Un des plus anciens projets européens d'après la seconde guerre mondiale est la CED, la Communauté européenne de défense, qui précède presque tous les autres projets de l'époque, l'esquisse d'une telle structure a lieu en 1949, les premières discussions sérieuses ont lieu en 1950 et sans le refus français elle aurait été fondée à-peu-près en même temps que la CEE, la Communauté économique européenne. On raconte bien des choses inexactes quant aux suites de la deuxième guerre mondiale, entre autres sur la “construction européenne”. Contrairement à la fable courante il ne s'est pas agi de faire primer l'économique sur le reste, dès le départ le projet de ses principaux animateurs est l'intégration complète, de type confédéral en un premier temps, possiblement fédéral par après — bien que ce soit douteux. Mais ce projet n'avait pas l'heur de plaire à deux acteurs importants de l'époque, les USA et l'URSS. Tiens, je vais vous raconter une histoire croyable, j'écris bien croyable, la guerre des Bleus et des Rouges.

La guerre des Bleus et des Rouges.

J'ai à peine abordé le sujet dans la discussion en cours « Deux peuples » mais je considérerai la question déjà traitée, il y a deux “peuples” opposés de longue date en Europe, opposés mais complémentaires, on peut les nommer diversement, “les Rouges” et “les Bleus” ça me va. Deux peuples entre guillemets parce que si on y réfléchit ils sont à la fois un seul peuple et une multitude de peuples. Le fonds de l'histoire est une très vieille querelle, qu'on peut nommer la querelle des Anciens et des Modernes, les uns ne veulent que de la stabilité, les autres, que du mouvement. Soit précisé, quelle que soit la partie qui a un instant donné s'impose, par la suite elle sera toujours le parti des Anciens et se confrontera par la suite à une partie opposée, qui sera le parti des Modernes, même si son projet reprend celui précédemment qualifié celui des Anciens, la conséquence de cette opposition induisant la partie dominante à “se moderniser”. C'est en rapport avec un autre de mes propos, le nécessaire mouvement contraire dans une société entre action et inaction, que la partie dominante soit pour le mouvement ou la stabilité elle ne peut faire l'impasse sur ce qu'elle prétend ne pas vouloir, les Anciens doivent agir pour la stabilité, les Modernes doivent affermir le mouvement.

Pour des raisons discutées ailleurs toute société, de la plus restreinte à la plus large, a tendance à se diviser, et le temps passant une instance de consolidation de cette société, sa division horizontale, devient source de division par l'effet d'une bascule qui la fait passer de division horizontale à division verticale. Le cas actuel notable est cette opposition qui s'imposa récemment, il y a un siècle environ, entre “gauche” et “droite” : au départ c'est une division horizontale, comme son nom l'indique, sont “à gauche” les groupes favorables au mouvement, “à droite” ceux favorables à la stabilité ; comme les uns et les autres doivent agir dans un même cadre, une même organisation sociale, quelle que soit la partie dominante elle agira assez semblablement ; le temps passant chaque groupe se consolide, la même fraction de chacun d'eux tend à y monopoliser les fonctions de pouvoir et à le représenter dans les instances intergroupes ou de niveau supérieur ; leur prééminence dans leur propre groupe ou en dehors dépendant fortement de l'organisation sociale actuelle, la seule manière de la consolider est de préserver cette organisation, mais comme ils le font “dans le mauvais sens”, horizontalement et non verticalement, croyant la consolider ils l'affaiblissent ; au bout du compte, quel que soit le groupe dominant il apparaît “du mauvais côté”, il est “à droite” pour les gens “de gauche” et “à gauche” pour les gens “de droite”, et dans tous les cas il apparaît “en haut”. Ce qui n'est pas faux.

