Pour le dire, elle a des difficultés avec bien d'autres choses. Si je devais lui attribuer un trouble, ça serait “psychorigide”. Mais je ne puis, car je ne crois pas à l'existence d'un objet nommable “âme”, et assez peu à un objet nommable “esprit”, du moins si l'esprit est un attribut des individus. À dire vrai, je crois en peu de choses. À dire vrai, je ne sais trop ce que peut signifier “croire”, ce que je sais se résume à ceci : tout ce qu'on me propose qui soit de l'ordre de la croyance me semble douteux, d'où mon hypothèse sur mon incroyance, ou mon incrédulité (quoi que je sois parfois assez crédule).

Pour ma tante il en va autrement, elle croit en bien des choses. Je ne lui ai jamais demandé mais à mon avis elle croit en l'esprit comme attribut des individus, et probablement en une chose qualifiable “âme”. Sur ce point il s'agit d'une hypothèse, je sais qu'elle croit en la valeur et semble-t-il en l'efficacité des spécialités “psy” (-chologiques, -chiatriques et -chanalytiques) en tant que s'intéressant aux maux et troubles de l'âme et possiblement en tant que les soulageant ou les guérissant. J'en infère, peut-être à tort, qu'elle “croit” à l'âme comme attribut des individus. De l'autre bord, comme je ne comprends pas trop ce que peut être la croyance il m'est difficile de déterminer exactement les croyances, il me semble qu'on ne peut à la fois croire en l'efficacité des spécialités “psy” et ne pas croire que ce dont ces spécialités s'occupent n'a aucune consistance. En même temps, je connais assez bien ma tante – eh ! Je la fréquente depuis bientôt soixante ans ! – et de ce fait sais qu'elle a quelques réticences concernant la notion d'âme. Rien n'est simple en ce monde : d'un côté elle rejette assez ce qui semble concerner les “religions”, entre autres la notion d'âme, de l'autre elle accepte la validité des spécialités “psy”, qui s'occupent de l'âme. Disons, elle ne croit pas en l'âme mais elle croit en les guérisseurs d'âmes.

Donc, ma tante n'aime pas les gros mots. Ce qui me pose parfois problème. Il faut dire, j'ai développé une typologie des structures sociales où les individus sont étiquetés “salauds”, “cons” et “humains ordinaires” ou en plus court, “moyens”. Le fait est, je pourrais user de termes moins marqués, moins “gros”, parler par exemple de moutons, de loups et... Hum ! Moins marqués ? Pas évident... Bref, quand je commence à lui parler de cons et de salauds elle bloque. Pour moi ce sont des étiquettes commodes, quand on parle de cons et de salauds ça désigne des types de comportements assez simples à comprendre, le con est l'individu qui ne brille visiblement pas par l'intelligence, le salaud celui qui ne fait pas preuve d'une grande empathie pour ses semblables ni d'un grand respect envers eux. Quand j'utilise ces termes dans le cadre d'une discussion sur la société et son fonctionnement il est clair, ou du moins il devrait l'être, qu'il ne s'agit que d'une typologie, une manière simple et rapide de dessiner à grands traits certains comportements. Ce jour même, ce 2 novembre 2018, j'ai eu de longues conversations avec une amie où nous avons discuté de bien des choses, et quand au cours de ces discussions j'ai utilisé ma typologie elle a nettement compris que j'avais un usage “sociologique” de ces termes, que c'était, comme dit, une manière rapide de décrire un type de comportement, en gros l'idée que “les cons” sont les personnes qui ne font pas usage de leur intelligence pour avoir du discernement et “les salauds” celles qui usent de leur intelligence pour créer du trouble parmi leurs semblables, les uns agissent “mal” par manque de discernement, les autres par manque de, dira-t-on, charité.


Le problème avec ma tante vient de sa difficulté avec les mots : jusque-là je n'ai jamais eu l'opportunité de lui faire percevoir la fonction de ma typologie puisque dès que je parle de cons et de salauds elle cesse de tenter de me comprendre. Je considère un grand malheur d'attacher tant d'importance aux mots. Lors de mes discussions du jour avec cette amie, nous avons passé un temps assez long à nous régler, à élucider la valeur que chacun attribuait aux mots que nous utilisions qui pouvaient être sources d'incompréhension mutuelle. Avec ma tante ça marche moins bien, elle a du mal à se régler aux autres. Sans le moins du monde médire d'elle j'ai tendance à la classer parmi les cons, parmi les personnes qui n'usent pas de leur intelligence pour acquérir du discernement. Ce qui est dommage. Quand il m'arrive parfois de me régler sur son discours elle m'apparaît fort intéressante, mais je considère qu'un vrai dialogue requiert un effort de chaque interlocuteur et là elle n'est pas douée, soit on se met sur sa longueur d'onde, soit la discussion cesse. C'est ainsi.

