D'après les spécialistes des maladies de l'âme, les “psychelquechoses” ou équivalent, il y a des personnes souffrant d'une de ces maladies, elles ont “des voix dans la tête” et des voix qui ne sont pas les leurs. La deuxième proposition est de l'ordre de l'évidence, sa propre voix vient de la tête mais n'y réside pas, elle va vers les autres, une partie plus ou moins précise revient vers la tête, côté oreilles, une autre encore moins précise à travers la chair et les os de la tête, peu après locution. Vous l'aurez vu je pense, un chanteur qui veut entendre sa propre voix à-peu-près précisément met sa main en conque entre bouche et oreille, sans ça l'audition de soi-même est approximative. La première proposition, “avoir des voix dans la tête”, est de l'ordre de l'évidence : une “pensée” est un objet compact, on ne pense pas avec des mots, on “imagine”, on se forme une représentation d'une partie plus ou moins étendue de la réalité, représentation qui n'est pas semblable à cette réalité mais qui a une même caractéristique, former un objet compact, indivisible. Une pensée est un objet de la réalité et comme telle, aussi longtemps qu'elle reste pensée elle est, dirait Leibniz, une “monade”, un “atome de réalité”. Une monade est factuellement divisible, mais un atome au sens ordinaire l'est, jusqu'ici chaque fois que les physiciens ont cru déterminer l'atome physique, quelques temps plus tard il apparaissait que cet “atome” était divisible, celui de la fin du XIX° siècle, qu'on peut nommer “atome chimique”, celui de la table de Mendeleïev, se révéla finalement non atomique, formé de plusieurs “atomes” (électron, neutron, positon) qui, quelques temps après, se révélèrent à leur tour non atomiques, composites. Une monade est un “atome conceptuel” compact dans un certain contexte, divisible dans d'autres et partie d'une monade plus large dans d'autres contextes. l'atome chimique est composite si l'on fixe le contexte au niveau de ses composants élémentaires, compact au niveau chimique, et partie d'un atome au niveau moléculaire.

Une pensée est une monade au niveau “intellectuel”, on “pense la réalité” en parcelles compactes, mais on la divise en parcelles quand on veut la communiquer, la diviser en concepts associables à des mots, lesquels concepts et mots sont alors des monades, même si l'on peut eux aussi les diviser, les concepts en concepts de moindre portée, les mots en “formants”, sons ou lettres ou traits de composition d'idéogrammes. Entre la pensée compacte “intellectuelle” et la pensée diffuse “conceptuelle” il se passe “un certain temps”, un temps assez bref mais non nul. C'est là qu'on a “des voix dans la tête”, durant ce moment où une pensée compacte est divisée en concepts et ces concepts associés à des “idées de mots”, des “mots dans la tête” qui bien sûr ne sont pas des mots mais des actions, des impulsions du système nerveux pour mobiliser les organes phonateurs de manière à former les sons du mot à prononcer pour “dire le concept” : je pense quelque chose en lien à mon interlocuteur et en lien à la circonstance, notre première prise de relation du jour, et cette “pensée” va se concrétiser par « Bonjour », ou « Salut », ou « Ça va ? » ou autre forme linguistique exprimant “prise de contact avec un semblable”. Les “voix dans la tête” peuvent avoir plusieurs causes liées à ce moment.

Une première cause possible est ce qu'on appelle subvocalisation : quand on apprend à parler, à faire cette opération de conversion d'une pensée en mots qui forment des énoncés correspondant à cette pensée, dans les débuts pour tout le monde et plus longtemps voire toujours pour certains, spécialement quand on lit un texte en silence, on subvocalise, on mobilise les organes phonateurs pour “prononcer les mots” sans les prononcer proprement et généralement, sans entièrement les former, entre autres on ne va pas ou l'on va à peine mouvoir la partie la plus externe, la mâchoire et les lèvres, et la plus interne, les cordes vocales, ni comprimer les poumons, quelque chose comme de la ventriloquie muette. Le simple fait de mobiliser cet appareil phonateur a une sorte d'effet miroir, notre appareil sensorimoteur analyse en retour que “des sons ont été émis pour former des mots” mais comme ils n'ont pas été réellement prononcés, ce sont donc “des mots dans la tête” et comme tout mot prononcé à une “voix”, ce sont “des voix dans la tête”. Ce phénomène de subvocalisation est connu de longue date et sert d'argument pour imaginer des instrument de communication en science fiction dans des contextes où les locuteurs ne peuvent parler normalement, entre autres dans le vide, dans les romans d'espionnage pour “entendre les pensées” de la personne espionnée, et depuis quelques lustres dans la réalité pour doter de moyens de s'exprimer en mots des handicapés ne pouvant émettre des sons audibles ou/et bien formés.