La seule manière de résoudre le problème est, pour l'ensemble des partisans de l'organisation actuelle, de se diviser, de jouer à un jeu étrange où quoi qu'elle fasse l'autre partie fait toujours mal — la caricature actuelle, en France, étant le cas de ces députés “de gauche” ou “de droite” qui votent contre toute proposition du gouvernement “et de droite et de gauche” y compris quand il reprend strictement une proposition qui est dans leur programme. C'est que justement il ne joue pas le jeu, ou il en joue un autre, il tente, ce me semble, de remettre les choses dans le bon sens, la verticalité à la verticale, l'horizontalité à l'horizontale. Dans des circonstances “normales”, c'est-à-dire celles où ne s'immisce pas dans le jeu un tricheur (du point de vue des tricheurs actuels qui ont renversé les axes), le résultat de cette division artificieuse devrait être une guerre, interne ou externe. La guerre des Bleus et des Rouges. Ce qui m'amène à mon histoire croyable.

L'est, l'ouest et le centre.

Ce que je raconte ici concerne l'ensemble que je connais le mieux pour y vivre mais je sais qu'il se passe des choses similaires ailleurs dans le monde : dans le cadre européen les “deux peuples” sont trois mais ne sont que deux, ou un seul, ou un grand nombre, comme il s'agit d'une fiction donc peu importe, disons, un seul peuple qui en toutes circonstances doit en constituer deux, qui souvent en constitue trois, et qui à la fin en constitue une multitude qui, à un moment, n'en formera qu'un. L'ensemble des entités “européennes” (ce qui inclut les empires russe et américain) constitue lui-même un acteur dans un ensemble plus vaste dont le centre est du côté du Moyen-Orient mais dont je ne discuterai pas ici. Pour cet ensemble, le centre politique varie, celui culturel et civilisationnel est dans les Alpes, du côté de la Suisse, probablement en Suisse, où convergent les trois groupes linguistiques qui prédominent de longue date, “germain”, “latin” et “celte”. À l'est, un groupe linguistique autre, les langues “slaves”, à l'ouest une langue-creuset, qu'on nomme “anglais” mais qui a la particularité de mêler vocabulaire et syntaxe des trois groupes prédominants mais dans une version appauvrie, du moins dans son état initial — en fait, c'était une sorte de pidgin ou de lingua franca. Par la suite, en se stabilisant comme langue autonome, à l'instar de toute langue nouvelle l'anglais va se diviser en langue “du peuple” et “de l'élite”.

Si l'on remonte le temps on suppose une langue matricielle, issue probablement elle-même d'un pidgin ou d'un créole, l'indo-européen, ce qui n'est pas certain, on peut aussi supposer une situation similaire à celles observées à temps historiques, plusieurs langues matricielles qui ont des traits et des vocabulaires communs pour des dialectes géographiquement proches, qu'ils soient issus ou non de la même langue matricielle, et pour ceux dérivant d'une même matrice mais distants, des divergences de plus en plus importantes avec le temps. L'exemple historique que j'aime bien citer est celui du “germano-latin”, auquel on peut adjoindre le “celte” et pour partie le “grec”, tout çà entre guillemets rapport au fait que la distinction entre ces divers ensembles n'est pas toujours évidente. En tous les cas, presque toutes les langues parlées à l'ouest des zones “slaves” sont des variantes d'une lingua franca qui mêle le “germain” ou gotique et le “latin”, et en plus ou moins grande proportion le “celte”, trois langues qui n'ont jamais vraiment existé mais peu importe, comme tous les mythes ces langues mythiques ont une fonction autre que de dire la réalité du passé. Disons, il y a des substrats linguistiques relativement anciens avec certaines spécificités, qu'on peut classer dans un de ces trois ensembles, ou non — zones intermédiaires où il y a autant de traits d'un des ensembles que d'un autre, langues isolées non apparentées (basque, finnois...), isolas linguistiques d'un des ensembles dans un environnement d'un autre ensemble...

