La page évoquée est « CAR . CDR », j'y développe le propos mais sur un plan biologique, “les générations nouvelles remplacent les générations anciennes”, considérant que les humains sont, pour le religions et les idéologies en général, pour les sciences, et effectivement, des “créatures”, par le fait les êtres issus de ces créatures sont des créatures, et par le fait les nouvelles générations remplacent les anciennes. De ce point de vue assez évident, si la créature du jour est dans la crainte que sa créature la remplace, sa crainte est fondée, si maintenant elle imagine que, ne créant pas de créatures, elle gardera la place, elle se trompe, de toute manière elle sera remplacée et si ce n'est pas par sa propre descendance ça sera par celle d'autres lignées. Le choix n'est donc pas entre être remplacé ou non mais entre être remplacé par sa descendance ou non.

Certains disent qu'ils préfèrent ne pas être remplacés par leurs descendants – ce qui ne les empêche pas pour ça de procréer mais quand la cohérence entre le discours et les actes deviendra la règle mon métier d'humoriste amateur en prendra un coup, l'humour est le doigt qui pointe sur l'écart entre ce qu'on dit et ce qu'on fait et le rire qu'il suscite une défense devant la faille qu'il révèle, on ne rit pas des traits d'humour comme on le fait pour la farce ou le comique, qui au contraire grossissent la cohérence supposée, soit de la pensée, soit du discours. Le rire que suscite l'humour est celui, incontrôlable, de l'enfant perdu dans la nuit, il rit de sa peur pour tenter de la faire fuir – ce qui réussit modérément. Certains préfèrent donc ne pas être remplacés par leurs descendants en faisant l'hypothèse que si on ne procrée pas, en quelque sorte on “préserve sa substance vitale”, donc on vivra éternellement. Ouais... On dira qu'on y croit... Cela dit certains y croient vraiment et font beaucoup de choses étranges, souvent pas très morales, pour parvenir à cela, découvrir le Grand Secret, celui de la Vie Éternelle. Paraît même que certains l'ont trouvé mais on ne les voit jamais à la télé. Deux solutions : c'est vrai mais tellement ignoble comme méthode qu'ils préfèrent ne pas en causer, ou c'est faux et quand il y a des gogos pour y croire et le dire, c'est qu'il y a des escrocs dans leur entourage. Perso, j'ai tendance à privilégier la seconde hypothèse sans exclure la première mais vous savez quoi ? Si un sale type a découvert le Grand Secret je préfère n'en rien savoir, ça risquerait de me tenter d'essayer sa méthode, et je préfère ne pas...

Trêve de plaisanterie, d'évidence le Grand Secret n'est pas près d'être découvert mais peu importe, par le fait des tas de gens mobilisent d'énormes ressources pour ça, pour le Grand Secret, et ça c'est regrettable, parce que c'est à moi qu'ils prennent ces ressources, à moi et à tous ceux qu'ils exploitent pour financer leurs vains projets. Passons.

Donc, la créature de la créature remplace nécessairement la créature. C'est que, toute créature qui crée une créature est un créateur et son œuvre une création. Or, et toutes les religions le disent, chacune à sa manière, une fois faite sa création le créateur se retire et n'intervient, de loin en loin, que pour la corriger un chouia si elle va vers sa propre destruction. Vous me direz, toutes ces conneries c'est des histoires de bonne femmes, c'est n'importe quoi, si le “créateur” s'est retiré c'est parce qu'il est mort, donc aucune chance qu'on le voie revenir pour nous chatouiller la plante des pieds ou autres tortures. C'est vrai, c'est très vrai, des histoires de bonnes femmes, le créateur mort, pas de retour possible. Et c'est à la fois faux. Socrate, Bouddha, Jésus, Mohammed et Karl Marx sont morts et bien morts. Ce sont des créateurs, de philosophies, d'idéologies et de religions, certains sont morts de les avoir créées et en tout cas aucun ne risque de revenir parcourir les routes et les champs en nous menaçant des sept plaies et des flammes de la Solution Finale. Ils sont morts mais le germe même de leur création est toujours vivant, leur pensée est toujours vivante dans la mémoire de leurs héritiers, et chaque fois que cela devient nécessaire certains d'eux la décapent des siècles ou des millénaires de gloses, de commentaires, de manipulations, de travestissements, pour aller à l'os même de cette pensée et par cela les ressusciter. C'est sûr, ni Jésus, ni Mohammed, ni Socrate ni Marx ne renaîtront, mais il seront “suscités de nouveau” par la transparence tranchante de leur pensée débarrassée des scories du temps et des outrages qu'on lui fit subir en en transformant le sens.

