Quand on voit sortir une poule d'un œuf, on peut en conclure que l'œuf précède la poule ; quand on voit sortir un œuf d'une poule, on peut en conclure que la poule précède l'œuf ; considérant la longue série d'individus qui va de nos plus lointains ancêtres à leurs descendants les plus complexes on dira que la question n'a pas de sens, d'où cette réponse qui me semble la meilleure : la poule et l'œuf sont consubstantiels, selon commodité on dira que l'une précède l'autre ou que l'autre précède l'une, et qu'en toute hypothèse la poule précède l'œuf car c'est plus simple donc plus efficace.


Qu'est un savant ? Une personne qui comprend. Qu'est un technicien ? Une personne qui explique. On dira qu'il y a cinq cas, la personne à la fois savante et technicienne, celle ni savante ni technicienne, celle seulement savante, celle seulement technicienne, celle pour qui l'opposition n'est pas pertinente. Dans l'ordinaire des choses les humains sont presque tous à la fois savants et techniciens mais leur attitude relativement à ces capacités varie, et de ce fait varie leur manière ou leur possibilité de les réaliser. On peut dire que les premier, second et cinquième cas sont des variantes, être tout, n'être rien ou ne pas s'intéresser au tout et au rien se valent, comme pour tout ce qui est proprement humain il s'agit d'acquis, de ce fait se percevoir savant ou technicien importe peu pour autant qu'on mette ces deux capacités à équivalence, il y a ou peut y avoir (en général, il y a) problème quand on met l'une au-dessus de l'autre et qu'on réduit ses possibilités propres de mettre en œuvre celle que l'on considère la moindre.

Science et technique sont les deux moments d'une même séquence, observer et agir. En son temps on employa d'autres termes, la Grèce classique parlait de philosophes et de géomètres, dans la Rome antique on parlait de savants / sages / sachants et d'artistes / artisans, dans toute culture l'humain accompli, “l'honnête humain”, est à la fois savant et artisan, comme dit la sentence tardivement indiquée comme figurant à l'entrée de l'Académie platonicienne, « Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre », une inscription probablement apocryphe mais qui rend bien l'idée des philosophes de la Grèce antique, la réflexion n'est pas une fin ni un moyen mais un des deux aspects de la vie, l'autre étant l'action. On ne peut pas dire que ce soit d'une originalité extraordinaire mais chaque société explore la question d'une manière renouvelée en s'appuyant sur l'accumulation de savoirs et de réalisations dont elle hérite. Une question entre autres occupe les humains de longue date, là aussi sous des noms divers, matière et énergie sont-elles deux objets différents, ou la matière découle-t-elle de l'énergie, ou l'énergie de la matière, ou sont-elles deux aspects d'un même objet ? M'est avis qu'on n'aura jamais de réponse mais peu importe, on est dans le cas de la poule et de l'œuf, sous un aspect matière et énergie sont consubstantielles, l'univers n'est connaissable que s'il y a au moins deux objets et une interaction entre eux, sous un autre aspect on ne peut pas assurer une prééminence de l'une ou l'autre mais supposer que la matière est un cas de l'énergie apparaît plus simple parce qu'on sait faire de la matière avec de l'énergie sans détruire l'énergie mais on ne sait pas faire de l'énergie avec de la matière sans détruire la matière, ça n'est pas une preuve mais du moins, une hypothèse utile.


Une autre opposition est celle entre ondes et corpuscules. Il s'agit de la même question, la matière et l'énergie, le corps et l'esprit, l'âme et son réceptacle, ce qui meut et ce qui est mû. La lumière, le son, l'atome, tout ce qui vibre, est-ce une onde ou un corpuscule ? On peut considérer le son comme une onde mais sans matière pour la diffuser le phénomène ne se réalise pas, l'onde est la trace de la diffusion du son mais aussi l'indice du mouvement de la matière qui propage l'onde. Le cas qui a suscité cette opposition onde-corpuscule est celui de la lumière : une fois que l'on a compris à-peu-près la nature du phénomène, et le constat fait que la lumière se diffuse dans le vide, plus quelques autres expériences qui ont donné l'indice, tantôt de la lumière comme onde, tantôt comme corpuscule, se posa notamment la question du vide : est-il possible ? La réponse varie dans le temps.

Il n'y a pas si longtemps la notion d'éther, de « substances subtiles distinctes de la matière et permettant de fournir ou transmettre des effets entre les corps », pour citer Wikipédia citant le Dictionnaire d'histoire et philosophie des sciences de M. Scott Walter, fut une réponse hypothétique mais consistante pour expliquer le transport d'ondes d'un objet stellaire à un autre. Un court moment l'hypothèse d'un vide réellement vide sembla s'imposer mais le travaux théoriques d'Albert Einstein sur la lumière comme corpuscule, le photon, remit la théorie corpusculaire en avant, ce qui avait l'avantage d'expliquer des applications antérieures d’“électroluminescence” (cellules photovoltaïques) et d'en penser de nouvelles tirant partie de ces corpuscules, comme le laser. Cependant, le vide reste vide d'éther, le photon étant une particule, non une “substance subtile distincte de la matière”, jusqu'à la théorisation du vide quantique, qui n'est pas strictement vide puisqu'il produit une “énergie”, la version contemporaine de l'éther. Bien entendu, ces deux théories sont imparfaites et provisoires mais c'est ainsi depuis la nuit des temps, qu'on nomme cela matière et énergie, corps et esprit ou poule et œuf, il s'agit de déterminer si l'un naît de l'autre, l'autre de l'un, s'ils sont consubstantiels, ou si l'univers perceptible est le résultat d'une interaction entre l'un et l'autre. Enfin, pas pour la poule et l'œuf bien sûr, même si ça s'y rapporte un peu en ce sens que si l'œuf est premier, alors l'énergie est un cas de la matière, si c'est la poule la matière est un cas de l'énergie, mais là il s'agit d'une interprétation.


On ne trouve que ce que l'on cherche. En sciences on est souvent dans la situation du gars de la blague, celui qui cherche ses clés sous un lampadaire non parce qu'il les aurait perdues là mais parce que c'est le seul endroit éclairé dans le coin : on cherche là où on a des lumières. C'est même le grand intérêt de la recherche en sciences, ce que l'on recherche, ce sont des clés, on ne sait pas trop où elles se trouvent mais on sait où l'on a le plus de chances de trouver quelque chose, on cherche alors là, et l'on y trouvera immanquablement quelque chose, mais quoi ? Peut-être ce qu'on croit chercher, peut-être autre chose, dans l'un ou l'autre cas c'est une trouvaille heureuse. Disons, un chercheur en sciences cherche pour chercher, avec l'hypothèse qu'il trouvera mais sans certitude, et quoi qu'il arrive le simple fait de chercher se suffit et comporte sa propre gratification. Pour un scientifique, la sérendipité, « réaliser une découverte scientifique ou une invention technique de façon inattendue à la suite d'un concours de circonstances fortuites et très souvent dans le cadre d'une recherche concernant un autre sujet », est le cas général.


Initialement créé le 2018-12-17 01:08
Première publication ce 2019-10-11 01:30