Rédigeant la brève introduction de cette discussion j'allais écrire « il n'y a presque jamais ni vainqueurs ni vaincus » puis je me suis ressaisi : il n'y en a jamais. Ce “presque” venait du fait qu'il arrive que dans un conflit l'une des parties soit entièrement massacrée, et sur celui des cas qu'on dira de “victoire à la Pyrrhus” où l'apparente partie victorieuse est en réalité autant ou plus vaincue que l'autre partie, mais même dans ces cas il n'y a ni vainqueur ni vaincu. J'explique.

L'Histoire s'écrit avant, pendant et après les événements mémorables (non pas ceux “qui frappent la mémoire” mais ceux que la mémoire conserve). On peut le voir et le comprendre en observant la manière dont un événement contemporain se constitue comme objet de mémoire puis comme objet historique. Pour exemples, l'élection présidentielle de 2016 aux États-Unis, de 2017 en France, de 2018 au Brésil, ou le “mouvement des gilets jaunes” en cours au moment où je débute cette discussion, ce vendredi 11 janvier 2018 : selon que l'on prenne les récits avant même le début de ces événements, à leur début, à leur apogée, juste après elle, quelques temps (quelques semaines ou mois) après ou au moment où ils se constituent comme objets de mémoire puis comme objets historiques on aura une tout autre représentation de la séquence.

Je prends ces trois élections car toutes ont un point commun, dans ces trois séquences la personne élue est considérée d'abord comme négligeable et même, peu vraisemblable candidate dans les deux premiers cas, le résultat donné comme sûr bien avant que l'on en connaisse la réelle configuration, dans les trois cas c'est tardivement que les futurs élus apparaissent vraisemblables, dans les trois, même si différemment c'est la focalisation des médias sur eux, en leur faveur comme en leur défaveur, qui les rend vraisemblables, pourtant dans les deux premiers cas, à la veille de l'élection (du premier tour pour la France) ces médias s'étonnent qu'ils aient connu une si fulgurante progression dans les intentions de vote, au lendemain de leur désignation qu'ils aient été choisis (le cas français est plus complexe à ce point de la séquence, pour les deux autres ça se passa plus tôt, dû le mode de désignation des candidats, mais du moins ça n'empêcha pas les dissertations sans fin sur la surprenante “victoire” du nouveau président français). Le léger décalage entre l'élection présidentielle et les législatives donna d'ailleurs en France une répétition en plus bref et en plus dense de la première séquence puisqu'il apparut évident à la grande majorité des commentateurs patentés que le mouvement “En Marche !” retomberait comme un soufflé raté dans l'élection législative à venir avant de devoir constater qu'au lieu de retomber il se renforçait et que se dessinait le cas d'une majorité absolue de ce mouvement à l'Assemblée nationale. Depuis, et bien c'est oublié, et le récit d'un événement précis, le résultat en voix de l'élection.


Dans une élection on ne prend en compte, en général, que la part des “exprimés”, et non en nombre et en proportion mais en valeur, exprimée par un pourcentage. Dans les “exprimés” on ne retient pas les “blancs” et les “nuls”, le total de voix ne compte que les inscrits sur les listes électorales, et le total des possibles décisionnaires, “électeurs”, ne compte que les majeurs dont les droits civiques ne sont pas suspendus. Comme depuis quelques lustres les nouveaux majeurs sont inscrits d'office dans leur commune de résidence la proportion de non inscrits se réduit cependant, ce qui d'évidence favorise une hausse de l'abstention mais ça importe peu puisque l'on ne prend en compte que les “exprimés”. Prenez le cas français, lors de l'élection présidentielle de 2017 le tableau “officiel” complété de quelques valeurs très rarement indiquée, est celui-ci :

Résultats, élection présidentielle française de 2017.

