M'arrive souvent de proposer des conclusions, que je répute presque toujours provisoires. Je suis pour la démesure, plus encore pour les paradoxes, ainsi l'oxymore « conclusion provisoire » me plaît de ce point de vue : qu'y a-t-il de définitif en ce monde ? La notion de conclure est en soi porteuse de l'idée de définitif, si l'on conclut alors c'est définitif. D'où mon regret sur le titre ancien de cette chronique, la dérisoire idée de “conclusion conclusive”. Donc, conclusion provisoire sur les complots.


Parler de « théorie du complot » pour parler des personnes qui supposent des complots vise à disqualifier l'idée même de complot, genre, “les complots ça n'existe pas”. Je cite parfois Christine Ockrent comme exemple de personne qui postule cela. Une fois au moins j'ai dit d'elle, en gros, que si on lui avait affirmé qu'existait un vaste complot nommé Plan Condor vers 1985, elle aurait parlé de “théorie du complot” dans le sens actuel de cette expression, en employant une autre expression — à l'époque le mode disqualifiant était plutôt “psy”, elle aurait probablement parlé de “délire de la persécution”, depuis les Maîtres des Mots sont parvenus à faire qu'on ne puisse plus sans risques “psychologiser” des notions d'ordre politique ou social, sous peine de se faire taxer de racisme anti-malades mentaux, cas du combat presque réussi de proscription du terme “autisme” pour désigner un comportement politique solipsiste, qui oblige à qualifier socialement un comportement social, et non à le qualifier psychiquement. Donc, elle aurait disqualifié cette idée de complot international réunissant les services secrets et beaucoup de très hauts responsables politiques des trois Amériques, ainsi que de hauts responsables de multinationales ; la même, interrogée vers 1993, après découverte des “archives de la terreur” en 1992, aurait accepté par force qu'il y eut des pratiques douteuses, et coordonnées, des dictatures latino-américaines entre 1973 et 1983 au moins, « mais de là à parler de complot et d'y ajouter l'Amérique » (elle nomme ainsi les États-Unis : “l'Amérique”) ; parlez-lui-en aujourd'hui, elle admettra sans trop de réticence le complot, et l'implication des États-Unis. On en dira autant pour le tabac, selon le moment, elle aurait disqualifié, puis aurait admis du bout des lèvres le fait mais non la qualification, puis aurait admis le fait et la qualification.

Christine Ockrent est une des personnes les plus crédules que je connaisse — enfin je ne la connais pas sinon de loin comme personne publique —, elle est profondément ancrée dans ses croyances et même les preuves multiples de l'imbécillité de certaines de ces croyances ne l'empêche en rien de persister dans l'erreur. Bon. Crédule ou malhonnête ? Indécidable. Faudrait que je lui demande, moi ou quelque autre. C'est grâce à des personnes de son genre, à la fois assez incompétente en tant que journaliste et reporter mais à la surface sociale importante et à la capacité de conviction forte tant elle est péremptoire et agressive, que les comploteurs peuvent y aller à l'aise pendant des années, des décennies et même des siècles. Christine Ockrent est nuisible à la société, il serait temps qu'elle le comprenne, ou qu'on l'empêche de nuire. Elle et quelques milliers d'autres qui peuplent le monde des médias. Qu'on l'en empêche gentiment, en la priant d'aller nuire ailleurs, dans la discrétion et en-dehors de l'espace public. Ça ne résoudrait pas tout mais ça en résoudrait beaucoup.