Et bien, par exemple en les couchant sur le papier, en les peignant ou en les gravant sur la pierre, le fer, le bois, en les fixant sur un support informatique. Mais avant ça il faut en discuter de vive-voix avec ses proches — ses proches géographiques, je précise, les personnes qui vivent sur le même territoire que soi, selon les cas avec les gens de la commune, du canton, du quartier, de la rue, du pâté de bâtiments, du bâtiment, de l'étage, ça dépend de la densité de la population, par exemple selon que je participe à un débat dans la petite ville de 1.400 habitants d'où je rédige ceci ou dans la ville de quelques quarante mille habitants où je réside alternativement, dans le premier cas ça concernera plutôt la commune, dans le second, plutôt le canton voire le quartier. Remarquez, 1.400 personnes ça commence à faire, même en en abstrayant les quelques centaines de personnes qui ne seraient pas en état de participer ça laisse encore au moins un millier de potentiels débatteurs, m'est avis que deux ou trois cent personnes c'est un maximum, et à condition qu'elles s'organisent à chaque débat en petits groupes de quinze à trente personnes, des groupes mouvants, le mieux serait un tirage au sort pour éviter les constitutions de groupes par affinités, débattre avec qui on est d'avance d'accord ce n'est pas débattre. Au passage, c'est le problème actuel de ce qu'on nomme faussement “réseaux sociaux” sur Internet, puisqu'on s'y regroupe par affinités.

Le système des cahiers de doléance est vieux comme les sociétés humaines sinon qu'en général ça se fait oralement, au départ, et en tout cas que ça se fit ainsi systématiquement jusqu'à ces six ou sept derniers millénaires : dans le cadre d'une société limitée, comptant au plus quelques dizaines ou centaines, au maximum quelques milliers de membres, on peut avoir une pratique directe de la résolution des problèmes et de l'établissement de projets sociaux, de règles de comportement, dans une sociétés larges comptant des dizaines ou centaines de milliers de membres, et plus encore quand elle en compte des millions ou des milliards (en un certain sens, la quasi-totalité des humains actuels forme une seule société), on ne peut plus envisager ce type de régulation, d'où la nécessité des cahiers de doléance. Comme développé dans d'autres textes, on peut considérer qu'une société qui, dans le contexte actuel, dépasse les dix à douze mille membres, doit nécessairement s'organiser en mettant en œuvre trois principes, la subsidiarité, la dévolution et la péréquation. Dans une société restreinte ces principes se réalisent nécessairement, dans une société large ils peuvent ne pas se réaliser ou, le temps passant, se corrompre, raison pourquoi il faut assez régulièrement (toutes les deux ou trois générations) les revisiter et les revivifier. Pour lire un exposé général sur ces notions je renvoie au texte « Liberté, égalité, adelphie ». Quels que soient les noms qu'on leur donne1 ces principes articulent toujours une société mais pas toujours de la manière la plus efficiente. C'est ainsi...

Le moment des doléances collectives est précisément celui où l'écart entre le projet global d'une société et sa réalisation effective est excessif. Il n'existe pas de société parfaite mais il en a de plus imparfaites que d'autres. J'en discute d'abondance ailleurs, une crise, une vraie crise, et non pas ces petites crispations qu'on répute telles et qui ne peuvent se qualifier proprement ainsi puisque le trait commun aux vraies crises est leur caractère bref et transitoire vers le mieux ou vers le pire, une crise donc en va pour les sociétés comme il en va pour les individus


1. Pour exemple d'autres noms, la devise républicaine « Liberté, égalité, fraternité » qui inspira le titre de cette discussion — au troisième terme je préfère “adelphie”, un mot désuet qui désigne tous les enfants d'un même parent, ce qui rassemble la sororité et la fraternité — qui en quelque manière y réfèrent.