J'aime bien me raconter des histoires. Quand je les trouve plaisantes, me prend envie de les partager, du coup je les raconte, de vive voix ou par écrit. Bon. Une fois écrit, ça n'a pas toujours l'intérêt que j'espérais. Ces derniers temps, j'ai écrit plusieurs contes qui à la relecture se révélèrent décevants. Faut dire ce qui est, ça marche mieux à l'oral. Pas sûr que mes contes oraux soient tellement plus intéressants, dans l'ensemble, mais ça n'est pas la même chose, j'ai, dirai-je, un certain talent de conteur, je capte l'attention de mon public qui, disons, admire la prestation. C'est ça les conteurs, ils racontent n'importe quoi mais on les croit, ou plus exactement on croit à la prestation, ils ont l'air tellement sincère, tellement convaincus. Et vous savez quoi ? Ils le sont. Enfin non, pas vraiment, un conteur sait qu'il conte, sait que c'est de la fiction, mais ils croient à la beauté de l'imagination, par le verbe on construit des mondes. Ils sont sincères en ce sens qu'ils croient vraiment à la beauté et à la puissance du verbe, et à mon avis ils n'ont pas tort. Mais le verbe transformé en mots couchés sur le papier1 c'est d'un pauvre ! Le verbe, c'est magique, il y a les mots, et il y a le ton, et il y a les gestes. Sur le papier ne restent que les mots. Des personnes tentent régulièrement de remédier à ça, elles inventent des méthodes pour restituer un peu plus de magie du verbe aux écrits, malheureusement au bout de quelques temps les lecteurs s'habituent et ça devient des mots.

Tiens, par exemple, les « émoticônes » (l'application qui me permet d'écrire ce site nomme ça du joli nom de frimousses), les « smileys ». Au début, c'était des sortes de signes diacritiques qui notaient des émotions, du fait le lecteur pouvait restituer un peu mieux le verbe à la source des mots. Mais par fatalité, peu à peu on s'habitue, et ce qui a au départ pour but de noter du sentiment, on finit par lui donner du sens, et ça devient des sortes de mots. Après les frimousses littérales, MDR ou :-)) ou ;-) ou... certains ont eu l'idée, les techniques s'améliorant, de créer des pictogrammes, biggrin ou smile ou wink ou... Mais là aussi ça n'a eu qu'un temps. On s'habitue à tout et on a tendance à classer les choses nouvelles dans des catégories anciennes.

J'aime bien me raconter des histoires. Je vais donc en raconter une en espérant que le verbe ne sera pas trop absent de ce récit-là, parce que ce conte est vraiment invraisemblable.

Il n'y a jamais eu de guerres mondiales (conte).

L'Histoire est un récit, ça signifie qu'elle ne décrit qu'une faible partie de la réalité et selon un certain point de vue. Comme l'on dit, la carte n'est pas le territoire, le récit de l'Histoire est une carte qui dessine de manière très schématique un vaste territoire en quatre dimensions et le réduit en un objet à deux dimensions qui donne faiblement l'indice d'une troisième dimension. Et une fois contée l'Histoire se fige, devient une série d'images découpées arbitrairement dans le flux des événements. La série d'événements à laquelle on a donné le nom de première guerre mondiale existe, l'objet « première guerre mondiale », lui, n'existe pas, cela plusieurs titres.

Sans chercher trop loin, et prenant au sérieux la notion de guerre mondiale, c'est au moins la deuxième. La première a commencé plus d'un siècle avant et duré plusieurs décennies. En un point, on peut même dire que, d'une certaine façon, elle a commencé plus de deux millénaires avant et n'a jamais vraiment cessé depuis, mais il y a tout de même des moments critiques de plus ou moins grande ampleur, qui suscitent des périodes de rupture après lesquelles il y a une reconfiguration des rapports entre les diverses parties du monde. La « guerre mondiale initiale » se situe au moment où toutes les parties du monde sont reliées. Je ne sais pas exactement quand ça se produit mais c'est alentour du milieu du premier millénaire avant le début de l'ère commune2, à deux ou trois siècles près. Je n'ai pas spécialement souci d'élucider cette question ici, reste que vers cette date, vers -500 EC ou 500 AEC (j'ai une préférence pour la datation négative, du fait que les années d'avant l'ère commune vont à l'inverse de celles d'après), toutes les parties du monde sont en contact par contiguïté.

