L'abstrait, le concret... Ce sont deux manières formelles de représenter la même chose. Les arts abstraits et toute manière abstraite de représenter la réalité ou d'en parler, comme les sciences ou la philosophie par exemple, visent à mettre en évidence certains éléments de la réalité estimés significatifs pour un certain propos. On confond souvent l'abstraction et le formalisme ou autres mouvements résolument non figuratifs, tel l'expressionnisme abstrait, pour les opposer à la “figuration”, alors que celle-ci est de toute manière une abstraction, une représentation limitée et schématique de la réalité par d'autres moyens que ceux de la chose représentée. Parler de la réalité ou la représenter c'est toujours la simplifier.

Je poursuis bien des buts dans ces pages, le premier étant de les rédiger. Comme dit ailleurs j'écris par phases et parfois par phrases, je peux en donner des explications tout ce qu'il y a de rationnelles ou tout ce qu'il y a d'irrationnelles mais au bout du compte le motif principal me semble assez simple : j'en ai le goût. En même temps je n'aime pas trop ça mais bon, c'est ainsi, vivre est un paradoxe, et celui-ci en participe, j'ai pris goût à la lecture et à l'écriture très tôt, vers les cinq ans je pense mais peut-être plus tôt, disons, entre quatre ans et demi et cinq ans et demi, ça m'a d'ailleurs posé problème parce que, vers le même âge, j'ai développé une philosophie de vie pragmatique, pourquoi devoir démontrer savoir ce que l'on sait ? Autant il me semble valable de diffuser le savoir, autant il me semble inutile de jouer au singe savant et faire toujours et toujours les mêmes tours.

Ça me posa problème à l'école, précisément au cours préparatoire, dit CP (pour mes lectrices ou lecteurs ne vivant pas en France, il s'agit de la première année de scolarisation réelle, à laquelle on accède en général l'année de ses six ans) où l'on apprend pour l'essentiel à lire et écrire et, pour moindre part, compter. Comme je savais déjà lire et écrire je ne voyais pas l'intérêt d'apprendre ce que je savais. Probablement, vous n'avez pas souvenir de vos débuts dans la carrière d'écolier mais dans le cas courant on ne s'inquiète pas trop de savoir ce que chaque élève sait ou ne sait pas faire, on part de l'hypothèse que tous sont semblables, comme on disait en son temps, des “ardoises vierges” sur lesquelles l'enseignant va inscrire tout son savoir. Constatant mon manque de coopération, ma maîtresse de CP ne m'interrogea pas sur mes motifs mais s'inquiéta et convoqua mes parents pour “discuter de mon cas”, dans son hypothèse je devais probablement être un peu débile. Ma mère, qui me connaissait bien et qui, en outre, était éducatrice, s'étonna, et tout simplement me demanda pourquoi je ne faisais pas ce qu'on me demandait, ce à quoi je lui répondis que je ne voyais pas l'intérêt d'apprendre ce que je savais déjà. À dire vrai, j'ai presque toujours eu des rapports problématiques avec l'école, un endroit où le plus souvent on considère que les élèves ne savent pas et où, en outre, on répète souvent les mêmes choses, probablement avec l'idée que les élèves tendent à oublier, ce qui n'est pas faux. D'évidence, si on a une bonne mémoire et des capacités de réflexion assez hautes, on y passe un temps considérable à subir des enseignements inutiles, du fait on apparaît un “mauvais élève”, dissipé, inattentif, et quelque peu indiscipliné. C'est ainsi...

Soit précisé, j'aimais bien l'école cependant, et plus tard l'université, des lieux parfaits pour apprendre et pour apprendre à apprendre si du moins on n'y respecte pas trop les règles habituelles, et des lieux de sociabilité plutôt plaisants même si parfois assez rudes, les jeunes ont souvent des rapports sociaux assez tranchés et tranchants. J'ai aussi un excellent souvenir des deux années passées en “classe unique”, les enseignants, même s'ils ne sont pas spécialement sensibilisés à “l'éducation nouvelle” (qui est plutôt la forme ancienne de l'éducation) dite aussi active, ont une pratique de cet ordre par nécessité et délèguent aux élèves les plus débrouillards le soin d'aider les autres élèves à comprendre et apprendre, du fait on a moins le sentiment d'y perdre son temps.

Quoiqu'il en soit, j'ai une longue carrière dans l'écriture et la lecture, et j'ai commencé à produire mes propres écrits (pour l'essentiel, des poèmes, au départ) vers sept ans (encore une fois c'est un peu flou pour moi, possible que j'aie commencé vers six ans mais je ne m'en souviens pas, en tout cas je m'en souviens à partir de sept ans). J'en ai donc le goût mais sans vraiment aimer ça, ça fait partie de moi, voilà tout.

