Il y a quelque temps déjà (au premier semestre 2004, semble-t-il) j'avais longuement discuté de la plus fameuse expérience de Stanley Milgram, où interviennent trois cobayes humains, un “expérimentateur”, un “professeur” et un “élève”. Entre guillemets car ce ne sont pas des fonctions mais des rôles. Même si les analyses et interprétations divergent, sauf pour celles de la philosophe Isabelle Stengers et les miennes je n'en ai pas relevé qui pointent ceci justement : les trois personnes en question sont toutes des cobayes, le cas généra étant de ne considérer tel que le “professeur”, les deux autres étant censé, sinon être proprement des expérimentateurs, du moins participer à l'expérience en tant, disons, qu'assistants de l'auteur de l'expérience, Stanley Milgram. Cette interprétation découle d'une division assez sommaire des choses où tous les intervenants de l'expérience sauf un font partie du même groupe, et où d'une certaine manière son auteur, Stanley Milgram, n'y participe pas. Or, il y a au moins trois niveaux et non deux, et selon le niveau certains intervenants sont des expérimentateurs, d'autres des sujets observés et dirigés, des cobayes.

Contexte, méta-contexte, super-méta-contexte et hyper-méta-contexte.

Pour l'expérience même il y a trois niveaux, le contexte, l'expérience dans sa réalisation, le méta-contexte, l'appareil permettant cette réalisation, et le méta-méta-contexte ou super-méta-contexte, sa conceptualisation et sa conception. Il y a enfin un “méta-méta-méta-contexte” ou hyper-méta-contexte, le moment où Stanley Milgram imagine et décide de réaliser l'expérience. De ce dernier niveau (ou premier, selon la chronologie) nous savons peu sinon ce qu'en dit Milgram de, ce que lui-même décrit comme son but. Pour tous détails sur les compte-rendus courants de l'expérience je vous renvoie aux textes de 2004, « Milgram, la série », spécialement le début de la première partie où je cite une description de l'expérience qui me semble assez circonstancielle. Dans un texte en anglais que l'on peut lire sur cette page , donné comme « "The Perils of Obedience" as it appeared in Harper's Magazine. Abridged and adapted from Obedience to Authority by Stanley Milgram » (« “Les dangers de l'obéissance” tel que publié dans Harper's Magazine. Résumé et adaptation de Obedience to Authority par Stanley Milgram »'', après des généralités sur l'obéissance, la soumission à l'autorité et l'intérêt du sujet, Milgram expose sa visée :

Je mis en place à l'Université de Yale une expérience assez simple pour évaluer quel niveau de douleur un citoyen ordinaire serait prêt à infliger à une autre personne simplement parce qu'un expérimentateur scientifique le lui ordonnerait1

Voici comment Milgram décrit le contexte de l'expérience :

Dans le schéma de base de l'expérience, deux personnes viennent dans un laboratoire de psychologie pour participer à une étude sur la mémoire et l'apprentissage. L'une d'elle aura le rôle du “professeur”, l'autre sera “l'élève”. L'expérimentateur explique que l'étude s'intéresse aux effets de la punition sur l'apprentissage. L'élève est amené dans une pièce, installé sur une sorte de chaise électrique miniature, ses bras sont sanglés pour empêcher les mouvements excessifs, et une électrode est est attachée à son poignet. On lui explique qu'il lui sera lu des listes de paires de mots, et qu'il sera évalué sur sa capacité à se souvenir du second mot d'une paire quand il entendra de nouveau le premier. Chaque fois qu'il fera une erreur il recevra un choc électrique d'intensité croissante2.


De l'hyper-méta-contexte, « quel niveau de douleur un citoyen ordinaire serait prêt à infliger à une autre personne simplement parce qu'un expérimentateur scientifique le lui ordonnerait », au contexte, il y a deux étapes : la formalisation d'une expérience permettant de mettre en évidence la chose, et sa mise en place effective. Bien sûr, chaque étape a deux phases symétriques, la question, la conception de l'expérience, la mise en place du contexte, le contexte, le “debriefing” (explication du contexte au professeur, questions sur ses motifs pour avoir fait ce qu'il croyait réellement faire, ses sentiments sur le moment et a posteriori, etc.), l'analyse du contexte, l'analyse de l'expérience, enfin la réponse. Même si j'en parle aussi pour la cohérence du propos, par le fait je me suis bien plus intéressé aux autres aspects de l'ensemble dans les discussions indiquées qu'au deux ou trois qui font le plus objet de débats, la question, le contexte et la réponse. Si je cite quelques textes concernant la mise en place ou la formalisation parmi ceux que j'ai repérés, sinon le texte de Milgram et celui de Stengers aucun ne semble s'intéresser plus que pour les citer, notamment en tant que variantes, au méta-contexte ni vraiment à l'analyse de l'expérience. Or il y a, de mon point de vue, un intérêt très limité à la question et à sa réponse, donc au contexte. Si la question est vraiment « Quel niveau de douleur un citoyen ordinaire est prêt à infliger à une autre personne parce qu'un expérimentateur scientifique le lui ordonne ? », la réponse est simple et prévisible, loin. Si elle est plutôt, comme l'induisent les propos généraux du début de l'article et les commentaires de Milgram sur “ce que montre cette expérience”, tel qu'illustré par les titres du livre sur l'expérience, Obéissance à l'autorité (traduit comme La Soumission à l'autorité''), et de l'article, « Les dangers de l'obéissance », donc l'obéissance et la soumission “à l'autorité”, et bien, comme le dit Milgram, la question se pose de longue date, au moins depuis Abraham, et fit l'objet de maints débats.