Dans la première colonne de pourcentages j'indique aussi la proportion d'exprimés, de blancs et de nuls rapporté au total d'inscrits, dans la seconde je prends comme valeur de base la population totale. On peut voir que d'un tour l'autre ce qui a le plus augmenté est la proportion de blancs et de nuls, plus de quatre fois au total, près de cinq fois pour les seuls nuls, on peut aussi voir que rapporté au total de la population ce n'est pas 76% et 66% d'exprimés mais 54% et 47%, les premier et second tour. Conséquences, la réelle progression n'est pas de 42% pour Macron et de 12,6% pour Le Pen mais 25,5% et 6,2% relativement aux inscrits, de 18% et de 4,4% relativement à la population, et plus de la moitié de l'ensemble de la population ne s'est pas exprimée au second tour.

Pourquoi prendre la population totale ? Pour exemple, la grande majorité des lycéens et collégiens et des élèves du primaire, et des résidents non citoyens, n'a pas le droit de s'exprimer par le vote, mais les mouvements de lycéens et (plus rares) de collégiens, les associations et mouvements de leurs enseignants et de leurs parents, la participation courante de mineurs parfois très jeunes à des manifestations, la participation d'une partie des résidents non citoyens aux mouvements sociaux et politiques, y compris initiés par eux, tout cela montre que les “non inscrits” ont directement ou par leurs mandataires de réelles capacités d'expression, qu'ils sont eux aussi des “exprimés”. Ceci illustre une chose assez simple : croire que le “choix électoral” est un blanc-seing pour la durée d'un mandat est une très grande illusion, et croire que seuls les “inscrits” ont capacité à s'exprimer une illusion tout aussi grande, par le fait 47% de la population a exprimé passivement et 6% activement, soit en tout 55%, ne pas choisir entre les candidats, et Macron n'a recueilli d'approbation que de 13% de la population, et le choix en second que de 18%, dont une partie qui a voté contre son adversaire et non pour lui, factuellement il n'a le soutien avéré et plus ou moins ferme que de moins de 25% de la population. Les décisions politiques touchent toute la population, et toute la population est en situation de s'exprimer quand une décision la touche, par elle-même ou par ses mandataires et représentants.

l'Histoire s'écrit à l'aune de ce qu'on retient du temps présent et donc, du point le plus ancien de ce présent : l'incapacité d'un gouvernement qui s'appuie apparemment sur un soutien très majoritaire à gouverner après un temps assez bref (le “mouvement des gilets jaunes” n'est pas la marque du début des difficultés, elles ont nettement commencé moins d'un an après la présidentielle n'est surprenant que pour qui situe le temps présent entre ce jour et les trois derniers mois, si on fixe son début plutôt au deuxième trimestre de 2016 cela n'a rien de surprenant puisqu'on y inclut la longue séquence où à la faveur de retournements de situations successifs un candidat considéré comme insignifiant est devenu par une série de hasards1 celui le plus en situation d'être élu. On ne peut guère anticiper, et on le peut d'autant moins quand on ne retient la leçon du présent que sur un court terme, autant que je le comprenne on ne peut guère anticiper au-delà d'une à trois décennies, et autant que je sache notre capacité d'anticipation ne va guère au-delà du tiers de la période que l'on considère former le temps présent. Et enfin, quand on anticipe il est judicieux de proposer deux ou trois voies, car rien n'est écrit même si certaines évolutions sont probables.

