Con ou salaud c'est un rôle. Humain c'est un rôle mais un rôle de composition, au sens où l'on se compose un personnage en fonction du contexte. Les cons ont souvent quelques difficultés à composer un rôle, ils tendent à jouer toujours le même, ils apprennent un certain rôle et le jouent et le rejouent jour après jour. Bien sûr ils peuvent en apprendre un autre mais sauf quelques cas ils ne jouent pas en alternance, le nouveau rôle remplace l'ancien. Les salauds savent changer de rôle mais sans toujours pouvoir ou vouloir tenir compte du contexte, en outre ils ont des difficultés à varier leur jeu, assez stéréotypé et plutôt prévisible. Un humain, que j'appelle par ailleurs un indéterminé, peut changer de rôle en cours de prestation et donc, sait l'adapter au contexte, il est imprévisible car il fait parfois du changement à vue, ce qui n'est pas habituel, et ne masque pas ses trucs, ce qui l'est encore moins. Cela dit, selon les contextes justement un indéterminé peut au contraire masquer ses procédés et jouer au con ou au salaud, spécialement quand il a du mal à faire l'analyse du contexte. Rapport au fait qu'il n'est jamais souhaitable d'avoir affaire à un con ou un salaud qui le suppose indéterminé dans certains contextes quand l'indéterminé ne peut lui-même discerner les cons des salauds.


La vie est un jeu, un jeu dangereux où l'on peut sortir à tout instant de la partie. On appelle ça mourir. Si l'on joue bien le jeu et si l'on n'est pas submergé par les cons et les salauds on meurt de sa belle mort ou par accident ou par sa propre négligence ou inconséquence mais en sachant qu'on s'est mis en position de risque. Le problème avec les cons et les salauds vient de ce qu'ils n'ont de cesse, par maladresse ou par malice, de mettre la vie des autres en danger, on peut dire d'eux qu'ils ne jouent pas le jeu, qu'ils ne jouent pas le jeu de la vie, qu'ils construisent des obstacles ou des pièges qui mettent en risque la vie des autres, et aussi la leur mais ça ils préfèrent ne pas le savoir.

On peut dire des cons et des salauds qu'ils n'ont pas peur de la mort et que pourtant ils font leur maximum pour qu'elle n'advienne pas – qu'elle n'advienne pas pour eux, en tant qu'individus ou que groupes. Ce qui est idiot : quoi qu'on fasse on mourra, la seule et unique manière de ne pas hâter ce moment est de ne pas en tenir compte et de vivre chaque instant comme s'il était le dernier, tous les instants comme si l'on avait l'éternité devant soi, ce qui n'est pas faux : chaque instant de sa vie on meurt et on renaît à soi-même, et comme on ne sait jamais lequel sera le dernier, à tout instant on a toujours sa vie devant soi, éternellement. Jusqu'à sa mort. Les cons et les salauds on ceci en commun qu'ils sont persuadés de pouvoir, chacun à sa manière, “retarder le moment”, le moment de la mort, ce qui est idiot là aussi : la mort vient toujours à son moment et rien ne saurait la retarder, ni la hâter d'ailleurs. Elle vient toujours à son moment parce que quand elle advient, elle advient. C'est à la fois compliqué et simple, on peut certes s'arranger pour mourir “le plus tard possible” ou “le plus tôt possible” mais ça ne change rien au fait qu'on mourra, donc la mort vient toujours à son moment et ce moment, on ne peut ni le retarder ni le hâter puisque c'est le moment où l'on meurt. Pour moi c'est simple mais je ne suis ni con ni salaud et ne tente jamais de, comme on dit, “interpréter”, c'est ça qui complique : le con se dit, il croit savoir quand il mourra, le salaud se dit, il croit ne pas savoir comment faire reculer la mort, alors que je ne dis pas ça, je dis juste que l'on meurt au moment où l'on meurt et à cela il n'est rien à faire, le moment où l'on meurt et toujours le moment où l'on meurt. On peut le “retarder”, c'est évident, on peut le “hâter”, c'est évident, mais quand on meurt on meurt. Qui ne comprend pas cela ne comprend ni la vie, ni la mort, ni l'éternité.