Il dit aussi que « les aspects légaux et philosophiques de l'obéissance sont de grande importance mais en disent fort peu sur la manière dont les gens se comportent dans des situations réelles », ce qui n'est pas faux, mais y a-t-il besoin d'une expérience pour le déterminer ? En 1963, Milgram pouvait s'intéresser à une expérience grandeur nature pour savoir comment, dans des situations réellement réelles, et non dans une réalité de laboratoire, on peut aller loin dans l'administration de la douleur, voire de la mort, sur ordre, il a pour cela tout ce qui est nécessaire, du stalinisme aux guerres de décolonisation en passant par les fascismes et les colonialismes, plusieurs décennies d'expériences grandeur nature bien documentées. Ni Étienne de la Boëtie des siècles auparavant pou le consentement, ni Hannah Arendt au moment même où Milgram réalisait son expérience pour la banalité du mal, n'ont eu besoin d'une telle étude pour comprendre et analyser le phénomène : oui, les humains sont capables de consentement, de servitude volontaire, oui les humains ordinaires sont capables d'infliger un haut niveau de douleur à une tierce personne, et oui, on peut savoir pourquoi et comment ils y viennent. La question me semble alors : qu'est-ce que Milgram a réellement voulu démontrer ?

L'hyper-méta-contexte de “l'expérience de Milgram”.

Je ne suis pas Stanley Milgram et comme il n'a pas discuté explicitement de la chose je peux seulement faire des conjectures. Par contre, Milgram s'intéressa a de curieuses question, il reste pour au moins trois autres expériences, celle dite “du petit monde”, celle dite de “la lettre perdue” et celle dite des “cyranoïdes” (référence au personnage de la pièce d'Edmond Rostand dans l'épisode où Cyrano prête ses mots à la voix – et au corps – de Christian dans la fameuse scène du balcon). La première est une tentative finalement sans réel succès de l'hypothèse des six degrés de séparation, cette hypothèse ressortant plus de la topologie que de la psychosociologie (depuis, il y eut une confirmation partielle de l'hypothèse par l'étude statistique de réseaux sociaux réels ou virtuels). La deuxième consista a répandre dans des lieux publics des lettres adressées et timbrées, pour trois types de destinataires, des particuliers, des associations positivement connotées (ONG ou fondation faisant dans le social, le médical), des associations négativement connotées (entre autres, l'association Amis du parti nazi) – résultat, les destinataires anonymes ou ceux bien vus recevaient la plupart des lettres, ceux mal vus en recevaient très peu. Les cyranoïdes ça consiste à faire ce qui se passe dans la scène citée, une personne souffle ses répliques à une autre par le biais d'un récepteur avec oreillette ; le constat ici est que les interlocuteurs ne perçoivent que rarement, disons, l'inadéquation entre la personne et le discours, comme des réponses soufflées à un enfant de 11 ou 12 ans répondant à un enseignant par un adulte spécialiste du domaine usant de termes propres à son domaine3.

Globalement, on peut dire de Milgram, avec ces expériences en tout cas, qu'il a souvent pour but de vérifier empiriquement et illustrer des suppositions formelles sur les comportements humains. Quelque chose comme, faire la preuve que ce qu'on suppose des rapports humains est assez exact mais ne se réalise souvent pas comme on l'imagine. L'expérience qu'on associe le plus à son nom, celle dite de la soumission à l'autorité, n'est peut-être pas ce qu'on en dit le plus communément. Au fond, quelle était la réelle intention de Milgram ? Comme dit, si le but était vraiment de prouver qu'un humain ordinaire est capable d'infliger un haut niveau de douleur à un tiers cette expérience était inutile, c'est une chose connue et il n'est pas très compliqué de concevoir un protocole où la chose se vérifiera (dans le résultat donné comme exemplaire on retient toujours les 65% de jusqu'au-boutistes sans retenir que presque tous les sujets ont été au-delà des niveaux où l'élève exprime un niveau élevé d'inconfort, à 120 volts, puis où il exprime formellement qu'il veut que l'expérience cesse, à 150 volts, donc presque tous les “professeurs” vont au-delà de l'admissible. Selon moi, dès lors qu'ils acceptent de participer à une expérience dont le but explicite est de vérifier les effets de la punition sur l'apprentissage ils sont déjà au-delà de l'admissible). D'où mon hypothèse, l'hyper-méta-contexte de “l'expérience de Milgram” n'est pas celui indiqué, ou plutôt, ce qui vérifie la question n'est pas le contexte mais le méta-contexte et le super-méta-contexte.

Le “vrai” hyper-méta-contexte de “l'expérience de Milgram”.