Je vous raconte ça, rapport au fait que je déteste les conversations qui tournent au double monologue. J'aime le dialogue. Pour reprendre le cas de mes conversations du jour avec cette amie, après ce temps assez long de réglage nous nous étions harmonisés puis notre dialogue a véritablement débuté. L'esprit, ou l'âme, ou quelque nom qu'on veuille donner à cela, n'est pas un attribut des individus, cela circule, et dans un véritable dialogue il ne s'agit plus d'échanger des propos et des idées mais de contribuer à augmenter notre spiritualité, ce qui est proprement acquérir du discernement : de nos discussions nous n'avons pas seulement “échangé nos points de vue” mais acquis l'une l'autre du discernement, elle et moi avons par notre attention mutuelle “gagné de l'esprit“, ou de l'âme, comme on voudra.

J'aime bien ma tante, parce que c'est ma tante et parce qu'elle a de l'intelligence, mais elle m'agace parfois, parce que c'est ma tante et parce qu'elle manque de bienveillance. Il y a trois sortes de personnes, celles qui ne savent pas, celles qui savent pour les autres, celles qui savent pour elles-mêmes. Les premières, je les nomme les cons, les secondes, je les nomme les salauds, les troisièmes je les nomme diversement, parfois les moyens, parfois les humains ou humains véritables, parfois les dilettantes, peu importe le nom, importe ceci, un humain a cette seule qualité de toujours se situer à sa propre hauteur, qui est celle de tous ses semblables. Dans une autre page je le décris ainsi :

La hauteur de tout humain c'est près du sol, aussi haut serait ce sol.
La hauteur de tout humain c'est au-dessus du sol, aussi bas serait ce sol.

Le con est l'humain qui se voit plus bas que sa propre hauteur, le salaud celui qui se voit plus haut que sa propre hauteur. Ma tante me semble une bonne personne, est à sa façon une bonne personne, mais pour diverses raisons elle agit trop souvent en salaud, on dira un “bon salaud”, elle s'estime, et à raison, “au-dessus de la moyenne”, et de cela elle infère à tort se trouver effectivement au-dessus de la moyenne. Cela explique largement sa difficulté à s'harmoniser, elle base ses rapports aux autres selon la hauteur qu'elle leur suppose, humble avec ceux “vraiment au-dessus”, hautaine avec ceux “vraiment en-dessous”, méprisante avec ceux “faussement au-dessus”, compatissante avec ceux “faussement en-dessous”, elle ne tente pas de s'harmoniser et ne s'accorde qu'avec ceux “à sa hauteur” parce déjà en harmonie avec eux. Tout cela n'a pas de réalité mais qu'est la réalité face à la vérité ? Ma vérité est simple, tous les humains sont des semblables mais pour le savoir, le voir, le constater, il y a un effort à faire, un humble effort, se situer à sa propre hauteur.


J'ai un précepte,

Tout con est un salaud en puissance.
Tout salaud est un con qui s'ignore.

Ma tante est un semblable, quoi qu'elle en croie ou en pense elle est à ma hauteur et à celle de tous ses semblables. Elle n'aime pas les mots “con” et “salaud” mais contrairement à moi elle perçoit nombre d'humains comme des cons ou des salauds intrinsèques, que leur connerie ou saloperie est attachée à leur âme, ou quelque chose de ce genre. Du fait, elle se trouve rarement bien là où elle vit et tend à toujours trouver l'herbe plus verte de l'autre côté de la colline. Régulièrement elle quitte son lieu pour s'installer de l'autre côté de la colline et après quelques temps, découvre que l'herbe a la même couleur des deux côtés de la colline. Ce qui l'incite à voir quelle est la couleur de l'herbe de l'autre côté de la colline, celle à l'opposé de la première. Et savez-vous ? L'herbe est plus verte derrière cette autre colline, ce qui l'incite à s'y déplacer et à y établir sa résidence. Elle ressemble beaucoup au personnage d'une blague que j'aime bien raconter :