C'est le malheur des créateurs : assez vite après qu'ils ont initié leur création, des épigones un peu (ou beaucoup) obtus, se prennent à “interpréter”, c'est-à-dire à changer le sens de leur message. Il en reste toujours quelque chose mais les interprétations succèdent aux interprétations, puis on fait l'interprétation des interprétations, puis l'interprétation de l'interprétation de l'interprétation, etc. Le “retour du créateur” c'est juste ça, dès que le niveau de dilution du message original est trop important on revient à lui. Ce qui n'est pas très compliqué parce que le message, pour divers qu'il soit dans sa réalisation, est le même dans son essence : le seul qui puisse savoir ce qui est bon pour soi est soi, donc ne pas suivre la règle de qui que ce soit sinon la sienne propre. Je parlais des épigones, ils ne sont pas un problème, juste un frein pour leur propre progression. Le vrai problème ce sont, moi j'appelle ça les salauds ou les escrocs ou les illusionnistes, je ne les ai pas encore nommés ainsi mais on peut aussi dire les mages, disons, les personnes qui ont bien compris le message mais non son but. Les épigones je les nomme les cons ou les pigeons ou les gogos, ils comprennent le but mais pas le message.

Les gogos et les escrocs sont complémentaires. Le principe général est simple : l'escroc a compris la méthode et s'en sert pour persuader le gogo de regarder ailleurs que vers le but en lui donnant l'impression qu'il regarde dans la bonne direction, “vers le but”. Du fait même que les escrocs ne comprennent pas le but, ils font quelque chose de curieux : ils montrent aux gogos “la bonne direction”, par contre ils leurs indiquent le chemin le plus long. Le but est, en gros, “revenir à soi”. Le monde des idées est comme le monde réel, fini et globalement sphérique. Qui veut revenir à soi n'a rien à faire puisqu'on est toujours avec soi, donc il n'y a pas à “revenir à soi”. Dans le monde des idées c'est comme dans le monde réel, qu'on aille “vers l'est” ou “vers l'ouest”, au bout du chemin on revient à son point de départ, donc on revient à soi. C'est le grand problème des escrocs, ils ne savent pas qu'ils indiquent la bonne direction. Comme ce sont des gens prudents ils laissent toujours un peu d'avance aux gogos, au cas où, s'il arrivait un accident. Ce qui fait qu'à la fin du voyage, et bien, ils ont toujours un temps de retard quand les gogos reviennent à la réalité, et toutes les magouilles inventées pour masquer le but s'écroulent d'elles-mêmes.

Ça m'éloigne sans m'en éloigner de la question de la créature de la créature. La principale crainte fantasmatique actuelle est celle du remplacement des humains par les machines, les machines réelles (les robots, les ordinateurs, les réseaux) et formelles (les logiciels, “l'intelligence artificielle”, “les algorithmes”), la principale crainte concrète est celle du Grand Remplacement, incarné par “les jeunes”, “les terroristes” et “les migrants”. Ouais. Et bien, c'est déjà fait. La créature de la créature remplace toujours la créature, cela pour son plus grand bien. Les robots remplacent les humains dans les tâches abrutissantes ? Tant mieux, ça les rend disponibles pour les tâches enrichissantes. Les réseaux communiquent plus vite et plus précisément que leurs créateurs ? Tant mieux, puisqu'ils communiquent par et pour les humains, donc améliorent les capacités des humains. Les robots couplés aux ordinateurs produisent des prothèses bioniques ? Tant mieux, ça évite les problèmes d'incompatibilité et ça permet une adaptation parfaite pour chaque personne de la fonction déficiente palliée par la prothèse. Les jeunes remplacent les vieux ? Tant mieux, les vieux vont pouvoir prendre des loisirs et se consacrer à eux-mêmes, “revenir à soi”. Les étrangers viennent chez nous ? Tant mieux, nous devenions des pays de vieux avec de vieilles idées, ça donnera du sang neuf et des idées nouvelles. Mieux même :nous leur avions amené nos idées nouvelles il y a longtemps, un ou deux ou quatre siècles ou plus, ils les ont remises à neuf et nous les rendent aimablement, en remerciement de notre don ancien. Quant aux supposés “terroristes”, et bien, les vrais terroristes sont des gens de mon genre, ils déchirent le voile de l'illusion pour retrouver la réalité masquée, et ça fait peur. Les assassins qu'on affuble fallacieusement de ce terme font peur et commettent des exactions ignobles mais non pour lutter contre l'illusion, bien au contraire pour la renforcer. Ils ne le savent pas mais ce sont les meilleurs auxiliaires de ce contre quoi ils croient agir. Ne pas chercher de complots, c'est intrinsèque au système, au couple cons-salauds : le conditionnement des cons a des effets secondaires désastreux, certains “cons” ont un mode d'être au monde de type “salaud” et ne prennent un comportement de “cons” que par circonstance. Dans les périodes troublées la contradiction entre leurs pulsions profondes et leur condition réelle “les rend fous”. Ce qui est regrettable pour les salauds : lutter contre leurs créatures les révèle en tant que créateurs. Ce n'est pas prévu dans leur programme de Conquête du Grand Secret que les cons deviennent des salauds, ça trouble quelque peu le schéma...

Le cycle de la vie : don et contre-don.

Au départ tout le monde veut donner et personne ne veut recevoir, donner est une gloire, recevoir est une honte. À la fin la honte tourne en gloire et la gloire en honte. C'est ainsi, don et contre-don.


Tenant compte que chacun recevra à la mesure de ce qu'il donna. La sagesse ancienne le dit, « Chacun mourra pour sa propre iniquité ; tout homme qui mangera des raisins verts, ses dents en seront agacées », et les salauds sont amateurs de raisins verts.