Il y a un problème simple avec les mots, chacun les comprend à sa manière. De ce fait, quand j'écris ou dis quelque chose, le sens que je donne à mon discours ne sera pas celui que vous lui donnerez, pour la raison évidente que vous n'êtes pas moi. Bien sûr il y a des degrés dans les écarts, tant au plan des discours qu'à celui des émetteurs et récepteurs.
Un roman comme À la recherche du temps perdu, un ouvrage philosophique à la manière de Heidegger, ne sont pas des objets discursifs simples et univoques, de ce fait ils donneront lieu à une grande diversité d'interprétations. À l'opposé, le discours immédiat simple et univoque ou l'ouvrage technique le moins ambigu possible (mode d'emploi par exemple). Côté locuteurs on a deux cas extrêmes, l'émetteur hermétique et le récepteur solipsiste, qui se retrouvent souvent dans le même être : par incapacité propre ou par volonté, certaines personnes ne cherchent pas à utiliser le langage de la manière la plus commune. Pour exemple d'un émetteur qu'on peut estimer involontairement hermétique, Antonin Artaud, pour ceux qui le sont volontairement ils sont légion et ont des motivations diverses (propagande, publicité, protection du secret, désir de n'être compris que d'un nombre restreint de personnes...). Les récepteurs solipsistes involontaires sont très nombreux, pour des causes diverses, déficiences intellectuelles, problèmes de communication, éducation... Ceux volontaires sont très nombreux aussi et on peut dire que là encore les causes sont diverses mais on peut les résumer à un motif, l'entre-soi, le désir de ne pas accepter la commune sociabilité.
Pour conclure cette introduction, les mots ont eux-mêmes une plus ou moins grande extension et un sens plus ou moins concret, et dans leur usage sont pris en leur sens littéral ou en des sens autres, qu'on dira rhétoriques, par exemple métaphoriques ou métonymiques, qui font qu'une même phrase peut être comprise littéralement et sans équivoque, ou être équivoque, ou peut ne pas signifier ce qu'elle semble signifier. Pour exemple, on peut inviter une personne à fermer une fenêtre en lui disant « ferme cette fenêtre » ou en lui disant « il commence à faire frais ». Pour autre exemple, un mot comme “maison” a un sens immédiat simple, un bâtiment à usage d'habitation, et de nombreux sens dérivés qui ont parfois un très lointain rapport avec ce sens premier. Enfin, un mot comme “liberté” n'a pas un sens concret simple et a une multitude de sens abstraits, son usage abstrait a donc de bonnes chances (ou de grands risques) d'être équivoque et de ne pas être compris identiquement par les émetteurs et les récepteurs d'un discours qui emploie le terme.
Limites intrinsèques à l'intercompréhension.
De mes études en linguistique j'ai retenu ceci entres autres choses, le sens que l'on donne à un mot est tributaire de l'appréhension et de la compréhension qu'on a du monde. Un exemple évident que donne je ne sais plus quel auteur, peut-être André Martinet ou Georges Mounin, peut-être A. J. Greimas, est celui du mot “herbe” : pour un citadin sans désir de faire de grandes distinctions parmi les végétaux, tout ce qui est vert et forme un tapis végétal est de l'herbe, pour un paysan ça regroupe un ensemble limité de plantes, pour un paysagiste ça regroupera un autre ensemble de plantes, pour un amateur de haschisch ça sera un parmi bien d'autres termes euphémiques ou hermétiques pour désigner le chanvre, pour un taxonomiste ça spécifiera un ensemble restreint de graminées, etc. Selon les contextes ont peut varier la compréhension du terme, si je discute avec un agriculteur ou avec un citadin peu versé en taxonomie, j'en aurai une compréhension différente, mais ça dépend aussi de l'appréhension de la langue de chaque locuteur, un agriculteur solipsiste et un citadin borné peuvent ne pas vouloir ou pouvoir s'entendre sur le sens du mot, du fait leur intercompréhension sera assez limitée sur le sujet.