Un homme bon meurt. Comme il a mené une sainte vie, à son décès il va directement au paradis où on l'accueille les bras ouverts. Il s'installe à sa place où il contemple la face de Dieu pour l'éternité.
Un petit bout d'éternité plus tard, il se demande si l'enfer ressemble vraiment à ce qu'on lui en a raconté. Il descend de son petit nuage et va voir Saint-Pierre à l'entrée, pour lui demander s'il peut y aller voir, juste comme ça.
— Ah mais ! Mon bon homme, c'est impossible ! En vérité je vous le dis, c'est soit l'un soit l'autre, on est au paradis ou en enfer pour l'éternité !
— C'est juste pour me faire une idée, pas plus...
— Impossible, tout-à-fait impossible.
Il insiste, il insiste, et de paix lasse Pierre l'envoie vers Qui de Droit. Qui lui dit comme Pierre. À force d'insistance, de paix lasse Qui de Droit lui accorde un laisser-passer pour une journée en enfer. Et là c'est l'enfer ! Ou le paradis, ça dépend du point de vue : il y passe une journée formidable à réaliser tous ses désirs. La journée passée il retourne au paradis et s'installe sur son petit nuage pour contempler la face de Dieu pour l'éternité.
Un petit bout d'éternité plus tard, il se dit qu'il voudrait bien vérifier si l'enfer est vraiment comme il l'a vu. Il retourne voir Pierre.
— Ah mais ! Mon bon homme, c'est impossible ! En vérité je vous le redis, c'est l'un ou l'autre, paradis ou enfer pour l'éternité !
— C'est juste pour vérifier, l'autre fois j'ai été très surpris...
— Impossible, tout-à-fait impossible. Allez voir Qui de Droit.
Il retourne voir Qui de Droit, qui dans sa grande bénévolence s'agace tout de même un peu. À force d'insistance il lui accorde une semaine en enfer.
— Mais c'est la dernière fois, on est d'accord ?
— Oui oui, je suis d'accord, la dernière fois.
Il arrive en enfer et là c'est l'enfer ! Ou le paradis, ça dépend du point de vue : aussi bien que la première fois et en plus, pendant toute la semaine il se donne à fond et jamais fatigué ! La semaine finie il remonte au paradis, s'installe sur son petit nuage et contemple la face de Dieu pour l'éternité.
Un autre petit bout d'éternité plus tard, notre bon homme descend de son petit nuage et cette fois va directement voir Qui de Droit pour lui demander de pouvoir retourner en enfer.
— Je te l'ai dit, la précédente fois était la dernière. Là, si tu vas en enfer ce sera un aller sans retour.
— D'accord, pas de problème.
— Ça ne te plaît pas de contempler la face de Papa pour l'éternité ?
— Si si, bien sûr, mais ça manque un peu de variété...
— Tu es décidé ?
— Oui.
Il descend en enfer et là c'est l'enfer ! celui qu'on lui avait raconté, les diables rouges, les fourches, les flammes, l'huile bouillante et tout le tremblement. Il demande au diablotin de service aux portes de l'enfer comment ça se fait.
— Eh ! Mon gars, faut pas confondre tourisme et immigration...

L'apologue qui précède parle d'un être réel, ma tante, mais parle surtout des humains, qui trop souvent ressemblent à ma tante, avec trop souvent le problème supplémentaire de ne même pas être des personnes très intéressantes. Enfin non, je ne le pense pas vraiment, raison qui me pousse à écrire sur les cons et les salauds : tout humain me semble intéressant, et ni la connerie ni la saloperie ne me semblent une fatalité. Ce sont des sortes de déficiences, du genre qu'on nomme faussement “maladies mentales” alors que ce sont plutôt des “maladies sociales”, soit que la société les induise, soit qu'elle ne sache pas les corriger.