Cela posé, j'ai quand même idée du pourquoi des pages de ce site, rien à voir avec ce que je peux écrire pour moi-même et que je ne destine pas à la publication. En gros, il s'agit de proposer des abstractions, des représentations schématiques de la réalité, parfois de l'ordre de l'essai ou du manuel, parfois de l'anecdote ou de la fiction. J'ai une certaine volonté de donner idée d'une certaine manière d'être au monde, spécialement de l'être dans la société, sans avoir idée d'une “exemplarité”. Disons, c'est proche de la manière d'une Descartes ou d'un Socrate (pour ce qui transparaît de lui via ses épigones1). Je ne m'égale pas à eux, c'est simplement une illustration de ma propre méthode, il ne s'agit pas tant de dire des vérités sur le monde que d'illustrer une démarche d'exploration du réel alliée à une hypothèse qui se révèle souvent vraie, un “maître” ou un “guide” ne fait rien de plus que permettre à ses “élèves” ou “suiveurs” de chercher leur propre manière de faire émerger d'eux une certaine compréhension du monde. Si possible assez réaliste. Conclusion, je vous invite à ne pas accepter mes propos comme des faits mais comme la simple illustration d'un processus général, celui justement donné par Descartes :

Le premier [principe de ma méthode] était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle : c'est-à-dire, d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention ; et de ne comprendre rien de plus en mes jugements, que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute.

Les trois autres principes ne sont que des indications pour parvenir à réaliser le premier. J'apprécie notamment le tout début du Discours de la méthode, que voici :

Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent ; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger, et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison est naturellement égale en tous les hommes ; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices, aussi bien que des plus grandes vertus ; et ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s'ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent, et qui s'en éloignent.
Pour moi, je n'ai jamais présumé que mon esprit fût en rien plus parfait que ceux du commun ; même j'ai souvent souhaité d'avoir la pensée aussi prompte, ou l'imagination aussi nette et distincte, ou la mémoire aussi ample, ou aussi présente, que quelques autres. Et je ne sache point de qualités que celles-ci, qui servent à la perfection de l'esprit : car pour la raison, ou le sens, d'autant qu'elle est la seule chose qui nous rend hommes, et nous distingue des bêtes, je veux croire qu'elle est tout entière en un chacun, et suivre en ceci l'opinion commune des philosophes, qui disent qu'il n'y a du plus et du moins qu'entre les accidents, et non point entre les formes, ou natures, des individus d'une même espèce.

Souligné par l'auteur. Ailleurs je discutais autrement de cette question, « ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s'ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent, et qui s'en éloignent », en constatant qu'on n'arrive guère moins vite à un but en choisissant une voie longue mais aisée qu'en prenant une voie courte mais ardue, mais qu'on en tire plus de profit à moindre peine. Le “droit chemin” peut s'interpréter comme “le plus court” ou “le plus égal”, pour moi ce serait donc plutôt le plus égal. Cette question de bon sens ou de raison qui serait « la chose du monde la mieux partagée » me semble... de bon sens : même parmi les personnes qui estiment avoir “raté leur vie”, je n'ai pas souvenir qu'elles attribuent cela à un manque de bon sens de leur part. Clairement (j'en discute ailleurs, cela a été étudié et nommé par les spécialistes en psychosociologie ou en sociopsychologie) les gens tendent à attribuer leurs réussites à leurs mérites, leurs échecs aux circonstances, assez peu tendront à attribuer leurs réussites aux circonstances, aucunes leurs échecs à leurs démérites2.

J'ai confiance en votre bon sens, raison pourquoi je vous invite à lire ces pages comme des textes ne décrivant pas concrètement la réalité ni comme des fictions mais comme de simples exemples de tentatives de discernement de la réalité, limitées et contingentes.


1. Qui sont, dit Le Petit Larousse édition 2000, des «disciple[s] sans originalité»...
2. Une généralisation hâtive, il existe tout de même pas mal de gens qui ont conscience du fait que leur situation, qu'elle soit “bonne” ou “mauvaise”, est la résultante d'une série de choix circonstanciels de la part de leurs éducateurs au tout début, puis de leur part ensuite. La description que je fais de moi comme lecteur et rédacteur de longue date n'est pas celle d'un être “naturellement doué” pour ça, d'évidence j'avais des dons pour la chose mais qui n'ont pu se développer que parce que le contexte s'y est prêté.