L'incompréhension est souvent le résultat d'une intercompréhension limitée non corrigée par la volonté ou la capacité de réduire cette limitation. J'évoquais le mot “liberté”, si on y ajoute “entreprendre” et qu'on émet le syntagme “liberté d'entreprendre”, par exemple dans la proposition « Mon but est d'ouvrir à tous la liberté d'entreprendre », pour peu que l'on soit une personnalité politique en position de mettre en œuvre ce projet (non pas de permettre à tous la liberté d'entreprendre mais d'ouvrir à tous la possibilité d'une telle liberté, libre à chacun de le faire), par exemple le président de la République française appuyé sur une forte majorité parlementaire, on peut être à-peu-près assuré de se retrouver avec une majorité de personnes publiques intéressées à la politique qui jugeront que cette proposition n'est pas valable. Pourtant, presque toutes affirment et je suppose, une bonne majorité souhaite, vouloir que chacun dispose du plus de liberté et de libertés que possible et une large part de ces personnes estiment qu'entreprendre (c'est-à-dire, nous dit le TLFi, agir, et spécialement « Mettre à exécution un projet nécessitant de longs efforts, la réunion de moyens, une coordination, etc. », avec comme exemples « Entreprendre des études, des recherches, l'ascension de l'Everest ») est souhaitable pour la plupart de leurs semblables, pour autant que soit préservée la liberté de chacun à le pouvoir.
Partant de l'hypothèse que pour la plupart les gens sont plutôt favorables à la liberté d'entreprendre, sinon en général et abstraitement au moins pour eux-mêmes et concrètement, on se retrouve régulièrement dans la situation où une majorité, pour des raisons diverses et souvent opposées ou contradictoires, va refuser une proposition que, se trouvant dans la même position, chaque membre de cette majorité ferait. Le syntagme “liberté d'entreprendre” a pris avec le temps un sens restreint, pour se réduire à la possibilité assez peu libre de créer une entreprise industrielle ou commerciale...
Ouais bon, je vais laisser ce texte en jachère pour le poursuivre peut-être plus tard, ou réorienter le discours. Mon plus grand défaut, comme rédacteur, est de vouloir élucider une question, ce qui n'est pas très utile, une fois compris le fait qu'il n'existe pas deux individus ayant une même compréhension du monde, automatiquement les sens des mots, des phrases, des textes diffèrent pour chaque individu. L'incompréhension réciproque est une chose normale et, dans les cas des rapports directs en petits groupes (disons, moins de quinze personnes) ça ne pose pas trop de problème, en fait une part non négligeable des échanges verbaux porte sur ces échanges même et vise à régler la possible incompréhension réciproque. Bien sûr, plus les échanges sont concrets et simples, plus la part de “réglage d'intercompréhension” est réduite. Mes études en linguistique (en sciences du langage dit-on à l'université, ce qui est plus exact) m'ont appris bien des choses, notamment on a fait l'estimation moyenne de la part significative d'un discours oral ou écrit et, dans une part non négligeable des échanges elle va de moins de 50% à moins de 10%, le reste étant du réglage, de la répétition, du “phatique” (ce que l'on nomme la fonction phatique du langage est toute cette part qui n'a pas de sens précis et sert aux interlocuteurs à vérifier que le canal de communication est maintenu ou établi/rétabli et l'intercompréhension augmentée). Le problème intrinsèque à toute communication est la perte de précision, qu'on peut nommer le bruit, un phénomène à la base des théories de l'information et de la communication : plus l'auditoire est large, distant et indéterminé, plus le signal porteur de communication perd de précision et moins on a de retours sur la compréhension du message par chaque auditeur.
De la cellule à la société, continuités et ruptures.
Je le dis souvent, je ne suis pas adepte des conceptions téléologiques en tout domaine mais du moins on peut faire le constat que la tendance à long terme de l'évolution du vivant est la complexification et l'augmentation en taille des individus. Ça n'induit pas que la vie soit plus favorable aux gros organismes complexes, considérant l'ensemble de la biomasse force est de constater qu'elle se compose pour l'essentiel d'individus très rudimentaires, virus et procaryotes en grande majorité, puis eucaryotes unicellulaires ; parmi les organismes, la plus grande part de la biomasse est formée d'individus de taille réduite ou/et peu complexes, parmi les animaux ou les autres règnes, pour les animaux principalement des invertébrés, hors des milieux aquatiques en majorité des insectes sociaux (en premier les fourmis) et des vers (en premier les lombrics). Cela posé, si pour les espèces ça n'est pas si favorable, pour les individus il y a un certain avantage à être gros et complexe, avec ce problème que si les conditions changent brusquement et fortement leurs capacités d'adaptation sont beaucoup plus réduites que pour les individus les plus simples. Autre problème, il y a une limite, variable selon les conditions et selon les règnes, à l'augmentation en taille et complexité pour un individu. Du fait, arrive un moment où l'on doit « internaliser des ressources » ou « faire de la croissance externe » pour augmenter en taille comme en complexité. Pour exemple, quand on parle de bactéries géantes ou de virus géants, pour les premières ce sont des individus de moins d'un millimètre de diamètre, pour les seconds d'au plus 0,2 mm, à comparer aux protistes, les eucaryotes unicellulaires, dont les individus de certaines espèces peuvent atteindre jusqu'à 5 mm de long et 2 ou 3 mm de large.