Franchissons allègrement les siècles et allons au XV° siècle EC. À la fin de ce siècle, des navigateurs intrépides, en tout premier Vasco de Gama et Christophe Colomb, parviennent à trouver des financements pour lancer des expéditions qui permettraient de vérifier ce que l'on commence à comprendre de mieux en mieux, que le monde est fini, globalement sphérique, et circumnavigable. Ces deux navigateurs ont le même projet, rallier les Indes par la mer. De Gama privilégie l'option orientale, Colomb celle occidentale. De fait, tous les deux, à peu d'années d'intervalle, réussissent leur pari, à ce détail près que ce Colomb prend pour les Indes est en réalité l'Amérique centrale. Après ça on s'est relativement vite rendu compte de son erreur mais comme le pli était pris, on parla pendant un bon moment des Indes orientales et des Indes occidentales, et les habitants des deux lieux étaient indifféremment nommés des Indiens (c'est encore le cas aujourd'hui, les natifs des Amériques, considérés en bloc, sont nommés Indiens d'Amérique ou Amérindiens). On se trouve dans les linéaments de la première guerre mondiale, le moment où, sans en avoir la conscience explicite, l'Humanité n'a plus d'ailleurs, plus d'autre, les limites du monde sont atteintes, tout l'univers connaissable est connu. Pas dans les détails mais dans les grandes lignes. Paradoxalement, c'est aussi le moment où l'univers devient infini.

Il faut comprendre : jusque-là il y avait tout un tas d'hypothèses sur la forme du monde, plat ou sphérique, reposant sur un socle ou ne reposant sur rien, etc. Une fois les limites du monde atteintes, force est de considérer que, et bien, que la Terre ne repose sur rien. Et que le Soleil est partout visible au loin. Ça devient compliqué de croire que ledit Soleil tourne autour de la Terre qui serait le centre de l'Univers. Clairement, l'univers est bien plus vaste que ce qu'on en disait généralement jusque-là. Mais ceci est une autre histoire, j'en reviens à la première guerre mondiale.

Entre en gros 1500 EC et 1750 EC a lieu la première mondialisation consciente qui se traduit par la première colonisation universelle. Pour des raisons explicables mais qui m'importent peu ici, les nations colonisatrices sont presque toutes eurasiatiques. Bon, ce n'est pas si simple ni si clair mais on part de cette description, de toute manière la première guerre mondiale va effectivement concerner les nations eurasiatiques, les autres étant des témoins ou des auxiliaires, dans cette phase. Le moment précis où la première mondialisation s'achève est l'année 1757, avec la domination de la Compagnie britannique des Indes orientales en Inde. Il n'y a pas de moment précis pour le début de la première guerre mondiale, une guerre on sait à-peu-près quand ça se termine, on ne sait jamais trop quand ça commence. Dans un autre texte, La guerre civile de 1913-1919, je date dans le titre les débuts de la première guerre mondiale classique en 1913 mais on peut la faire remonter à n'importe quelle année entre 1875 et 1913, spécialement entre 1890 et 1910. Pour la première guerre mondiale dont je parle, elle commence quelque part entre 1757 et 1777. On peut arbitrairement la dater de 1775, quand les colonies britanniques d'Amérique du Nord, à l'exclusion du Canada (ce qui est normal, puisque c'est la seule directement gérée par le Royaume-Uni, et d'un peuplement colonial tout-à-fait différent, très majoritairement francophone et amérindien à cette date, malgré la mainmise nominale de la Grande-Bretagne sur cette zone en 1760) parviennent à dépasser leurs inimitiés pour se constituer en fédération sécessionniste. Ça ne se fait bien sûr pas d'un coup d'un seul, il faudra environ huit ans (de 1775 à 1783 EC), pour que le Royaume-Uni finisse par reconnaître l'indépendance de ces colonies. Entretemps, presque toutes les puissances européennes du temps, la France d'abord, puis l'Espagne, puis les Provinces-Unies, entrent dans le conflit aux côtés des insurgés, la Russie enfin, sans y entrer activement, se range aux côtés des autres nations et contre la Grande-Bretagne. Exceptions faite du Portugal et de l'Autriche, tous les empires européens participent à cette guerre, et comme ils contrôlent nominalement des territoires sur tous les continents, on peut dire clairement que c'est une guerre mondiale qui commence là.