N'étant pas détenteur de la vérité je ne puis que faire des hypothèses plus ou moins fondées sur l'hyper-méta-contexte. Jusqu'ici j'en ai discuté surtout à partir, disons, de la vulgate, de ce que la majeure partie des commentateurs retient et discute qui est, comme dit ici, et plus longuement discuté et étudié en 2004, la variante de l'expérience communément donnée comme celle rendant compte de l'ensemble. Ce qui pose problème : parmi toutes celles qu'a mis en place Milgram c'est la seule qui donne un tel résultat, pour toutes les autres on n'a aucun cas où plus de la moitié des sujets va jusqu'au bout (voltage maximum), et pour presque toutes les variantes le niveau de jusqu'au-boutisme est en-deçà du tiers des participants, le plus souvent inférieur ou égal à 20% d'entre eux. Plus significatif encore, avec la variante où la consigne donnée au professeur est d'établir lui-même le niveau maximum de choc, un seul sujet va jusqu'au bout, un seul à 375 volts, parmi les 38 autres aucun ne va au-delà de 210 volts et beaucoup ne dépassent pas 120 volts, moment où l'élève exprime verbalement qu'il veut que l'expérience cesse. Autrement dit, l'idée répandue selon quoi les sujets, soumis à l'autorité, se laissent aller à leur “sauvagerie naturelle” et seraient “dominés par leurs instincts” est largement contredite : laissés à leur libre choix sur le niveau de choc, ils ne sont pas moins “soumis à l'autorité” mais sont en revanche laissés à leurs propres pulsions, en général donc ne pas infliger une douleur qu'eux-mêmes considèrent excessive.

En tant qu'observateur de la société je suis beaucoup plus intéressé par les discours sur les faits que sur les faits eux-mêmes. Pour prendre un cas qui est dans mon actualité proche, il y a peu sont mortes deux célébrités, Jean d'Ormesson et Johnny Halliday. Considérant ce qu'en disaient les médiateurs et les politiques, on avait l'impression que le même jour ou presque Victor Hugo et Édith Piaf venaient de passer l'arme à gauche. Considérant les personnes que je connais, même vaguement, les gens que je côtoie dans mon environnement proche, et bien il n'en allait pas de même, la plupart n'en qu'une vague perception de Jean d'Ormesson, et n'ont pas une passion fanatique pour Johnny Halliday. Donc, entre ces faits et le discours sur eux tel qu'il est relayé par les médias on peut constater une assez grande distance. Pour un cas plus ancien mais qui m'avait assez intéressé à l'époque, alors que l'humain ordinaire avait dès le lendemain des attentats du 21 septembre 2001 le sentiment que les médiateurs et les politiques en faisaient trop, ceux-ci ont semble-t-il estimé n'en avoir pas fait assez près de trois mois après les événements. Comment dire ? Je constate ordinairement qu'il y a un très grand écart entre le discours sur le faits et les faits mêmes. Dès lors, m'intéressant avant tout au discours, je ne cherche pas spécialement à élucider les faits mêmes. Dans le cas de cette expérience, le fait évident est que son initiateur a estimé important d'établir de nombreuses variantes (douze au total), donc son but était autre que celui habituellement discuté, faussement résumé par le titre même de son ouvrage, La Soumission à l'autorité. Pour la suite de cette partie, j'attends de recevoir son livre (ce qui devrait avoir lieu ce mardi 26 décembre 2017, au plus tard jeudi 28) pour la poursuivre, en ce sens où il me semble désormais pertinent de savoir quelles étaient ses réelles intentions. En attendant, je vous conseille la lecture de ce document, « Milgram travesti » de Charlotte Lacoste.


1. Traduction à la volée de : « I set up a simple experiment at Yale University to test how much pain an ordinary citizen would inflict on another person simply because he was ordered to by an experimental scientist ».
2. Traduction expresse de : « In the basic experimental design, two people come to a psychology laboratory to take part in a study of memory and learning. One of them is designated as a "teacher" and the other a "learner." The experimenter explains that the study is concerned with the effects of punishment on learning. The learner is conducted into a room, seated in a kind of miniature electric chair, his arms are strapped to prevent excessive movement, and an electrode is attached to his wrist. He is told that he will be read lists of simple word pairs, and that he will then be tested on his ability to remember the second word of a pair when he hears the first one again. Whenever he makes an error, he will receive electric shocks of increasing intensity ».
3. Soit dit en passant, ça rejoint une de mes réflexions sur le langage, ce qu'un auditeur entend n'est pas ce qu'un locuteur énonce, symétriquement à ce qu'un locuteur réalise, transformer une pensée en mots, l'auditeur transforme ces mots en pensée. Sauf si on s'y entraîne ou si on a un talent pour ça, rarement on est capable de répéter mot à mot un propos que l'on vient d'entendre, on “comprend le sens” sans réellement prêter attention à la forme, donc on va redonner le sens dans une forme plus ou moins similaire. Dans le cas de cette expérience des cyranoïdes, l'auditeur va prêter attention au sens sans évaluer s'il y a concordance pour la forme avec le niveau culturel et linguistique probable du locuteur.