Voici une vérité absolue valant pour toute personne : on naît. Voici une autre vérité absolue valant pour toute personne : on devient. Et voici une vérité relative : on ne naît pas. C'est là qu'est la fausseté de la phrase de Simone de Beauvoir qui devint un des plus fameux slogans du mouvement féministe des années 1960 et 1970, « On ne naît pas femme, on le devient ». Comme slogan et dans un certain contexte, celui de ces années, ce fut un puissant levier pour l'action par l'interrogation dérangeante qu'elle propose. Avant c'était une phrase, une formule, un paradoxe, un mot d'auteur, une idiotie, un contre-sens, après ce fut une formule convenue, un faux paradoxe, une vérité d'auteur, une connerie, une saloperie, un lieu commun. Seulement dans la période allant en gros de 1965 à 1980 ce fut une arme pour un combat. C'est ainsi, certaines sentences sont toujours et partout fausses, d'autres toujours et partout vraies, d'autres fausses ici, vraies là, d'autres enfin fausses avant, fausses après, vraies pendant une période.

Comme dit, l'élément de fausseté est principalement dans “on ne naît pas”, précisément dans “ne pas”, secondairement dans la juxtaposition de “on naît” et de “on devient”. La négation est en même temps l'élément qui fera de cette sentence une vérité dans son contexte, parce qu'en 1965 et en France, et tout autant dans ce pays en 1949, année de publication du livre dont elle est issue, Le Deuxième Sexe, on est ce qu'on naît, si on naît femme, tout son avenir d'être humain est déterminé, mais il en va de même si on naît indigène, ou colon, ou Parisien, ou Français, ou agriculteur, ou ce que l'on veut. Il y a certes des “exceptions”, qui cependant varient en quantité selon ce que l'on naît, par exemple si on naît homme, Français, métropolitain, de classe moyenne, quelque qualité “native” autre qu'on ait on peut être autre chose que ce que l'on doit être relativement aisément, si on naît femme, indigène, des colonies, de classe inférieure, ne pas être ce que l'on naît est presque impossible. De ce point de vue, une phrase lapidaire qui exprime par sa forme même et sans expliciter, sans commenter, sans “donner les clés”, que le devenir d'un individu n'est pas une prédestination mais une construction, comme cette phrase ou comme ce titre d'un livre paru en 1962, Peau noire, masques blancs, ou encore, puisqu'on parle de Simone de Beauvoir, cette phrase de Jean-Paul Sartre, « Si le Juif n'existait pas, l'antisémite l'inventerait », que je préfère à cette formule trop “slogan” dès le départ, « C'est l'antisémite qui fait le Juif », qui comme tout slogan est réversible, car si c'est l'antisémite qui fait le Juif alors c'est le Juif qui fait l'antisémite. L'antisémite n'a pas besoin d'un être “le Juif” pour être antisémite, il a cela en lui, l'opposition entre “le même” et “le différent”, il donne un nom au même, par exemple “l'Aryen”, et un nom au différent, mais ce nom est légion, “le Juif”, “le Tsigane”, “le communiste”, “le fou”, “le traître”. Disons, l'Arien se définit par des traits spécifiques, et tout être qui ne porte pas l'ensemble de ces traits est “non Aryen”. Soit précisé, on peut aussi postuler que « si l'antisémite n'existait pas, l'anti-antisémite l'inventerait », pour généraliser, « si le “différent” n'existait pas, le “semblable” l'inventerait ».

Prenez mon cas : j'ai une assez mauvaise opinion des Algériens de 2018, non pas dans leur totalité mais dans leur majorité, ils sont passifs, indolents, velléitaires, xénophobes, corrompus et corrupteurs, lâches, soumis, prêts à tous les compromis, toutes les bassesses, toutes les compromissions, et parmi eux ceux qui vont contre cela sont en majorité pires, ils n'agissent pas en leur propre faveur mais pour la destruction de tous ceux qui ne sont pas de leur groupe. Cela dit, pas besoin de ceux-là, les autres contribuent activement, dans leur faible capacité d'agir, à leur propre destruction. Bon. Je dis ça à un “antiraciste”, il va alors me supposer “raciste” et me le dire. Je lui réplique que je parle en connaissance de cause puisque je suis Algérien. S'il ne me dit pas directement que je suis un traître aux miens il va vouloir savoir si je suis “vraiment Algérien” – faut dire, je n'ai pas le “type algérien”, genre petit, basané, visage en lame de couteau, cheveux crépus, moi c'est plutôt genre 1,87m, 95 kilos, teint pâle, visage “européen”, cheveux lisses. J'aime titiller les “anti-truc”, je ne manquerais alors pas de lui faire clairement expliquer en quoi et pourquoi il peut douter de mon algérianité. D'évidence il ne pourra pas se prévaloir de ce que dit, que je n'ai pas le type, donc il alignera tous les arguments fallacieux et superficiels qui dénoteraient de ma non-algérianité, je ne sais pas, je n'ai pas l'accent (Est-ce que le président Bouteflika n'est pas Algérien ? Euh si. Et il a quoi comme accent qui le signale comme Algérien ? Euh...). Tous ses arguments seront à coup sûr invalides parce que le seul vaguement valide, le “type algérien”, il ne pourra pas l'énoncer. Comme je suis vraiment très méchant avec les “anti-truc”, je finirai par lui donner la clé pour valider sa supposition, le fait que ma mère est une Française métropolitaine “de souche”. Ah d'accord ! Tu n'es qu'à moitié Algérien, ça explique. Et ça explique quoi ? Et bien, si tu étais VRAIMENT Algérien tu ne dirais pas ça. Mais, je suis VRAIMENT Algérien. Je suis très bon en dialectique, je ne sais pas comment je procèderais puisque toute dialectique s'exerce en contexte, il ne s'agit pas de faire émerger quelque vérité mais d'aller au bout du mensonge, quoi qu'il se passe je l'amènerai à considérer que je ne suis pas un hémiplégique de l'identité, moitié Algérien et moitié Français, que je suis entièrement Français en France, entièrement Algérien en Algérie et entièrement moi-même partout et toujours, et non que, par je ne sais quelle opération magique, je laisserai ma “moitié Algérienne” en Algérie dès que j'en quitterai le sol. Soit il parvient à comprendre par lui-même qu'il est raciste, soit non, mais ça m'importe peu, mon but réel dans ce genre de discussions est de discerner. De, comme dit la sentence, « séparer le bon grain de l'ivraie ».