On ne sait pas exactement quand mais donc, on sait où elle commence. Et l'on sait à-peu-près quand elle se termine : après la défaite définitive de Napoléon I° en 1815. Entretemps, sauf une brève période presque calme entre 1783 et 1787, les empires mentionnés puis bientôt l'Autriche et, un peu plus tard, les tout nouveaux États-Unis d'Amérique, vont continument se faire la guerre, mais pas toujours dans la même configuration. C'est une histoire de position des parties dans l'ensemble : en 1775 la Grande-Bretagne est l'« hégémon » potentiel de l'époque, et les autres puissances ne souhaitent pas perdre leur indépendance, être des simples auxiliaires du Royaume-Uni ; suite à la guerre de 1777-1783, les équilibres sont à-peu-près rétablis ; à partir de 1787 et après que les États-Unis parviennent enfin à se constituer en nation-État, les équilibres commencent à se modifier, spécialement, la France connaît une évolution décisive entre 1788 et 1791 et devient à son tour une puissance allant vers l'hégémonie, d'où une reconfiguration des alliances ; de cette date à 1814, il y a de nombreuses recompositions, jusqu'au moment où toutes les puissances parviennent à se coaliser contre la France, sinon les États-Unis qui sont plus ou moins neutres, et à défaire l'empire européen qu'elle s'était constitué. Par un choix malheureux Napoléon n'est pas exilé assez loin, parvient à remobiliser des soutiens et lance une reconquête qui semble irrépressible, jusqu'à sa chute définitive en 1815 et son exil nettement plus lointain. Fin de la première guerre mondiale, sinon quelques prolongements sporadiques pendant deux ou trois ans.

Une guerre, on ne sait jamais vraiment quand elle se termine. Certes, après 1815 et jusqu'au début du XX° siècle on n'a plus de grande conflagration de ce genre mais tout au long du XIX° siècle et jusqu'en 1885 on a une sorte de Guerre froide, sauf rare circonstance il n'y a plus de guerre interétatique en Europe même jusqu'en 1866 mais à plusieurs reprises des guerres civiles et des guerres d'indépendance (vagues de 1830 et 1848 notamment). Ensuite, de 1866 à 1871 ont lieu plusieurs conflits liés à la volonté hégémonique localisée de la Prusse qui, depuis plusieurs décennies, met en place un projet de réunification de l'Empire germanique. Elle ne peut réellement la réaliser qu'en 1866 parce que jusque-là elle n'est pas certaine de pouvoir empêcher l'Autriche de contrecarrer son projet. Cette phase aiguë mais localisée se termine avec la guerre franco-allemande de 1870-1871. Ensuite, jusqu'en 1884 les diverses puissances achèvent, disons, la conquête du monde : toute la Terre est sous domination des empires européens (y compris l'Empire ottoman, considéré à l'époque européen puisque héritier de l'Empire byzantin et pour partie colonisateur de l'Europe centrale et des Balkans), de fait ou nominalement (les « protectorats » ou équivalents). Reste cependant quelques questions à régler, principalement en Afrique, ce qui sera fait à Berlin en 1885. Vous savez quoi ? Aux mêmes causes les mêmes effets : 1885 c'est l'équivalent de 1757, de nouveau la mondialisation est achevée. Une nouvelle mondialisation certes, où notamment l'Espagne et le Portugal ont beaucoup perdu et où les États-Unis sont entrés dans le jeu. On raconte une histoire fausse à leur propos : les USA sont supposés ne pas être une puissance coloniale alors que de 1798 à 1910, elle a participé à pas moins que 19 guerres coloniales, seule, en coalition ou comme auxiliaire. La première contre la France, d'ailleurs.

La supposée première guerre supposée mondiale commence donc quelque part entre 1885 et 1913. Comme ça ne forme pas une séquence suivie on peut considérer que le « vrai » début est 1913 avec les guerres balkaniques. En temps que guerre mondiale ça serait donc la deuxième et même la troisième, si on considère la première Guerre froide, discontinue mais mondiale. En temps que guerre elle n'est pas vraiment mondiale. Contrairement à la deuxième, les autres continents ne sont pas concernés directement, sinon un peu l'Afrique et vaguement l'Asie, tout se déroule en Europe ou dans les mers. En gros, c'est la reprise de la première avec les mêmes acteurs et de nouveau des alliances pas trop prévisibles, la Grande-Bretagne aurait pu rester neutre ou même, vu les relations généalogiques entre la Couronne britannique et les Empires centraux, aurait pu se ranger de leur côté, et voilà qu'elle s'engage auprès de la France, ce qui change beaucoup les choses, fini l'espoir d'une guerre-éclair et d'une conquête facile, en avant pour une longue guerre de tranchées. Évidemment, le sort de la guerre fut définitivement décidé avec l'engagement des États-Unis et de troupes des pays du Commonwealth, mais les Amériques et l'Océanie ne furent guère impactés directement.