Du premier millénaire avant au premier millénaire après le début de l'ère commune, il y eut trois changements notables : au début le “celte” domine, à la fin il est résiduel ; au début de l'Empire romain, à époque républicaine, le “latin” s'élabore et se répand sur un large espace, mais surtout comme langue des élites ; durant la période proprement impériale, spécialement ses deux derniers siècles, le “latin” se diffuse plus mais dans sa version vulgaire, “du peuple” et surtout, des groupes “germaniques”, agissant souvent comme auxiliaires de Rome au début, s'installent sur une large partie de l'Empire jusqu'à investir la métropole à la fin, et diffusent plus ou moins profondément leurs propres dialectes. À la fin de la période, les dialectes en usage dans la zone sont des variantes du “germano-latin”, plus “germaniques” au nord-est, plus “latins” au sud-ouest et au sud-est, plus proprement “germano-latins” vers l'ouest, avec une coloration “celte” plus ou moins importante.

La division a beaucoup plus à voir avec la question du “premier occupant” qu'autre chose. Le premier en deux sens : le plus ancien occupant, et celui qui domine. En contraste il y a le dernier occupant, et celui qui est dominé. La dispersion des langues découle en partie du souci de séparer, en partie de la séparation. Quant au “premier occupant” c'est une fiction, et une fiction que toute l'histoire de l'humanité dément : aucune population actuelle en aucun lieu ne peut se dire première occupante d'aucun territoire, aucun groupe en aucune société ne peut se dire dominant même quand il domine. Les sociétés se meuvent, les sociétés se stabilisent, mais c'est transitoire, ce qui fait durer une société est sa mètis, qui s'incarne dans ses membres. Pour citer Wikipédia, elle

“se développe et s’actualise dans des savoirs éminemment pratiques, tournés vers l’instant et les situations changeantes et imprévisibles qui exigent une action immédiate”1. Elle consiste à “se mettre dans la peau de l'autre”, à adopter un instant sa vision du monde pour imaginer ce qu'il ne va pas voir, ce qui va lui échapper.


La mètis est un “pharmakon”, peut soigner ou tuer, augmenter la cohésion sociale ou la réduire, tout dépend de ce qu'on fait de sa capacité à “se mettre dans la peau de l'autre”. Il y a une bonne mètis, qui va vers la compréhension, la conciliation, la sympathie et l'empathie, et une mauvaise mètis qui va vers la confusion, la division, l'antipathie et le refus de l'autre. Il ne s'agit pas proprement d'une considération morale même s'il y en va un peu ainsi, mais d'une considération pratique. Comme le dit la citation, la mètis est un art de l'instant, de l'imprévisible, de la réciprocité, un art de l'action immédiate. Or, avoir une bonne appréhension du contexte n'induit pas qu'on aura une bonne action, une action qui aille “vers le bien”, la mètis est aussi bien l'art du conciliateur que du diviseur, l'art de l'escroc autant que celui du juge. Quand on constate que “les temps sont en train de changer” et que l'on comprend à-peu-près comment ils changent, on peut aussi bien se servir de ce savoir pour bloquer le changement, l'accélérer ou l'accompagner.


Etc. De nouveau fatigué d'écrire (ça m'arrive souvent), je vais laisser cette discussion de côté pour l'instant, je pense. Pour faire bref : après quelques millénaires de divisions entrecoupées de brèves périodes de conciliation précaire, les pays européens devraient à mon avis songer à refaire une seule nation mais cette fois par choix, non par nécessité. Une des causes du processus qui conduisit à l'invention de l'Union européenne fut de se garantir des deux menaces anciennes, celle “de l'ouest”, la menace de la division, celle “de l'est”, la menace de la confusion. La menace de l'ouest avait été mise à distance, celle de l'est aussi mais avec ce problème de la continuité territoriale, raison pourquoi, à l'issue de la longue période où l'est et l'ouest tentèrent plusieurs fois de réduire le centre et faillirent y réussir deux ou trois fois, peut-être quatre, une large part du centre s'appuya sur l'ouest pour contrôler l'est, lui sacrifiant provisoirement sa partie la plus orientale. Depuis deux ou trois lustres l'essentiel du centre s'est reconstitué dans le cadre de l'UE, désormais il semble logique de s'autonomiser, notamment en créant une armée fédérale puisque les seules menaces sérieuses sont “extérieures”, y compris les menaces intérieures. La question est très simple : les États-membres de l'UE ont-ils la volonté et la possibilité de se faire de nouveau la guerre ? Selon moi, non. Donc il n'y a pas de raison particulière de conserver des armées “nationales” alors même que l'UE est notre nation commune — je vous écris ça sans savoir si vous en êtes mais ça importe peu, dans quelques temps nous serons de la même nation, quelle que soit la vôtre, probablement après notre mort cela dit mais dans pas si longtemps non plus. Le temps des États-nations est terminé, vient le temps des nations qui transcendent les États et les fédèrent sans les opposer ni les diluer dans un Grand Tout.

