire, les borgnes sont ceux qui ont conscience de l'écart entre l'écrit et la parole mais n'ont pas pleinement la capacité de restituer toutes ses dimensions à la parole transcrite, les aveugles ceux qui croient que la parole transcrite est exactement semblable à la parole vive. Les premiers ne comprennent que certains types d'écrits, ceux les moins réalistes, les seconds ne comprennent jamais aucun écrit, les seuls qui leurs soient accessibles sont les plus mensongers, ceux qui prétendent transcrire fidèlement la réalité, qui prétendent que la carte est le territoire ou pire encore, qui prétendent que le territoire est la carte.

Il y a une manière somme toute aisée de remédier à la “déficience borgne”, disposer d'un dictionnaire et d'une encyclopédie, le premier pour vérifier le sens des mots que l'on croit connaître et découvrir celui des mots nouveaux, la seconde pour vérifier la réalité de ce que le rédacteur affirme être vrai. Le rédacteur aussi doit en disposer, pour vérifier le sens des mots qu'il emploie et la véracité de ses propositions. On peut dire que dictionnaires et encyclopédies sont des instruments utiles pour que lecteurs et rédacteurs s'harmonisent, et pour les lecteurs, un instrument permettant de donner du volume à un objet plan, le texte. Pour les aveugles il n'y a qu'une manière de les faire accéder aux écrits, les lire avec eux et en discuter. La vraie lecture est une sorte de discussion avec soi, on ne se contente pas de “lire le sens” comme les borgnes, ni de lire les signes sur la page comme les aveugles, il leur faut un tel effort pour “lire les sons” qu'ils ne parviennent que malaisément à lire le sens derrière le son, la signification derrière la forme. Comme dit, pour un aveugle de la lecture la carte est le territoire ou le territoire la carte, de leur point de vue la forme de l'écrit est aussi son sens. Pour les borgnes, le sens est derrière la forme, par contre ils n'en restituent pas le volume. Ce que fait un “voyant” revient donc à donner du volume à un objet plan, ce qui peut aussi se dire “lire les mots entre les lignes”, et en-dessous, et au-dessus, ne pas se limiter à la lecture du sens immédiat des mots et des phrases mais faire en cours de lecture une sorte de commentaire de texte, ne pas prendre pour acquis le sens immédiat des mots mais leur attribuer une valeur locale, propre au texte en cours de lecture.

Les mots ont rarement un seul sens, une seule acception, une seule définition, un exemple que j'utilise souvent est celui du mot “chien”, qui désigne à-peu-près n'importe quoi et parfois ne désigne rien, ça dépend du contexte. Le sens immédiat est une chose du genre “animal, mammifère, quadrupède, carnivore, prédateur” et autres qualités et capacités. Bon, mais si je dis de mon voisin de droite que c'est un chien, est-ce que je le considère comme un animal quadrupède carnivore et toute la suite ? Possible, mais non dans mon cas, je ne suis pas une personne pour qui les mots ont un et un seul sens, ce qui me fera le traiter de chien est un échantillonnage parmi les qualités et capacités de cette variété d'animaux, entre autres le fait qu'il a un comportement de chef de meute de type canin, et non de type humain, qu'il agit comme un chien, courageux en meute, couard quand isolé, qu'il fuit le regard des gens qu'il considère comme des “ennemis” ou comme des “proies”, les premiers pour ne pas être vus par eux, les seconds, pour qu'ils ne le voient pas. Clairement, il m'apparaît comme un être mal socialisé qui agit dans la société non comme un humain mais comme un canidé, reste que je le perçois effectivement comme un humain mais comme un humain peu fiable, aussi imprévisible qu'un chien car beaucoup plus dirigé dans son rapport aux autres par son paléo-cortex que par son néo-cortex, lequel dirige proprement les comportements spécifiquement humains. Une autre manière de le décrire serait “un sale gosse”, en ce sens qu'il agit dans la société comme le ferait un jeune humain en cours de socialisation, en gros de l'âge de huit à dix ans, qui a déjà acquis l'essentiel des codes sociaux mais qui se sent encore, comme les humains plus jeunes, comme “le maître de l'univers” ou quelque chose de ce genre, du fait pour lui tout ce qui est doit lui obéir, d'où son malaise avec ce qui échappe à son pouvoir.

Un chien, c'est aussi un type de fenêtre, précisément un chien assis, qui doit son nom à sa forme, laquelle évoque la position d'un chien assis. C'est encore une personne ayant une fonction subalterne similaire à celle que peut avoir un chien, en ce cas l'équivalence réfère à une similarité fonctionnelle sans que soient toujours retenues qualités et comportements propres aux animaux quadrupèdes — etc. Ce peut être une pièce mobile sur une arme à feu, je ne sais pas précisément pourquoi on la nomme ainsi mais je suppose que ça renvoie à une autre caractéristique, sa voix, quand le chien percute la charge explosive le fusil “aboie”. Et ça peut ne rien désigner ayant quelque rapport aux canidés domestiques ni à d'autres réalités, comme dans l'expression « Je lui réserve un chien de ma chienne », qui ne parle ni de chien ni de chienne et où ces mots ne désignent aucune réalité effective ou abstraire, elle décrit simplement un processus où “une réalité passée engendre une réalité future”, où “une chienne engendre un chien”, et où la réalité future sera conséquence de la réalité passée.

La question centrale ici est l'accès aux sens des mots. Pour un “voyant”, les mots n'ont pas de sens prédéfini, ce sens se dégage du discours, lisant un texte il procède progressivement à une sorte d'échantillonnage, il “construit le sens” en cours de lecture, non pas le sens de chaque mot mais en un premier temps le sens de chaque “proposition”, de chaque phrase, puis celui d'une séquence cohérente de propositions, puis in fine le sens du discours. Pour un “borgne” il y a bien échantillonnage mais pour les mots ou au plus pour les propositions, si elles ne sont pas trop longues, chaque “unité de sens” ainsi construite s'ajoute à celles qui précèdent mais l'ensemble ne fait pas unité, du fait dans un texte un peu complexe où le sens qu'on dira réel de telle séquence ne se “révèle”, n'apparaît que par sa mise en relation avec des séquences antérieures ou ultérieures, la suite de séquences “n'a pas de sens”, n'a pas de cohérence discursive. Quant aux “aveugles”, et bien, ils sont incapables de donner plusieurs significations à un même mot ni de donner du sens à une séquence, ceux-là, traitant leur voisin de chien, le percevront effectivement comme un mammifère quadrupède.