Vous connaissez l'histoire des trois coiffeurs ? Au cas où vous ne la connaîtriez pas je vous la raconte. Un coiffeur s'installe dans une ville, à l'enseigne “Le meilleur coiffeur du monde !”. Un deuxième s'installe un peu plus tard et se proclame “Le meilleur coiffeur de l'univers !!!”. Un troisième arrive, regarde les devantures des deux premiers, réfléchit un peu, et prend comme enseigne “Le meilleur coiffeur de la rue”.

L'un des centres de l'univers est, disons, son centre physique, l'autre son centre logique. Partant du principe que la Terre est le centre de l'univers, que la France est le centre de la Terre (je parle de la surface, non du centre souterrain) et, son nom le dit, la région Centre le centre de la France, le centre du centre du centre, le plus central des centres, est selon le point de vue Farges-Allichamps ou Sancoins (centre géographique) ou Mehun-sur-Yèvre (centre logique – le centre du Cher qui est le centre du Berry qui est le centre de la région Centre). Certes je suis “un peu” de parti-pris, et mon histoire des deux centres vise à préparer une surprise, la Révélation des Révélations : la Grande Histoire du Monde a commencé en l'An de Grâce 1429 et en France, et cela par l'entremise de la Glorieuse Jeanne d'Arc. Bon d'accord, les faits les plus décisifs se déroulent un peu en périphérie, à Chinon, Orléans et Loches, mais comme le bon roi Charles VII (enfin, bon, faut le dire vite...) eut sa principale résidence à Mehun pendant presque tout son précaire règne, ça explique. Il y a cette chose amusante que mon idée de Mehun-sur-Yèvre comme centre de l'univers et du début de l'Histoire en 1429 n'est pas entièrement délirante, disons, il se passa en ce temps et en ces lieux (Touraine, Orléanais, Berry) des événements qui eurent des conséquences à long terme sur les événements historiques conduisant à l'actuel état du monde. La chose douteuse dans ma description est celle de “centre de l'univers” qui se base sur le fait que pour les humains, par le fait ils ne peuvent à l'heure actuelle et, de ce qu'on peut en savoir, pour encore un bon moment sinon pour toujours, ne pas pouvoir aller beaucoup plus loin que les limites du système solaire, et encore pas très facilement. Disons, au-delà de la Lune ça devient assez compliqué de se balader, donc même si la Terre est un quartier périphérique d'une banlieue de l'univers, pour l'instant elle figure très bien le centre de l'univers pour vous et moi.

La France est un pays de hasard, m'est avis que le bookmakers de l'époque n'auraient pas mis au début du XV° siècle une cote de moins que 1 contre 20, plus probablement supérieure à 1 contre 30, sur le royaume de France alors en pleine déliquescence. Tel que les choses se déroulaient, Charles VII, auto-proclamé roi de France malgré un traité qui transférait ce titre aux Plantagenêts (héritiers de très anciens concurrents des capétiens), aurait été le dernier et très provisoire capétien à s'en prévaloir. On aurait alors eu, en un premier temps, trois à cinq entités, à coup sûr toute la façade ouest de la Picardie à l'Aquitaine sous domination “anglaise” (en fait, “normande”), l'est et le nord sous domination bourguignonne ou scindée en deux, en partie bourguignonne, en partie “espagnole”, le reste plus ou moins unifié ou divisé en deux, une partie “berrichonne”, une autre “provençale”. La suite je ne la raconte pas mais du moins, la configuration de cette partie de l'Europe aurait été très différente, avec deux “empires” à la fin du siècle, l'un fédéré autour des anglo-normands à l'ouest, l'autre autour des “hispano-germains” à l'est. Il n'est pas évident alors que ce qui naquit précisément au tournant de XV° et VI° siècles, les différents mouvements religieux schismatiques (Église anglicane notamment) ou réformateurs (les Églises réformées et protestantes) de ce temps, se soient déployés de la manière dont ça eut lieu, notamment les deux principaux fondateurs de la Réforme, Luther et Calvin1, n'auraient pas pu trouver les divers soutiens qui permirent leur devenir historique. En toute hypothèse de tels mouvements se seraient déployés mais d'autre manière et avec d'autres conséquences.

