Je divise la réalité en trois parts, réalité réelle, réalité vraie et réalité fausse. De l'autre bord, je considère qu'il n'est qu'une réalité. Du trois en un, comme la colle UHU ou la divinité chrétienne, ou du un en trois. J'affirme aussi que nul ne connaît réellement la réalité. En fait, tout ça explique pourquoi il y a trois réalités qui n'en font qu'une, et pourquoi beaucoup ignorent connaître la réalité réelle.


Zut alors, on va encore me taxer de faire de la masturbation intellectuelle ! Ce qui m'ennuie à double titre : je n'en fais que rarement dans les pages récentes de ce site, surtout celles des deux ou trois derniers mois, et en plus j'aime bien ça, la masturbation, du fait ça m'ennuie de voir utiliser le terme de manière péjorative ou méprisante. Tant pis, il me faut en prendre mon parti, je vais poursuivre cette discussion en espérant que les personnes qui pourraient penser que je fais ici de la masturbation intellectuelle changent d'avis. Si ce n'est pas le cas j'en prendrai mon parti, il m'arrive aussi d'écrire qu'il m'indiffère profondément d'être compris, si je le suis tant mieux pour mes lectrices et lecteurs, sinon tant pis pour elles et eux, pour moi l'un et l'autre se valent, compris ou non je resterai le même et continuerai tranquillement mon petit chemin de vie.


La réalité réelle est celle dont on ne peut douter. Un philosophe déjà un peu ancien, René Descartes, avait écrit en son temps « Je pense donc je suis », ce qui me paraît une erreur — désolé René, je t'apprécie mais des fois tu penses trop. Dans la réalité réelle la formule adéquate est « Je suis donc je pense ». Et la plus pertinente, je suis. Car la question de la pensée importe peu, si je suis je suis. La pensée ne vaut que pour une frange étroite des êtres vivants, ceux qui pensent, ce qui exclut ceux ne disposant pas d'un système nerveux central, rapport au fait que pour penser il faut se connaître de manière réflexive. Un unicellulaire ne peut penser car il ne peut se penser, se percevoir réflexivement comme individu ; un pluricellulaire sans système nerveux central, sans “cerveau”, ne peut proprement se percevoir comme une entité, chaque centre nerveux est à lui-même un “cerveau”, ce qui le constitue en une sorte de collection, une fédération d'individus. Cela dit, ils sont : même ne se pensant pas ils sont. Les individus disposant d'un système nerveux central se pensent et, pour les plus complexes, pensent, c'est-à-dire, ont à la fois une connaissance réflexive d'eux-mêmes et sinon une connaissance, du moins une représentation de la réalité. Finalement, rares sont les espèces pour qui une “conscience réflexive”, la conscience de la conscience de soi, importe. La sentence de Descartes a de la pertinence pour décrire le processus de conscience réflexive mais ne décrit pas notre rapport à la réalité réelle, dans laquelle, comme l'ont dit certains philosophes assez anciens, l'essence précède l'apparence : avant de penser il faut être. Remarquez, cette conception n'est pas partagée par tous — j'y reviendrai peut-être.

La pensée de Descartes s'applique à la réalité vraie. Je suppose sans le savoir que pas mal d'autres espèces que les humains sont capables de pensée, par contre la seule espèce dont je suis certain qu'elle pense est la mienne parce que j'en ai la preuve irréfutable, comme avec Descartes, ou avec moi-même : sais que Descartes pense parce qu'il l'a prouvé en nous le disant par l'entremise de ses écrits, je le sais pour moi puisque je puis le dire, l'écrire, ce que j'ai d'ailleurs écrit dans d'autres textes. Mais même sans le dire je le prouve par le simple fait que j'écris, et pour écrire il faut penser — ne serait que penser à écrire. Sans certitude mais avec une hypothèse forte je puis étendre le principe à tout humain, il y en a une proportion importante qui peut le dire ou l'écrire, et de toute manière même les humains qui prétendent ne pas penser (comme je le fais parfois) prouvent qu'ils pensent puisqu'ils pensent ne pas penser et le disent ou l'écrivent. La réalité vraie est celle vérifiable ou falsifiable, celle dont on peut démontrer qu'elle est même quand elle apparaît autre que ce qu'elle est — comme dans mon histoire de ceux qui disent qu'ils ne pensent pas.