Ce texte, je l'écris avec le vague espoir de trouver des personnes qui pourraient m'aider à trouver moyen de faire percevoir à ma tante qu'en agissant connement on augmente le niveau global de saloperie dans le monde. Ou pour le dire autrement, en n'agissant pas bien, en n'agissant pas pour le bien, on augmente le niveau global de mal dans le monde. Le mal, je ne sais pas d'avance ce qu'il est mais quand je le vois je le reconnais. C'est notamment ce qui divise les humains, et la connerie divise les humains. Elle n'est pas le mal en soi mais elle contribue à ne pas le diminuer et souvent l'augmente. Entre autres choses, donner une valeur “en bien” ou “en mal” à des mots, des simples mots, contribue à ne pas réduire, et souvent à augmenter le mal dans le monde. Si je dis “bien” pour le mot “chrétien” et “mal” pour le mot “juif” ou le mot “musulman” ou le mot “socialiste”, je situerai qui se dit chrétien “dans le bien”, les autres “hors du bien” donc “dans le mal”. Pour chacun de ces mots il en va de même, si tel attribue à l'un la valeur “bien”, au reste la valeur “mal”, alors toute une part de l'humanité est rejetée “dans le mal”. Or toutes ces doctrines le disent, en affirmant que nous avons tous le même père ou en disant que nous sommes tous frères et sœurs, que tous nous sommes de la même famille, donc tous chrétiens, tous juifs, tous musulmans, tous socialistes. Conclusion : nous sommes tous “dans le bien” ou “dans le mal”. Conclusion seconde : nous sommes en effet tous “dans le bien” ET “dans le mal” car le bien comme le mal sont partout. Conclusion dernière : le mal comme le bien ne sont pas dans les mots mais dans les actes, la parole est un acte, user de la parole pour affirmer que le semblable est différent c'est agir mal, donc agir pour le mal.

Je connais bien ma tante, disais-je, je sais qu'elle veut agir pour le bien mais de par son rapport aux mots elle contribue à son insu au mal, dès lors que l'on considère que certains mots sont “bien”, d'autres “mal”, que certains mots “disent le bien”, que d'autres “disent le mal”, on ne perçoit pas clairement le bien derrière le mal ni le mal derrière le bien. Je la connais bien, donc, et de ce fait ai pu constater qu'elle accorde plus de crédit à une parole qui utilise “les mots du bien” qu'à une autre qui utilise “les mots du mal”. J'ai une autre blague en forme de sketch, de mon invention celle-ci, sur cette question :

Quand on entend des commentateurs, des “spécialistes de la politique”, parler des discours de “notre président”, ils disent tous la même chose, dans la première partie de son discours il dit “noir” (ou “blanc”) et dans la deuxième, il dit “blanc” (ou “noir”).
— Explique-moi, s'il dit “noir” et “blanc” dans le même discours, personne ne peut le croire, quand on dit tout et le contraire de tout on dit n'importe quoi...
— Oui mais non mais tu ne comprends pas, c'est pas ça du tout...
— T'as raison, je ne comprends pas, tu m'expliques ?
— C'est simple, quand il dit “noir”, la moitié des gens comprend “blanc”, et quand il dit “blanc” cette moitié comprends “noir”. C'est clair ?
— Euh oui, à-peu-près, mais quand même, c'est curieux ton histoire, et pas si simple : s'il dit “noir” et ben il dit “noir”, comment on peut comprendre “blanc” ?
— Oui mais non mais tu ne comprends pas, c'est pas ça du tout...
— T'as raison, je ne comprends pas, tu m'expliques ?
— C'est simple, la moitié des gens, quand on leur montre du noir on leur dit que c'est du blanc et réciproquement.
— Tu veux dire que l'autre moitié des gens quand on leur montre du blanc on leur dit que c'est du noir ?
— Mais non, c'est la même moitié à qui on dit que le blanc est noir. C'est clair ?
— Euh oui, à-peu-près, mais quand même, c'est curieux ton histoire, et pas si simple : les gens, quand ils discutent entre eux, ils doivent bien se rendre compte que les uns croient que “noir” c'est “noir”, les autres que “noir” c'est “blanc” ?
— Oui mais non mais tu ne comprends pas, c'est pas ça du tout...
— T'as raison, je ne comprends pas, tu m'expliques ?
— C'est simple, la moitié des gens, on leur explique que la moitié des gens croit que le noir c'est noir et l'autre que le noir c'est blanc, du coup ils ne sont pas surpris, ils savent que la moitié des gens confond les couleurs. C'est clair ?
— Euh oui, à-peu-près, mais quand même, c'est curieux ton histoire, et pas si simple : comment on sait que “noir” c'est “noir”, et que “blanc” c'est “blanc” ? Si tu es de ceux à qui on a expliqué que le blanc c'est noir, par exemple ?
— Oui mais non mais tu ne comprends pas, c'est pas ça du tout...
— T'as raison, je ne comprends pas, tu m'expliques ?
— C'est simple, je le sais parce que je sais faire la différence entre le noir et le blanc. C'est clair ?
— Là c'est clair, ou tu es un con ou un salaud, parce qu'il faut être con pour croire que gris clair c'est blanc et que gris foncé c'est noir, ou salaud pour essayer de le faire croire... Heureusement pour les salauds qu'il y a des cons parce qu'il faut être vraiment con pour croire un salaud.