La deuxième guerre mondiale... Savez-vous ce qu'est-ce un armistice ? La « suspension totale ou partielle des hostilités entre deux armées, en particulier pour permettre au pays qui en fait la demande d'étudier les conditions de fin de guerre de l'adversaire ». En 1917 et 1918, les belligérants signèrent plusieurs armistices, mais aucun ne signa de traité de paix. Ce qui signifie qu'en 1938/39, les États concernés de la guerre de 14-18 sont encore en guerre. C'est tellement le cas que peu avant la reprise des hostilités, l'Allemagne signe un pacte de non agression avec l'Union soviétique, le 23 août 1939, et pour cause : si les combats reprennent en Europe centrale et occidentale, chose inévitable en cas d'invasion de la Pologne par les Empires centraux désormais unifiés, l'Union soviétique, qui a repris les traités conclus entre la Russie et les autres puissances, est censée rompre l'armistice signé en 1917 et s'engager auprès des Alliés, contre l'Axe. Les nazis sont probablement des aventuriers, des sortes de flibustiers, mais pas des imbéciles, ou du moins pas ce genre d'imbéciles, déjà qu'ils veulent s'engager dans la reprise de la guerre sans y être vraiment prêts, si en plus ça doit avoir lieu sur deux fronts, la défaite est garantie. En tout cas, vous l'aurez compris, la deuxième guerre mondiale n'existe pas, au sens que ce n'est que la suite de la première, laquelle en réalité est la troisième. Ou la quatrième.

Je vous l'avais dit, j'aime bien me raconter des histoires. Et en raconter à mes semblables, surtout quand je les trouve plaisantes. Celle-là me plaît. Du coup, je vais cous en raconter une autre, que j'espère plaisante mais on ne sait jamais avant de raconter.

La guerre mondiale n'est pas finie, mais ça peut venir (conte).

Depuis l'origine des temps et en tout cas, depuis -500 EC, en gros (sur deux millénaires et demi, on n'est pas à trois siècles près), l'Humanité est en guerre, ou en guère, si ça doit différer (à mon avis, ça ne diffère pas). Le problème a commencé bien plus tôt. Les Humains ont quelques particularités dont une qui est leur chance et leur drame ; ce sont des prédateurs très efficaces. Comme le disait le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin sur ma radio il y a peu (il y a environ une heure, ce lundi 22 mai 2017 à 6h303), les Humains sont parmi les rares prédateurs qui s'attaquent à de grosses proies, et même de très grosses proies. Et à coup sûr, les seuls prédateurs qui n'hésitent jamais à s'attaquer à des prédateurs beaucoup plus gros qu'eux. À court terme, c'est intéressant. À moyen terme ça dépend du contexte. À long terme, c'est bien moins intéressant.


1. Désolé, mes images datent, depuis quelques années j'écris avant tout avec un ordinateur mais ça ne m'empêche pas de rêver mes écrits comme ça, « couchés sur le papier »...
2. Ce qu'on nomme l'ère commune (ou EC) est la période qui commence le premier janvier de l'an 1 du calendrier dit chrétien. La raison pour laquelle on a décidé de définir une date de début de l'ère commune est de commodité, cela permet de dater un événement présent, passé ou futur d'une manière non ambiguë et universellement (enfin, mondialement) admise. Quel que soit le calendrier local ou personnel admis et utilisé, on utilise aussi, quand nécessaire, celui de l'ère commune de manière à ce que quiconque dans le monde puisse déterminer de manière non équivoque de quel moment dans le flux temporel il est question. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la date de début de l'ère commune a été tardivement fixée, vers 530 EC, et récemment admise couramment, au XV° siècle EC. Il y eut encore des ajustements, pour régler des petites incohérences, notamment le fait que l'année solaire ne compte pas un nombre exact de jours. Dans le calendrier duquel découle celui de l'ère commune, le calendrier romain, on réglait la chose au petit bonheur, certaines années on ajoutait un mois intercalaire de durée variable pour corriger la dérive, mais ça marchait couci-couça. C'est en 1582 seulement, avec la réforme grégorienne du calendrier, qu'a été définie une méthode simple et régulière pour faire que les solstices et équinoxes tombent toujours à la même date, à un jour près, dans le calendrier dit chrétien (en fait, catholique). C'est ce calendrier qui date l'ère commune. Pour plus de détails là-dessus, et aussi sur les autres calendriers universels (maçonnique et historique principalement), voir l'article de Wikipédia.
3. En fait, il l'a dit en décembre 2016 mais c'est ça le miracle de la radio : ce que dit un jour est dit pour toujours et toujours actuel.