Les eucaryotes ont en premier lieu opté pour l'internalisation des ressources, je veux dire, un eucaryote est un individu composite qui héberge au sein d'une même membrane plusieurs organites ayant leur propre membrane et pour certains leur propre génome. En un sens, on peut considérer le noyau même d'un eucaryote comme une sorte d'organite avec ceci que tout dans la cellule fonctionne en sa faveur. Peu importe comment tout cela s'est fait, du moins le résultat est quelque chose de ce genre : le noyau est un quasi-virus, limité à son patrimoine génétique, un peu de milieu intérieur, une membrane, qui intègre une sorte de « centre de communication et de contrôle », le nucléole, les autres organites dont certains, comme les mitochondries, ont évolué à partir de bactéries, « travaillent pour le noyau et sous son contrôle », l'ensemble étant donc intégré dans une membrane externe. Il existe un type d'eucaryotes qui peut atteindre des dimensions énormes, les myxomycètes (l'article anglophone de Wikipédia précise que dans certaines circonstances des individus peuvent avoir plus d'un mètre de long et un poids de plus de 20 kg), mais cette question d'individu n'est pas évidente, lesdits myxomycètes connaissent deux phases qui alternent, celles, disons, actives, où les individus sont de taille réduite et comportent un seul noyau, et celles passives où ils fusionnent et peuvent compter des milliers de noyaux intégrés dans une seule membrane (soit précisé, les protistes géants déjà évoqués comportent habituellement plusieurs noyaux, ce cas comme celui des myxomycètes indique qu'il y a au moins une autre stratégie que l'organisme pour permettre à un eucaryote de former un individu de dimension importante).
La croissance externe c'est l'organisme. Là aussi c'est une parmi les stratégies possibles pour gagner en taille, l'autre principale étant la colonie, pratiquée par les procaryotes le plus souvent mais aussi par certains eucaryotes : des individus d'une ou de plusieurs espèces s'associent pour constituer un individu mais chaque élément de la colonie est, dans son espèce, identique aux autres. L'organisme offre l'avantage d'une plus grande autonomie, les éléments d'une même espèce se spécialisent et endossent certaines fonctions normalement mises en œuvre au niveau cellulaire. Le nom « organite » dérive du mot « organe » et signifie littéralement « petit organe » mais selon ce qu'on peut en comprendre ça marche dans l'autre sens, l'organisme reproduit le fonctionnement de la cellule en spécialisant ses éléments par groupes de cellules qui constituent des organes. Bien sûr, chaque cellule ou presque fonctionne comme un individu sinon qu'au niveau de l'organisme elle va contribuer selon une fonction précise, respiration, apport d'énergie, dégradation des nutriments, contrôle et communication, etc. Ou presque parce que certaines cellules n'en sont pas strictement, spécialement certains globules sanguins, chez les mammifères les rouges ne comportent pas de noyau ni de mitochondries ni de tout un tas d'autres éléments fonctionnels, à l'inverse certains globules blancs, les granulocytes, comportent plusieurs noyaux. On peut donc dire qu'un organisme fonctionne comme une cellule. On peut aussi dire, concernant les organismes qui m'intéressent le plus ici, les animaux et parmi eux les vertébrés, surtout les mammifères, que la limite en taille et en complexité est atteinte depuis un certain temps. L'option est donc d'en passer par d'autres moyens, qu'on peut dire sociaux, l'association de plusieurs individus, d'une ou de plusieurs espèces, qui constituent un individu.
