J'évite autant que possible de définir les mots qui forment les titres de mes discussions, sauf à les reprendre dans le discours même et sauf si le propos même de ce discours est le sens des mots, faire son pédant m'apparaît un manque de respect pour mes possibles lectrices et lecteurs. Cette fois je préfère préciser le sens de “aporie”. C'est, nous dit le TLFi, une « contradiction insoluble dans un raisonnement ». Or, dès qu'on se met à discourir sur “Dieu”, “les dieux”, “le divin”, “la divinité” — enfin, vous voyez de quoi il s'agit —, l'aporie n'est jamais loin. Raison pourquoi je ne parle jamais de cela sinon en tant que fait social ou objet de réflexions. Pas vraiment de mes réflexions cela dit, je ne me pose jamais la question de ce qu'est ou pourrait être cet objet, pour moi il en va là de ce que je dis à propos des complots, je n'y crois pas et pourtant je les constate. Je ne “crois” pas à cet objet en tant que lui-même mais je constate sa présence. Je la constate dans les discours de personnes qui affirment y croire ou ne pas y croire. Pour moi, je place cette croyance entre guillemets parce que ce n'est pas un objet de croyance. Dire que je ne crois pas aux complots ou à l'argent (la monnaie) ou à “Dieu” et ses équivalents ne signifie pas tant que je n'y crois pas que, ça ne fait pas partie des objets qui requièrent ma croyance, je ne crois pas à l'argent mais, comme dit dans un autre texte, je fais tous les gestes de la croyance parce que dans ma société refuser de faire ces gestes c'est s'en exclure. Nul ne me requiert de croire en l'argent mais tous me requièrent de l'honorer. Je ne l'honore pas mais je fais les gestes rituels qui en donnent l'apparence.

Donc, les apories divines. Prenez le cas du dieu qui intéresse une majorité des membres de mon aire culturelle et civilisationnelle, où dominent les diverses sectes dérivant de la religion des Hébreux1, sauf quelques-unes qui ont une approche qu'on peut dire hérétique, un dogme commun y est que “Dieu” fit “l'homme” à son image. Toutes disent que “Dieu” est “parfait” et que “l'homme” est “imparfait”. Aporie. Si “l'homme” est à l'image de “Dieu”, alors soit “l'homme” est “parfait”, soit “Dieu” est “imparfait”. Les mêmes affirment qu'on ne peut, donc qu'on ne doit représenter “le créateur”, et pourtant plusieurs de ces sectes, cela dans les trois branches, le représentent et pire, adorent ces représentations, leurs rendent un culte. Et bien sûr, toutes prétendent qu'on ne peut connaître la nature de ce “créateur” et toutes comptent des parmi leurs membres des penseurs qui discutent depuis des siècles de la Nature du Créateur. Mais c'est le cas de toutes religions qu'on peut dire prosélytes, c'est-à-dire qui se diffusent en suscitant l'adhésion de prosélytes, de personnes “gagnées à la foi”, elles tendent à susciter autant de fausse dévotion que de vraie. Je veux dire, nombre de ces prosélytes “interprètent” la “parole divine”, ce qui revient à dire, lui donnent un sens qui ne semble pas figurer dans les mots même des textes dits sacrés.

Par précaution et pour éviter les fausses interprétations (une chose impossible cela dit, toute parole écrite ou dite suscite des interprétations, mais du moins peut-on en partie les limiter en précisant certains points), je ne juge ni ne condamne, une autre manière d'adhérer à une croyance, celle de la perversité intrinsèque des religions, “opium du peuple” auraient dit des auteurs un peu anciens désormais, rien n'est intrinsèque dans les idéologies et les dogmatiques, une religion n'est rien sinon ce que chacun en fait, il peut sembler curieux que les membres d'une secte qui interdit explicitement l'adoration des images adorent des images mais donc, ça ne vient pas de la religion, seulement de ceux qui prétendent y adhérer. Quand on a pu voir le siècle passé des supposés prosélytes des auteurs qui parlèrent de l'opium du peuple établir à leur tour un culte des idoles, pour mémoire Lénine, Staline et Mao en tout premier (il en reste encore quelques-uns, cela dit), on peut constater que même la critique de la fausse dévotion ne prémunit pas de la fausse dévotion.


Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. Sage précepte. Considérez le cas du terme qui sert, parmi une large part des sectes hébraïques de la branche chrétienne, pour désigner l'objet central du culte, le dogme fondamental, qu'on peut définir comme “le créateur” : une large part de ces sectes se fonda dans une autre culture que celle où la dogmatique fut établie, dont la base phonétique et sémantique est de l'ensemble “sémite”, et appartiennent à l'ensemble à base “indo-européenne”2. Du fait, pour “répandre la bonne parole” il fallut la traduire, et pour cela donner des équivalences. Le choix des termes détermine la réception des concepts, sinon dans les langues indo-européennes limitrophes des cultures sémites le mot “Dieu” ou équivalent (“God”, “Bog”, “Dumnezeu”) renvoient à la forme ancienne de divinité, un dieu anthropomorphe, un “seigneur” qui agit dans la vie des humains, l'opposé du “créateur” hébraïque, qu'on ne peut ni ne doit représenter, ni même nommer, et qui n'intervient pas “en personne” puisqu'il est une non-personne. Je ne sais pas si vous avez déjà contemplé des représentations du dieu chrétien, je suppose que oui, vous n'aurez pas manqué j'espère de relever que ses attributs, dès avant mais significativement à partir du XV° siècle, reprennent tous les attributs du Jupiter romain et de ses équivalents plus à l'est et au nord du continent.

Je ne puis parler de “Dieu” puisqu'il est inconnaissable. Le fait de “croire” ou non en la réalité d'un objet nommé “Dieu” importe peu, en fait beaucoup de “croyants” n'adhèrent pas à cette conception assez anthropomorphe de la divinité et beaucoup de “non croyants” adhèrent à une forme comparable d'idolâtrie, pour mémoire les divers “cultes de la personnalité” qui se développèrent au XX° siècle, faisant de certains leaders des “dieux vivants” — le bon vieux processus de divinisation du “César” mais modernisé, la divinité sans le divin... Dans des lieux où il est vital de rendre un culte aux idoles, quelle que soit mon opinion et aussi longtemps que ça ne contrevient pas à mon idéologie propre je leur rendrai un culte, cas par exemple du culte actuel à “l'argent” en tant que monnaie (ça fait un bail que la monnaie est indépendante de la valeur de l'argent ou de l'or, appeler ça “argent” nous ramène un ou deux siècles en arrière), ce qui me semble vain — le culte, non la monnaie, qui peut avoir son intérêt si elle ne fait pas l'objet d'un culte —, mais dans mon pays il faut faire les gestes du culte pour accéder aux ressources sociales, donc je m'y plie sans y adhérer.

Les apories divines ne sont pas nécessairement relatées dans les textes “sacrés” et si elles le sont c'est en général pour


1. Pour mention, je nomme “sectes hébraïques” celles qui ont pour texte fondateur de leur dogmatique le livre nommé originellement Torah — ce qui en exclut une secte proche et aussi ancienne qui ne reconnaît qu'une partie de ce livre, celle des Samaritains —, les sectes des variantes “judaïque”, “chrétienne” et “musulmane”, et quelques sectes syncrétiques. Cela en exclut bien sûr ces sectes ou certains de leurs membres qui, contrairement à ce qu'en requièrent leurs propres prophètes, refusent la Torah.
2. Le temps passant, ces divisions linguistiques deviennent douteuses, à la fois trop larges et trop limitées, en revanche les oppositions culturelles gardent en partie leur pertinence mais beaucoup moins qu'il y a quelques siècles.