Dans le cas de ces élections de 2017 il y avait au moins trois possibilités, une amélioration ou une détérioration rapide de la situation générale en France, ou une évolution limitée et indiscernable. Le seul cas favorable pour ce gouvernement était une amélioration rapide, le seul avantage de l'évolution indiscernable étant le délai de ressentiment, plus long. Dès le printemps 2018 il devint clair que rien ne changerait beaucoup à horizon discernable, en gros les six à douze mois suivants, ce qui allait contre les promesses de campagne des élus. Ce n'est pas tant ce qui arrive qui compte que ce qu'avait promis l'élu, Voir le cas de Winston Churchill qui avait promis à ses mandants de la sueur, du sang et des larmes, de ce fait ils n'ont pas été étonné par la période difficile qui a suivi et l'on approuvée. Ici, Macron et ses soutiens promettaient une rapide transformation vers le mieux qui ne se produisit pas et ne donnait pas les signes de devoir venir à court terme, ce qui fut d'ailleurs dit par les gouvernants et leurs soutiens dès la fin du printemps 2018 — un peu trop tard... En juin 2017 on a trois possibilités, en juin 2018 on n'en a plus que deux, une légère amélioration ou une dégradation et là, peu importe qu'elle soit légère ou lourde, importe seulement qu'elle aille à l'inverse de ce qu'en disent les gouvernants. En septembre 2018, que cela soit effectif ou non (dans l'ensemble c'est assez effectif) une majorité de la population considère que la situation se dégrade, la question alors n'est pas si mais quand auront lieu des mouvements de contestation, du fait le “mouvement des gilets jaunes” n'a rien de surprenant si on étend le temps présent au-delà de 2015, moins encore si c'est au-delà de 2005, le moment ne pouvait tarder. Quand ? Difficile à dire mais du moins, probablement dans les trois à neuf mois. Comment ? Indécidable, nous sommes dans une époque troublée, une époque anomique, on le voit un peu partout, presque toutes les sociétés sont en crise et en tout cas celles les plus significatives politiquement, culturellement, économiquement et démographiquement, et l'on voit que selon les circonstances le choix des peuples est assez varié mais tend à se porter sur des propositions assez radicales “à droite” ou “à gauche” ou... ailleurs.

Le contexte français diffère beaucoup de ceux du Brésil et des États-Unis, notamment par le fait que contrairement à ces deux États en France il n'y a pas d'opposition binaire simple depuis trois ou quatre lustres — non qu'il n'y en eut jamais, simplement il y eut une phase de “binarisation” pendant deux bonnes décennies, qui a trouvé ses limites quand “la gauche de gouvernement” d'abord, “la droite de gouvernement” ensuite, ont décidé, selon la pratique de nombreuses, hmmm... Disons, selon la pratique de nombreuses “démocraties”, en premier les États-Unis, d'organiser des primaires sur un mode binaire, avec deux “grands partis”. Or, ce modèle cadre mal avec le système électoral français où beaucoup de scrutins sont uninominaux à deux tours, ou avec des listes fermées et une faible proportionnalité (en France, presque tous les scrutins de listes donnent une prime au premier et un fort seuil, souvent de 10%, ce qui réduit considérablement la représentation des petites listes). Un tel système a bien des défauts mais aussi quelque intérêt quand on souhaite, disons, faire de la “nation”, de la société, “un seul corps”. Non pas toujours et en tout lieu mais quand nécessaire, pour selon les cas que tous s'unissent pour le “chef”, ou s'unir contre lui, et le faire très vite.

Pourquoi ? Parce que les sociétés sont peuplées de “simulacres”, de personnes qui “font semblant”, et que ces personnes détruisent les sociétés, qui reposent sur la confiance. Il y a un niveau de simulation tolérable, une qui ne l'est plus (trop ou pas assez de simulacres), et de temps à autre un réajustement est nécessaire, pour cela il faut “faire un seul corps”, pour évaluer la proportion de “déviants” (de personnes qui ne vont pas “dans le même sens”) et la corriger selon besoin, la réduire ou l'augmenter. La vérité est une chose gratifiante, mais trop ou trop peu de vérité est mortifère.


1. Bien comprendre ce que je nomme ici des hasards : si on place le temps présent bien avant, par exemple en 1990, on sait que sur cette période toute prévision faite deux ans avant l'élection présidentielle et pendant les dix-huit mois suivants se révéla fausses et qu'à toutes les présidentielles depuis 2002 systématiquement l'un des candidats du second tour voire les deux étaient imprévisibles huit à dix mois avant le scrutin. Il y a bien hasard mais non pas aléa, tout observateur scrupuleux sait que désormais il est vain de faire des prédictions électorales à plus que quelques semaines ou mois.