Qu'est-ce qu'une société ?
C'est une question. J'ai une réponse, celle dite juste avant, l'association de plusieurs individus, d'une ou de plusieurs espèces, qui constituent un individu. D'un certain point de vue toute cellule eucaryote est une société, tout organisme, qui mime le fonctionnement d'une cellule, est une société, in fine toute société est une sorte d'organisme ou de cellule. Disons que ce phénomène qu'est la vie n'a pas un spectre très large de modalités, comme je l'explique plus précisément par ailleurs, chaque individu poursuit deux buts, persévérer en son être et persévérer en son essence, se préserver et se perpétuer, vivre aussi longtemps que possible et se reproduire. À la base ces deux buts sont assez contradictoires : pour se préserver il faut réduire le plus possible ses contacts avec le reste de l'univers, pour se perpétuer il faut au contraire augmenter ses capacités de contact. Ce qui constitue un être vivant, ce qui en fait sa singularité, est son stock génétique, de ce point de vue les virus son des individus essentiels, les bactéries des individus qui sont, les uns existent un temps infini mais n'ont aucune capacité à se reproduire, les autres se reproduisent souvent et beaucoup mais à chaque reproduction l'individu initial disparaît. Cependant, les virus ont une capacité certaine à se reproduire et les bactéries (du moins certaines d'entre elles) une certaine capacité à se préserver mais dans les deux cas ils perdent leur singularité, celle de se reproduire pour la bactérie, celle de persévérer pour le virus.
Qu'est-ce que la vie ?
C'est une question. J'ai une réponse, qui est contraire à celle postulée par les supposés « darwinistes sociaux » qui n'ont rien de darwiniens, la vie n'est pas la lutte de tous contre tous et l'avantage au plus fort ou au plus adapté mais la solidarité de tous avec tous et l'avantage au plus faible et au plus inadapté. Comme l'a mis en évidence Darwin, l'un des principaux mécanismes de l'évolution est l'adaptation, ce qui induit que les individus comme les espèces doivent non pas être adaptés mais adaptables, certes adaptés au contexte actuel mais avec un fort potentiel d'adaptation quand le contexte change. Or, la meilleure manière de s'adapter est de le faire en s'appuyant sur son environnement, en tout premier sur les autres espèces et règnes. À tous les niveaux, celui de la vie en général, celui des règnes, celui des espèces et celui des individus, les deux buts, se préserver et se perpétuer, vont guider les stratégies d'évolution. Comme dit, je n'adhère pas à une conception téléologique de l'univers et de la vie, ni je n'adhère à l'idée d'un dessein, intelligent ou non, l'idée d'un créateur ou d'un horloger universel, ça n'a pas d'intérêt pour comprendre ce qu'il en est de la vie et de l'évolution : je postule qu'il y a un « sens de la vie » non parce qu'il y a une téléologie ou un créateur originel, ça n'est pas impossible mais du moins c'est de peu d'intérêt et de peu de pertinence pour comprendre l'évolution de la vie.
Quand on est au point d'arrivée d'une longue série d'évolutions qui ont conduit à la situation où l'on se trouve on peut en effet avoir l'impression qu'il y a une sorte de dessein intelligent, par le fait la très grande complexité des organismes les plus évolués dans les divers règnes, spécialement chez les animaux et les végétaux, est difficilement admissible comme fruit du hasard, d'où l'idée ancienne d'une puissance directrice, un dieu, un horloger universel, un dessein intelligent pour la version récente pseudo-scientifique. C'est lié à deux faits, le compte non tenu des multiples échecs évolutifs et le compte non tenu de l'état réel de la biosphère.
On n'évolue jamais seul, si l'on évolue.