Je ne vais pas plus loin dans mon uchronie, l'important dans cette description me semble de pointer que ce que présenté a posteriori assez téléologique, “le sens de l'Histoire”, est assez aléatoire : la France n'est pas la France “de toute éternité” mais un objet en construction permanente aux frontières changeantes, considérant la France métropolitaine elle n'est telle qu'aujourd'hui, à quelques très petits territoires près, que depuis 1944, et dès 1945 son territoire total commença de s'étioler pour connaître de grandes réductions entre 1955 et 1962 et perdre la quasi-totalité de son domaine d'outremer. Le récit actuel du principal “parti nationaliste” sur « la vraie France » ne correspond en rien à celui qu'il tenait publiquement il y a moins de trente ans, et tenait encore au début de ce millénaire dans l'intimité de certains de ses groupes militants prépondérants, où les nostalgiques de la Grande France, de l'encore proche empire colonial, parlaient toujours de l'Algérie française et rêvaient de reconquérir l'Afrique de l'Ouest. Au fond, que veut, que cherche, que désire le “nationaliste réactionnaire” ? Une chose impossible, retrouver les vertes collines de ses jeunes années, c'est-à-dire à la fois une chose qui n'existe plus et une chose qui n'a jamais existé. Si la fille Le Pen n'a pas le même discours que le père Le Pen, ça n'est pas tant qu'elle soit moins nationaliste ou moins réactionnaire que lui, c'est qu'elle n'a pas eu les mêmes jeunes années dans les mêmes vertes collines. D'un certain sens elle est “de gauche”, non qu'elle le soit de fait mais elle a un imaginaire forgé en un temps où “la tradition” était “de gauche”. Ce qui explique assez largement je crois l'écart entre le fond de son discours, tout aussi nationaliste et réactionnaire que celui de son père, et sa forme, qui emprunte celle de son propre bagage intellectuel, correspondant à la forme de discours “politique” dominant dans sa jeunesse, celui stabilisé dans les années 1960-1970, qui quelle que soit la tendance politique des locuteurs, empruntaient leur vocabulaire et leurs concepts au discours “de gauche” à fond marxiste-léniniste-maoïste, que ce soit pour s'en revendiquer ou pour s'y opposer – qu'on soit pour on contre, qu'on dise y croire ou non, en 1970 on parlait des classes sociales et de leur lutte.

Les temps changent, le vocabulaire “politique” aussi, les imaginaires restent. Marine Le Pen est la dernière “communiste” et “jacobine” de France, comme son père fut en son temps (si du moins il ne l'est plus) le dernier “maurrassien” et “pétainiste”. Entendons-nous, je ne parle pas des nostalgiques de ces idéologies et conceptions politiques mais des politiciens d'une certaine importance qui portent ces imaginaires et ces représentations, il est possible et pour l'héritière, assez probable qu'ils ne croient pas à ce qu'ils disent, par contre ils ont bien compris que se faire porte-parole de l'imaginaire profond d'une part significative du corps social est un bon moyen d'exister politiquement sans prendre le risque de devoir mettre son discours à l'épreuve de la réalité. Tous les commentateurs professionnels de la petite basse-cour politicienne parlent du débat d'entre-deux-tours de la présidentielle française de 2017 comme d'un ratage et de la révélation du “vrai visage de Marine Le Pen”. Ouais. Bien sûr. Eux et moi on ne doit pas vivre dans le même monde... J'en parle plus précisément dans un autre texte, «Marine Le Pen ou la stratégie de l'échec», on ne peut parler de ratage et de “vrai visage” quand au long d'une campagne électorale de plus de six mois, ce supposé ratage n'a lieu qu'une fois, et précisément là où il ne devait surtout pas avoir lieu, et que par la suite on retrouve le même personnage que juste avant ce “ratage”. De ce fait on ne peut lire la séquence que comme un acte délibéré, celui d'une personne qui ne veut surtout pas “réussir”. Pour elle, il était important de ne pas confronter son discours à la réalité, et dans sa stratégie un tel supposé ratage n'a aucune conséquence, ça n'entame en rien la ferveur des Vrais Croyants, ce matelas inaltérable de voix qui assure sa survie politique.