La réalité fausse est un cas de la réalité vraie. Partant du principe qu'il n'y a qu'une réalité, nommée ici réalité réelle, qui se passe de la preuve de sa réalité, la réalité vraie est une circonstance de la réalité réelle, une parcelle de réalité qui a cette particularité de la conscience d'elle-même et en certains cas de la conscience de la réalité réelle, avant même que d'être il faut “naître”, arriver à l'existence, on peut certes supposer une essence avant l'existence ou une existence avant l'essence (selon point de vue) mais dans la réalité réelle l'une est consubstantielle à l'autre. La question d'un “autre monde” est indécidable dans ce monde-ci, libre à quiconque d'adhérer au concept, ça n'a pas grand effet sur notre réalité, sinon dans le cadre de la réalité fausse. Qui est, dirai-je, une corruption de la réalité vraie. Je m'explique.

La réalité vraie ne concerne que chaque entité dans son rapport à la réalité réelle, elle est dynamique, évolutive, et se modifie parce que l'entité même se modifie, évolue, se meut, et par son action dans la réalité réelle affine chaque jour plus sa perception de cette réalité, donc la compréhension qu'elle en a. La réalité fausse ne concerne que les humains et découle de la confrontation entre les réalités vraie singulière et commune, celle élaborée dans la mise en commun des compréhensions singulières de la réalité réelle. Une société humaine, et l'humanité dans son entier, constituent des entités, à l'instar des autres sociétés et des autres espèces, à l'instar de la vie même dans le contexte local de la biosphère, elle forme un ensemble unique, une entité. La différence notable entre les humains et le reste de la vie est précisément cette capacité singulière à partager son expérience, chaque humain socialisé contient des parcelles de réalité vraie d'une multitude d'autres humains, tous ceux qui ont laissé une trace de leur expérience dans la mémoire de l'espèce — Descartes est mort depuis quelques siècles mais vous et moi pouvons partager une partie de sa réalité vraie, celle qui demeure dans les textes qu'il a laissés, et celle qu'il a partagée avec ses contemporains et qu'ils ont à leur tour partagé avec d'autres, cela de génération en génération, je suis pour un temps encore vivant, à la rédaction de ce texte, et à mon tour je relaie une partie de cette mémoire collective ici même et dans mes interactions avec mes semblables, et bien sûr j'y ajoute une part de mon expérience propre, petite mais effective. Tous ces apports sont plus ou moins pertinents, parfois on partage une expérience que l'on croit vraie quand on le fait, puis on s'aperçoit qu'on s'est trompé, mais si ce partage erroné n'est pas corrigé par tous ceux qui l'ont reçu il persistera comme “expérience vraie”.

La réalité fausse est la persistance de partages d'expériences erronées, involontairement ou volontairement erronées, comme expériences valides. Le partage d'expérience entre humains crée, pour reprendre une expression qui en cette fin novembre 2018, a un certain succès, une “vérité alternative” — je parle pour mon compte de réalité alternative mais en un autre sens, le fait indéniable qu'une certaine réalité vraie, que de bons esprits, tel Gregory Bateson, nomment “esprit” (ça m'ennuie même si j'adhère au concept, car le terme est très connoté), donc une certaine réalité vraie est une forme de croyance qui réalise des projets impossibles sans elle. Pour exemple, il faut croire à un concept aussi irréaliste que “la France” pour qu'elle existe, et elle existe car les Français y croient, les non-Français y croient, tous les humains qui en ont entendu parler y croient, elle existe comme entité par l'adhésion collective, et de ce fait elle a un “esprit” qui transcende et augmente la petite parcelle de spiritualité de tous les membres de cette société. La “vérité alternative” est ce qu'on peut nommer un effet secondaire de la réalité alternative, qu'on peut décrire comme la conviction que cette réalité alternative est la réalité réelle. Or, la réalité réelle n'est pas affaire de croyance, elle est indépendamment de ce qu'on en peut penser ou imaginer. Il en résulte la réalité fausse : les membres de la société cessent d'y croire mais la maintiennent parce qu'ils ont la conviction qu'il n'y a pas d'autre réalité, que la société est “naturelle”, et la conviction, justifiée, que la réalité commande. Ce qui en la circonstance est faux, ce sont eux qui commandent mais comme l'a dit quelqu'un un jour, “à l'insu de leur plein gré”, ce qui est strictement le cas : pour maintenir la réalité d'une société il faut y participer de son plein gré, ce dont ils n'ont pas conscience.

Un mouvement comme “les gilets jaunes” est typique de ce processus : ceux qui participent activement à ce supposé mouvement ou le soutiennent passivement disent d'un côté vivre dans une société insupportable mais réclament que surtout rien ne change, parce qu'ils croient le plus sincèrement du monde que ça la détruirait alors même que ce qui la détruit est le fait que rien ne change, sauf le consentement, sauf la croyance, qui ne visent pas le bon objet.