D'un certain sens, les bactéries et les virus ont cessé d'évoluer depuis assez longtemps. Ça ne signifie pas qu'ils ne s'adaptent pas ni qu'ils ne se transforme, simplement il n'y a pas eu d'évolution stricte pour ces règnes depuis plusieurs milliards d'années, les formes que l'on connaît aujourd'hui existent depuis longtemps et n'ont pas connu d'évolution notable au moins depuis l'apparition des eucaryotes, probablement bien avant (quelques centaines de millions d'années). Il n'y a pas d'adéquation entre adaptabilité et évolution, la persistance des formes virus et procaryote sans changements notables prouve que leur adaptabilité n'est pas dépendante de leur capacité évolutive. À l'inverse la disparition de plusieurs lignées d'individus complexes lors de phases dites d'extinction massive montre qu'il n'y a pas de prime à la durabilité pour les espèces les plus évoluées. Disons, les espèces les plus évoluées ont, durant leurs phases d'expansion et de diversification, certaines capacités et certains avantages que n'ont pas celles moins évoluées mais, à long terme, leur situation est beaucoup plus précaire et moins assurée. Sans vouloir peiner mes semblables, les humains ont un risque avéré de disparaître à terme, quelques siècles à quelques millions d'années, au mieux quelques dizaines de millions d'années. Savoir d'ailleurs si, pour peu qu'ils durent autant, les humains du deuxième millionnaire de notre ère seront de la même espèce que ceux actuels. L'évolution est un phénomène relativement lent, l'adaptation un phénomène bien plus rapide, laquelle peut en quelques générations amener à une différenciation spécifique (ce qui n'induit rien quant à l'interfécondité de ces espèces). Il est très possible que les humains du XXVI° sicle ou du III° millénaire n'aient plus grand chose à voir avec ceux de ce siècle sinon pour le schéma corporel et organique général. Encore plus envisageable que ceux du prochain millionnaire, si du moins il y a encore des humains, nous ressemblent assez peu.
Il est de plus en plus clair que les eucaryotes ne sont pas, comme on l'a longtemps cru, des évolutions dans une lignée ni l'apparition soudaine d'une nouvelle sorte d'individu mais des êtres composites. Comme dit, on peut les voir comme l'association complexe de plusieurs êtres de type virus et bactérie, l'être principal, le noyau, intégrant tout ou partie du patrimoine génétique des autres êtres, assure ainsi la subsistance et la persistance de tous. On peut dire qu'au moins depuis les eucaryotes le « socialisme » comme état, non comme doctrine ou idéologie, est le fonctionnement normal de la vie, sous deux formes, la symbiose et le commensalisme : dans la première les divers êtres qui « socialisent les ressources » le font à l'intérieur d'une structure unique et fonctionnent comme un seul être, dans la seconde les espèces secondaires (au sens où elles n'intègrent pas l'être principal, non au sens où leur fonction serait secondaire) agissent en périphérie de l'être principal et sont en rapport de réciprocité, les « déchets » des uns formant la nourriture des autres. De ce point de vue, la notion même de déchet n'a pas trop de sens sinon d'un point de vue neutre et transitoire : à un moment du processus général à l'œuvre dans un système écologique, une partie des ressources provisoirement inutilisées est le résultat d'une action d'un des acteurs du processus, un « sous-produit » qui ne lui est pas utile ou qu'il ne peut utiliser sous cette forme mais très vite d'autres êtres en auront l'usage et, après un cycle plus ou moins long, tout ou partie de ce sous-produit sera transformé en une ressource utile pour celui qui l'a initialement produit.
En passant, mais j'y reviendrai probablement dans ce texte ou un autre, les principaux problèmes que connaissent les sociétés humaines actuelles viennent de la production de « déchets stériles », qu'une partie des déchets utiles soit soustraite du processus général ou que l'on produise des déchets non intégrables à ce processus. Dans un état pas si ancien de la société, en gros jusqu'au premier quart du XIX° siècle, tout ce qu'une société produisait était, disons, recyclé, et même la production massive de déchets est récente, au moins jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale une très large part desdits déchets était réintroduite dans le circuit, de nombreuses activités, qui persistent dans les sociétés dites les moins avancées et même dans certaines dites avancées ou en voie de le devenir, avaient pour fonction de collecter, transformer et recycler ces supposés déchets, les chiffonniers ou “biffins”, les ferrailleurs, les équarrisseurs, etc. Or, dans une société organisée selon le schéma de l'économie de guerre telle que développée entre le début de la première et la fin de la seconde guerre mondiale il est beaucoup moins coûteux de produire que de recycler, ce qui fait que des biens jusque-là intéressants comme « matière première », tels les vieux tissus, sont devenus en large part des déchets stériles.
Symbiose, commensalisme, « économie mixte » et leurs versions dévoyées.