Une autre cause vient du délai : théoriquement, l'apprenti parleur doit intégrer le fait que ce délai entre le moment où l'on forme une pensée et celui où l'on compose les concepts pour prononcer ou non les mots associés, on peut procéder à la division de la pensée non pour “exprimer sa pensée”, parler, mais pour l'analyser, lui donner de l'extension, les concepts étant eux-mêmes des pensées mais des pensées “préexistantes”, déjà disponibles, ce processus permettant de déterminer si cette pensée est un accident, un “sentiment de pensée”, ou une pensée réelle, et dans ce second cas si elle se relie à d'autres réalités, si elle a quelque intérêt ou non. Je ne sais pas vous mais pour moi je ne cesse d'avoir des pensées qui, à l'analyse, n'ont pas un grand intérêt et que je m'empresse d'oublier. Par exemple, quand je fais une erreur en tentant de réaliser une action et que c'est du à une mauvaise appréciation du contexte (par exemple, vouloir saisir un objet qui est un peu plus à gauche ou en bas que ce qu'il m'en semblait, ou qui se déplace plus vite que je ne le croyais) j'ai une pensée instantanée qui associe le sentiment de frustration, l'analyse de la cause de l'erreur et un sentiment d'auto-dépréciation, qui pourrait se formuler en « Mais quel con ! Tu ne peux pas faire attention ? J'te jure... » mais qui le plus souvent reste informulée. Et quand je la formule, mentalement ou oralement, d'une part je passe assez vite à autre chose, de l'autre et quel que soit le cas, j'ai conscience de ce que c'est ma pensée et ma voix même si ça reste “dans ma tête”. Or certains ont des difficultés là-dessus et on le sentiment que ce n'est pas leur pensée informulée mais “une voix dans la tête” autre que la leur.

Et autres cas, qui se résument en ceci : il n'est pas évident de maîtriser les langages articulés humains, il n'y a rien de naturel à dissocier une pensée en concepts, à associer ces concepts à des mots, à diviser ces mots en sons et à émettre ces sons avec un appareil phonateur complexe qui mobilise plusieurs organes et un grand nombre de muscles. À la base, la perception que l'on pense avec les idées des autres et que l'on parle avec la voix des autres n'est pas fausse, les idées ne sont pas “dans l'air” et les mots “dans la nature”, ils nous viennent des humains qui les possèdent déjà, les maîtrisent et les diffusent, et il faut un temps plus ou moins long selon les individus mais du moins, de trois ans ou plus, rares sont les cas où l'on constate une maîtrise déjà importante du processus dès deux ans et assez souvent encore, une assez bonne maîtrise a lieu plutôt vers quatre ou cinq ans. Et donc, il y a les cas où ça n'arrive jamais : “les voix dans la tête” sont un des cas où ça peut ne pas se réaliser correctement, les “autismes” sont d'autres cas, où le problème est souvent la difficulté, parfois la difficulté de réaliser l'association entre pensée, concepts et mots, “dysorthographie” et “dyslexie” et leurs équivalents oraux qui entre autres conséquences ne permettent pas de bien distinguer la différence entre deux lettres ou sons, deux mots écrits ou oraux, et qui dans des cas graves peuvent s'apparenter à l'aphasie. Bien sûr, les causes sont multiples : génétiques, congénitales, accidentelles et j'en oublie, mais aussi, mais hélas trop souvent, relationnelles, je veux dire, par incompétence ou par malignité les humains qui sont censés permettre à des enfants d'apprendre peuvent provoquer ce type de dysfonctionnements. En tous les cas, le plus souvent ce ne sont pas à proprement parler des maladies et en tout cas rarement des “maladies mentales” mais plutôt des, que dire ? Des déficiences ? Quelque chose comme ça. Et parfois le contraire.

Les êtres humains “normaux” ça n'existe pas : la norme est le développement d'un individu selon un modèle abstrait médian déduit d'un écart type, chaque individu pouvant en tous les domaines de développement être “vers le haut”, “vers la moyenne” ou “vers le bas”, ou être plutôt dans tels et tels domaines vers le haut, vers le milieu ou vers le bas ; certains sont “au-delà du haut” et classés génies ou surdoués, d'autres en-dessous et classés débiles ou infirmes, “handicapés”. L'espèce est très tolérante et l'écart-type très large mais quand on est très en-dessous dans certains domaines ou dans tous on parlera de déficience. Même en ces cas l'espèce sait mettre en place des méthodes matérielles (prothèses) ou fonctionnelles (éducation spécialisée) qui réduisent la déficience pour permettre aux individus d'entrer dans l'écart type, parfois (et dirai-je, de plus en plus souvent) à un niveau proche de la norme ou au-dessus d'elle, par exemple un handicapé physique qui par ailleurs (intelligence, cognition, sociabilité, etc.) est déjà dans la norme ou près d'elle peut avec des prothèses efficaces voir toutes ses capacités progresser et se retrouver très au-delà de la norme et, assez souvent, au-delà de l'écart type dans certains domaines, je pense notamment à certains de mes amis de l'époque où j'étais étudiant qui, ayant eu l'opportunité d'avoir une mobilité ou une habileté “normale” par leurs prothèses, ont alors pu plus librement agir dans les domaines “intellectuels”, ce qui les plaçait assez au-dessus de la norme, et aussi bien sûr à ces sportifs de haut niveau “handicapés” qui, si la société n'était pas réticente à remettre en cause ses catégories, pourraient parfaitement participer à des compétitions pour sportifs “normaux”, pour “valides” comme disent plaisamment et un peu cruellement les “invalides”.

De cela il ressort que les “déficiences communicationnelles” ne sont le plus souvent pas des “maladies de l'âme” ou de l'esprit ou du mental (pour autant que tout cela existe) mais des conséquences de déficiences souvent remédiables si on sait les analyser et les compenser, et souvent irrémédiables si on situe le problème “dans la tête”.