Qui peut se prétendre n'être jamais con ? Qui peut se prétendre n'être jamais salaud ? Le bien comme le mal sont partout, comme le disait devant une assemblée une bonne personne il y a peu — pour le préciser, le 1° novembre 2018 — les saints ne sont pas des êtres parfaits, simplement ils tentent chaque jour d'être moins imparfaits. Comme le disait il y a longtemps une personne que l'on répute être sainte à une assemblée qui voulait punir une pécheresse par lapidation, que celui qui n'a jamais péché jette la première pierre. Pour ma tante, “péché”, “pécher”, sont des gros mots. Pour moi aussi mais je n'hésite pas à les utiliser quand ils disent une chose vraie. Par exemple quand ils disent, qui n'a jamais été dans l'erreur, qu'il condamne.

Les mots importent peu, seule la parole importe, les mots la portent mais les mots ne sont pas la parole. Le mal comme le bien sont partout, croyant faire bien on peut faire mal. Être dans l'erreur n'importe pas, importe de ne pas persévérer dans l'erreur.


Ma tante... Elle rêve de changer le monde. Un très beau rêve, que je partage. Mais elle rêve de le faire “à son image”, un très laid rêve. Pour moi, je compte contribuer à changer le monde en incitant chacune et chacun à le faire à son image, à l'image de chacun et chacune et non à la mienne. Je ne déteste rien tant que les personnes, que je nomme proprement salauds, qui veulent que j'agisse en ce monde selon leur idée. Qui veut aller au pire, qu'il y aille, mais qu'il ne compte pas sur moi pour l'accompagner. Ni celui qui veut aller au meilleur, je vise humblement au bien, qui n'est ni le pire ni le meilleur. Parfois je me trompe et vais au mal mais en ce cas je tente selon mes moyens de ne pas renouveler cette erreur.

Pour moi, l'erreur fondamentale de ma tante est donc de vouloir que ses semblables deviennent ses pareils. Parmi ses semblables il y a des pareils et des différents, et ces différents ne seront jamais ses pareils. Ce qui lui donne à croire qu'ils sont cons ou salauds, et définitivement tels. Non, ce sont juste des différents. Raison pourquoi elle décide, quand elle croit ne trouver ailleurs que des pareils, de s'y déplacer. Mon pronostic : assez vite elle découvrira qu'ailleurs comme ici il y a surtout des différents, et c'est, de mon point de vue, chose heureuse.

Le dernier cas de son espoir d'herbe plus verte est la ville de Nantes. Elle m'a dit il y a peu qu'elle allait y déménager parce que là où elle vit actuellement il n'y a que des cons et des salauds, que ça devient irrespirable, alors qu'à Nantes il n'y a que des gens vachement super ! Elle ne m'a pas proprement dit “cons” et “salauds”, rapport aux mots à proscrire, mais le sens y était. Les gens, dans son coin actuel, “on ne peut pas les faire bouger” – les faire bouger dans le sens qui lui convient, en faire des pareils. Je sais une chose sûre : elle verra très vite qu'à Nantes la proportion de cons et de salauds est égale à celle dans sa résidence actuelle. Le fait est, dans une ville comme Nantes la quantité de “non cons” et de “non salauds” est plus importante que dans une ville de 5.000 habitants, en revanche leur proportion est la même. Quand elle s'est rendue à Nantes elle n'a rencontré que des pareils, d'où son impression d'herbe plus verte. Une fois sur place, elle se rentra très vite compte qu'en proportion il y a autant de cons et de salauds, en quantité beaucoup plus que dans sa petite ville actuelle. Bref, que l'herbe est de la même couleur partout.

Par circonstance, deux ou trois jours avant celui où elle m'a confié son projet de départ j'entendis parler d'un projet “vers le pire” décidé par la ville de Nantes, la création d'une structure et d'une infrastructure dont le résultat sera d'augmenter le niveau local de pollution atmosphérique, ce à quoi elle m'a dit, en gros, que ce n'est que péripétie et que ça ne changera rien à la qualité “spirituelle” de Nantes. Je n'ai pas insisté mais n'en ai pas moins pensé qu'on respire plus par les poumons que par l'esprit...