Il n'est pas si évident de distinguer la symbiose et le commensalisme, et pas si évident de les distinguer de leurs versions peu souhaitables, le parasitisme et, que dire ? La perturbation ? L'infestation ? Disons, tous ces processus, externes ou internes, où des individus ou des groupes mobilisent à leur profit seul et au détriment du processus général des ressources ou des fonctions, et qui de ce fait mettent en péril le processus général. Le parasitisme est la version dévoyée du commensalisme, les autres processus perturbateurs ont le plus souvent un rapport avec la symbiose. Enfin, comme dit il n'est pas toujours aisé de distinguer symbiose et commensalisme, il y a une forme d'« économie mixte » qui a des traits communs avec le commensalisme et avec la symbiose. Pour exemple, un organisme comporte en part variable mais assez importante du “soi” et du “non soi”, des cellules dérivant de la cellule initiale à l'origine de cet organisme et des cellules ou autre êtres, notamment des virus, qui n'en dérivent pas, notamment une grande masse de bactéries. Un corps humain par exemple contient en nombre d'individus autant de bactéries qu'il compte de cellules, qui pour leur plus grand nombre se situent dans ou sur les organes « interfaces », la peau et le trajet digestif, de la bouche à l'anus.
Il y a quelques années j'avais écrit quelque chose là-dessus, on peut décrire un organisme comme une sorte de bouteille de Klein, un volume dont la surface serait un ruban de Moebius en trois dimensions. Soit dit en passant, le ruban de Moebius, qui est aisément réalisable, comme la bouteille de Klein, pas vraiment réalisable, sont des bons modèles pour interroger les notions de surface, de volume et de dimensions : on peut dire qu'un ruban de Moebius est une sorte de surface en une ou en trois dimensions, dira-t-on, une « surface à une face et en volume », la bouteille de Klein un volume à deux ou quatre dimensions. Donc, l'organisme comme une bouteille de Klein, une surface dont les composantes externe (la peau) et interne (le trajet digestif, qui inclut l'appareil respiratoire, lequel permet de digérer – ingérer et excréter – l'air, ou l'eau pour les animaux aquatiques) dont il n'est pas très aisé de discerner la face externe, tournée vers l'extérieur, et interne, tournée vers l'intérieur de l'organisme. Mais là n'est pas mon sujet, simplement il vaut de comprendre que sans la présence de ces individus “non soi”, essentiellement les bactéries mais aussi quelques organismes microscopiques, par exemple les acariens, sur et dans cette interface avec le milieu que constitue la surface de l'organisme, il ne pourrait pas vivre.
Reporter le contact avec le reste de l'univers à la surface de l'organisme fait que chaque individu qui le constitue, chaque cellule, ne dispose pas de manière immédiate du moyen de digérer, d'ingérer et d'excréter. Ce qui constitue l'aliment, le nutriment des êtres vivants est pour une part assez ou très importante, pour les animaux la quasi-totalité de ce que produisent d'autres êtres vivants, y compris ces êtres vivants même. L'être unicellulaire est en contact direct avec son environnement par le biais de sa membrane, pour les membres d'une colonie ou d'un organisme cette fonction de membrane est prise en charge pour tous par celles en surface ou très proches de la surface. La membrane a deux fonctions, protéger et échanger, sa plus grande partie sert à protéger et est imperméable, mais elle est parsemée de points diversement perméables, certains, qui communiquent indirectement avec l'intérieur, le sont en permanence et servent à s'informer sur l'environnement ; les signaux qu'ils reçoivent vont indiquer à la cellule quels comportements elle doit avoir selon les circonstances et ses besoins, ce qu'elles envoient vers la cellule est donc de l'information, une manière codée de rendre compte de l'environnement, des signaux électriques ou chimiques qui représentent un certain état de cet environnement. En fonction de ces signaux la cellule va réagir, va par exemple se déplacer, ou modifier la forme ou la perméabilité de sa membrane, ou... Bref, faire ce que fait tout cellule, agir pour se préserver. Les autres points perméables ne le sont que sur requête, ils servent aux échanges matériels, soit introduire, soit éjecter des choses diverses et variées, chaque point perméable étant tel qu'il ne permettra qu'a des objets d'une certaine forme et d'une certaine composition d'entrer ou de sortir. Il en va de même pour les organismes sinon bien sûr que c'est plus complexe.