J'en parle dans d'autres pages, j'ai une typologie des humains assez sommaire, d'un côté les cons, de l'autre les salauds. J'ai tenté autant que possible de faire comprendre qu'il ne s'agit précisément pas d'une classification rigide mais qu'il s'agit bien plutôt d'un nom pour décrire une tendance, “vers la connerie” et “vers la saloperie”. Tout être humain est à la fois con et salaud, à la fois statique et mobile, simplement il sera un peu plus l'un ou l'autre selon les circonstances. Un être vivant est toujours mobile car son immobilité est elle-même mobilité, mais une mobilité passive, le mouvement général de l'univers va contre le mouvement singulier de la vie et l'immobilité apparente d'un être vivant est produite par un mouvement interne qui maintient sa capacité de déplacement intacte, le mouvement local, son extérieur, est déstabilisant, il est constamment soumis à deux contraintes, l'une verticale, la force d'attraction, qui l'attire vers le bas, et l'autre horizontale, le mouvement de la Terre, qui l'entraîne en sens opposé, il se déplace “de son propre mouvement” parce qu'il est statique relativement à lui-même, il a son propre centre de gravité autour duquel il déplace les parties mobiles de son individu, puis il exerce une pression qui déplacera ce centre de gravité, c'est le mouvement de la marche par exemple, on “tombe vers l'avant” et on place les parties de son corps de manière que ce déséquilibre soit compensé et son centre de gravité préservé. Toujours mobile et toujours statique. La connerie c'est le trop d'immobilité, la saloperie le trop de mouvement. Les cons et les salauds sont des dangers parce qu'ils ne se déplacent pas en harmonie avec leur environnement et deviennent de ce fait des obstacles, qu'on risque de se cogner contre eux, ce qui n'est pas souhaitable. Mais seuls les salauds sont activement dangereux puisque mobiles. Un con est parfois très lourd, si lourd qu'il ne peut se mouvoir, mais justement on sait toujours où il se trouve, un salaud est mobile, très mobile, de ce fait son mouvement et sa vitesse sont imprévisibles.

La dialectique est un instrument pour discerner le con du salaud, et non pas le vrai du faux. Le type de mon dialogue imaginaire peut aussi bien être un con qu'un salaud, une personne sincère mais “dans le faux” et qui ne veut ou ne peut en bouger, ou une personne insincère qui est “dans le vrai” mais “dit le faux”. Dans la dialectique, la première chose que l'on doit discerner est justement la sincérité ou l'insincérité.


Je comptais arrêter là mais je m'aperçois de nouveau d'un oubli, pourquoi la phrase de Simone de Beauvoir est fausse. C'est simple : on est ce que l'on naît, en majorité les humains naissent femme ou homme, en minorité “de sexe indéterminé” ou indéterminable. Dans le cadre de la société “femme”, “homme” et “indéterminé” sont des fonctions, assez souvent mais non nécessairement les fonctions “femme” et “homme” sont réalisées par des personnes de sexe biologique correspondant et en revanche, toujours les individus varient dans leur fonction, instantanément, dans leur journée, dans leur semaine, leur mois, leur année, leur vie. Sans détailler la fonction “femme” est de l'ordre du stable, du statique, celle “homme” de l'ordre de l'instable, du dynamique, la fonction “indéterminé” est une composition complexe et assez imprévisible de stabilité et de mouvement. Certains vont privilégier ce qui est de l'ordre du statique et “devenir femmes” pour l'essentiel de leur être au monde, d'autres privilégier ce qui est de l'ordre du dynamique et “devenir hommes”, certains n'opteront pas et seront avant tout “indéterminés”. Donc, on naît femme ET on le devient – ou non.