Donc, mon histoire croyable : le processus qui conduisit à la deuxième guerre mondiale est le résultat d'un compromis entre l'Union soviétique et les États-Unis en vue de résoudre le “problème européen”. Il ne s'agit pas d'un plan prémédité pour aboutir à la deuxième guerre mondiale telle qu'elle eut lieu mais d'un plan prémédité pour la susciter. M'est avis que le but était plutôt de provoquer une guerre assez similaire à la première guerre mondiale et de venir à la fin, en “sauveurs”, ramasser les dépouilles et se partager le continent. Ce qui a plus ou moins réussi, sinon que le résultat du conflit amena les “sauveurs” non à se nourrir sur la bête mais à la nourrir pour assurer sa survie. J'entre traite par ailleurs, il existe des structures de comportement qui ont les caractéristiques de complots sans en être, ou au moins sans en être nécessairement — parfois c'en sont mais pas si souvent. Pour des raisons qui ont de vieilles racines, le “bloc de l'est” et le “bloc de l'ouest” avaient des motifs de réduire la puissance de l'Europe, et tous deux ont contribué à la reconstruction rapide de l'appareil industriel allemand puis à celle de son industrie d'armement. Le but semble avoir été d'accélérer les conditions de relance d'un conflit généralisé pour résoudre les questions restées pendantes après la fin de la première guerre mondiale mais bon, je ne suis pas dans la tête des responsables politiques et économiques qui ont décidé cela. Autant que je puisse le comprendre, ils n'avaient pas idée de l'ampleur qu'allait prendre ce conflit, notamment pas idée qu'il les atteindrait directement. Ou peut-être que si : une “bonne” guerre, rien de mieux pour souder un peuple. Cela dit, je ne crois vraiment pas qu'ils s'attendaient à une guerre de ce niveau d'intensité — rares sont les humains à réfléchir à une situation future autrement que “toutes choses égales”, à la limite le même en plus gros mais non le différent.

Je raconte ça, rapport à la situation actuelle : les comptes ne sont pas soldés. Donald Rumsfeld n'avait pas tort en 2003, parlant de la “vieille Europe”, ce que releva ironiquement Dominique de Villepin en conclusion de son discours sur le sujet qui avait motivé la remarque de Rumsfeld : « Et c'est un vieux pays, la France, d'un vieux continent comme le mien, l'Europe, qui vous le dit aujourd'hui ». Les vieux ont un petit avantage sur les jeunes, les erreurs ils les ont déjà commises, ils n'ont donc pas de raisons de les commettre de nouveau et préfèrent les regarder faire sans s'en mêler. Vladimir Poutine n'a pas tort de considérer la “vieille Europe” comme décadente et efféminée, c'est le cas, l'Europe en question se défait pour renaître une fois de plus de ses cendres, et comme la prochaine étape sera “féminine”, autant précéder le mouvement...


1. Repris de Marilia Amorim, « L’effort pour rendre l’autre bête », Revue du MAUSS, 25 janvier 2015, ISSN 1247-4819, consultable en ligne . Je vous en conseille d'ailleurs la lecture car cet article concorde avec un des propos de ce site, un effort d'élucidation de ce dont traite Marilia Amorim, « la bêtise collective, ou plutôt, l’entreprise collective qui cherche à nous rendre bêtes [qui] est un effet de pouvoir ». Cela dit, presque tous les articles de cette revue valent la lecture.