Pour reprendre ma maxime, chaque individu poursuit deux buts, persévérer en son être et persévérer en son essence. Persévérer en son essence consiste à se préserver, ce qui se fait en se rendant aussi imperméable que possible, le parangon de cela étant donc le virus, qui est pure préservation aussi longtemps qu'il persévère en son essence. Les biologistes en sont toujours à s'interroger sur le statut des virus, êtres vivants ou non ? Pour moi ça semble assez clair, ce sont des formes d'êtres qui ont radicalement séparé les deux buts, en tant qu'individus ils sont pure essence, existent mais ne sont pas, vivent mais n'agissent pas, dès qu'ils deviennent actifs ils cessent d'exister en tant qu'individus et pourtant, d'une manière effective, sont, puisqu'en s'intégrant à une structure plus large ils contribuent à la perpétuation de leur espèce. Les autres formes d'êtres vivants, procaryotes et eucaryotes, doivent toujours négocier entre les deux buts et selon les circonstances ou selon leur choix de vie1, vont privilégier un pôle ou établir un équilibre entre eux, ou connaître des alternances, dans leur évolution ou selon les circonstances.
Beaucoup d'individus connaissent une évolution par phases, d'abord une forme initiale plutôt perméable ou plutôt imperméable, puis une première transformation puis encore une, parfois encore une ou deux transformations, et bien sûr dans le cadre même d'une de ces formes ils peuvent connaître des périodes de plus grande perméabilité ou imperméabilité. Sans dire que ce soit le cas de tous les êtres vivants, on peut toujours imaginer des formes extrêmes, des individus qui sont pure essence et totalement imperméables, d'autres qui sont pure action et ont une perméabilité très haute et très constante, du moins tous les êtres que je connais directement ou indirectement sont en capacité de faire varier les deux pôles, parfois de manière extrême, on en a l'exemple dans les déserts très arides où, à l'occasion d'une rare pluie, on voit un territoire apparemment stérile se couvrir de plantes, se peupler de toutes sortes d'animaux, tout cela s'active, pullule et se reproduit en l'espace de quelques jours puis l'aridité revient et tout disparaît aussi vite que ça avait surgi. Ce qui illustre bien cette capacité de beaucoup d'espèces à alterner des périodes, parfois longues, d'activité minimale et de préservation maximale puis, généralement pour une période brève, l'inverse. Cela dit, ça se passe dans bien des environnements même si moins spectaculairement. Dans les zones tempérées d'altitude faible ou modérée, que je connais le mieux, on a une période de perméabilité maximale, à l'opposé une période d'imperméabilité, et entre elles une période de réveil et une période de repli, l'été, l'hiver, le printemps et l'automne ; ailleurs on aura des cycles différents mais qui montrent toujours une alternance entre moindre et majeure perméabilité ou imperméabilité, plus on va vers les pôles, plus les périodes de perméabilité sont brèves, plus on va vers l'équateur plus elles sont longues, à quoi s'ajoutent les circonstances locales, hautes montagnes, zones désertiques...
Au plan des individus, et précisément de ceux qui m'intéressent le plus ici, ceux les plus complexes, il y a eu internalisation d'un phénomène externe chez les unicellulaires (même si, comme dit, les eucaryotes sont déjà une forme d'internalisation mais a minima), qui est proprement ce que je nomme commensalisme et symbiose. Tous les organismes dépendent d'autres individus pour leur survie, les plantes comme les animaux, parmi eux les invertébrés comme les vertébrés. Cette dépendance conduit donc à des stratégies, la symbiose qui réunit deux espèces ou plus dans un seul organisme, le cas le plus schématique de la chose est le lichen, qui combine deux espèces qui n'en forment qu'une. L'autre est le commensalisme, une espèce que l'on dira dominante au sens où elle forme l'élément principal de l'ensemble, cohabite avec d'autres espèces qui, disons, se nourrissent d'elle, et en échange elles contribuent à sa préservation ou à sa perpétuation. L'économie mixte est un commensalisme si intime ou une symbiose si lâche qu'on ne peut déterminer de quoi cela ressort. Le microbiote intestinal humain (anciennement dit flore intestinale) par exemple2, certaines espèces ne peuvent vivre que dans un organisme, voire un seul genre ou une seule espèce3