Il est intéressant de constater que les Le Pen fille et père font, en quelque sorte, la même analyse que moi : la Vraie France s'origine en l'année 1429 et en l'action de Jeanne la Pucelle (en ces temps lointains, “pucelle” ne signifiait pas proprement “jeune fille vierge” mais plus simplement “jeune fille”, sans préjuger de sa virginité). Possible qu'ils aient une autre vision de la France et de ses origines, pour la fille je ne sais pas, pour le père il est clair que cette origine est plutôt du côté de Clovis avant conversion, son idéologie première qui, longtemps, ne lui valut pas un grand succès électoral, convergeait plutôt avec le fonds idéologique des nazis qu'avec celui des maurrassiens2, mais peu importe, par la structure de leur idéologie cette origine est située là. Non parce que c'est la réalité mais parce que c'est le point d'origine le plus fédérateur : quand ils s'opposeront sur presque tout le reste, du moins les Vrais Croyants s'entendront sur le fait que Jeanne d'Arc représente l'instant où la France “(re)devint la France”.

“L'origine”, quelle qu'elle soit, remonte rarement à plus que trois à cinq générations, au mieux une dizaine. L'élaboration du mythe de Jeanne d'Arc est tardive, elle se fait au cours du XIX° siècle et ne devient consensuelle que durant les deux premières décennies du siècle suivant. Disons, “les Siècles des Siècles” datent au mieux de l'imaginaire de ses arrière-grands-parents, le plus souvent de celui de ses parents ou de ses grands-parents. Ce que dit dans cet alinéa est très facile à démontrer et plutôt que d'en discuter avec des idéologues, que ce soit en matière politique, religieuse ou sociale, interrogez des historiens sérieux, ils vous diront tous la même chose que moi, l'imaginaire des “origines” correspond à l'idéologie dominante d'au moins une trentaine d'années, d'au plus cent à cent-vingt ans. Ce qui fait d'ailleurs que l'imaginaire de “l'avenir” correspond aussi à celui de l'époque, dit autrement, on espère généralement la réalisation d'un projet qui a déjà échoué, et prouvé définitivement son irréalité. C'est aussi pourquoi les projets réalistes ont beaucoup de mal à s'imposer, il faut la circonstance exceptionnelle de l'échec définitif de tous les projets encore en cours, encore présents dans les imaginaires, pour parvenir à proposer, non plus par la voie de l'imaginaire mais par celle de la raison, un projet qui s'enracine sur l'ici et le maintenant. Comme en ce moment par exemple, où il semble que le réalisme a ses chances. Mais bon, les réalistes sont réalistes et savent que les circonstances peuvent faire qu'un projet irréaliste se réalise, parfois à grande échelle, comme durant la période 1933-1947. Non qu'il se soit “réellement réalisé” mais il se réalisa bien au-delà du prévisible, hélas...


1. Compte non tenu du fait que, les choses s'étant déroulées autrement peu avant leur naissance, cela aurait pu faire que tout simplement ils ne naissent pas, ce qui est probable.
2. Ce qui ne fait pas de lui un “nazi” ou un “hitlérien”, autant que je puisse le comprendre il a une vision plus, hem !, “modérée”, disons quelque chose du même ordre que le fascisme réel, celui inventé en Italie, mais avec comme arrière-plan des ancêtres “Goths” plutôt que “Romains”