Donc, détecter les cons et les salauds. Le principe est d'observer, une activité de tous les instants quand on est éveillé et vigilant, nul effort à faire, on sent, on goûte, on touche, on entend, on voit, les organes de sens ne sont pas actifs par intermittence, le niveau de vigilance peut varier mais non celui d'observation, du moins quand on veille ; quand on dort, si effectivement les organes de sens sont d'un même niveau d'activité le traitement des sensations est abaissé, celui de vigilance réduit. Durant la veille, qu'on le veuille ou non on observe mais on peut, disons, ne pas tenir compte des signaux reçus, du moins de certains d'entre eux, avoir un “niveau d'alerte bas”. Régler ce niveau d'alerte est un apprentissage mais est aussi dépendant pour une part plus ou moins importante des capacités sensibles et de ce qu'on peut appeler les capacités d'association, si ce n'est pas le cas de toutes beaucoup de formes d'être au monde étiquetées “autisme” ont pour origine une capacité non standard d'association, inférieure ou supérieure aux standards ou autrement organisée. La connerie ou la saloperie sont des sortes de “maladies autistiques”, non pas une capacité non standard, qui n'est pas une maladie mais un état, et qui souvent induit un “handicap”, c'est-à-dire un écart à la norme qui limite les capacités relationnelles des autistes, mais une maladie parce qu'ils sont “dans la norme” mais réduisent leur capacité relationnelle par conditionnement ou par choix. Mon histoire des personnes qui voient ou disent “noir” quand c'est “blanc” dans le texte « Dr. Tant-Mieux et Mr Tant-Pis » propose une description humoristique du fait, il existe une part non négligeable d'humains conditionnés à ne pas traiter certains signaux ou à leur attribuer une valeur non standard, et une part moindre d'individus qui, pour des raisons diverses et qui les concernent, traitent normalement les signaux et leurs attribuent une valeur standard mais vont délibérément dire que ce qu'ils voient est autre. Les premiers sont dans ces pages “les cons“, les seconds “les salauds”.

Détecter les salauds et les cons c'est, en gros, constater lors du traitement d'un signal que dans ce qu'on a observé il y a un mouvement non prévisible et vérifier rapidement si c'est un défaut d'observation ou quelque chose de “faux”, une sorte d'illusion, ce que l'on voit ne correspond pas exactement à ce qui semble. Pour le faire souvent et intuitivement il m'est difficile de décrire avec exactitude comment ça se réalise mais du moins, en pratiquant un échantillonnage des sensations on arrive à-peu-près à voir où est l'erreur, et de ce fait à détecter où se situe cette “illusion” dans l'espace ou/et dans le temps. Je pense à un cas qui m'est resté en mémoire parce qu'assez intéressant pour meubler mon catalogue des méthodes de “simulation” et des situations “illusoires”. Ça s'est passé dans la gare de Clermont-Ferrand toute fin 1999 ou tout début 2000, lors de la grande tempête de cette période, avec ce que j'en raconterai il y a moyen de dater plus précisément le moment mais pour moi ça importe peu. Je repère un “faux clochard”, ce qui m'intrigue. Les “faux clochards” sont des personnes qui se donnent l'apparence d'un zonard, d'un routard ou d'un clochard mais qui par des détails vestimentaires et comportementaux indiquent qu'elles jouent un rôle. Cela n'a pas de signification particulière, on peut avoir bien des raisons de le faire, entre autres de passer inaperçu ou de s'amuser ou de se croire vraiment clochard sans l'être effectivement. Quand je vois du faux ça me met en alerte mais je ne fais pas d'hypothèses, j'essaie juste de déterminer quand c'est possible et pour le plaisir de m'y essayer les possibles motifs de ce rôle mais sans que ça mobilise beaucoup mon attention. Ce que j'ai vu de vraiment étrange est le fait qu'à un moment, celui où le kiosque de la gare a reçu les journaux locaux du jour, mon faux clochard s'est empressé d'en prendre un, de chercher une certaine page, de chercher une information précise, de la lire, puis de remettre le journal à sa place. Du coup je fais de même et ce qu'il a cherché et trouvé était un fait divers sur un incendie accidentel ou criminel (“enquête en cours” comme on dit) la veille ou l'avant-veille dans la ville. Bon, je me suis dit, c'est l'auteur, l'intermédiaire ou le commanditaire et il vérifie si ça s'est déroulé comme prévu. En toute hypothèse, plutôt l'intermédiaire.

Ce cas est assez particulier et plutôt rare. Mon but général quand j'observe avec un peu plus de vigilance après avoir détecté quelque chose de faux est d'avoir une idée de la cause et de l'effet de ce faux pour me faire une opinion – toujours révisable – et déterminer si c'est une connerie, une saloperie ou une combinaison des deux ou rien de tel, une illusion dont la source est dans ma perception initiale. Ça m'est surtout utile pour me faire une opinion sur mes semblables, spécialement ceux de mon environnement proche avec lesquels je peux avoir des interactions plus directes, à l'occasion. Je me méfie beaucoup des salauds et quand je crois en avoir détecté et qu'ils sont susceptibles d'interagir avec moi, j'essaie autant qu'il se peut de valider ou d'infirmer mon opinion sur eux. Les salauds sont toujours des sources possibles d'emmerdements, donc autant détecter ces sources possibles, ça peut faciliter la vie le cas échéant d'un emmerdement imprévisible.


Je crains toujours, et à raison, qu'on interprète mes propos. Je dis à raison parce que je sais par ma propre pratique et par ce que font les personnes que je connais directement ou indirectement, pour ces dernières, par ce qu'elles disent ou par ce qu'on en dit, que cette tendance à “interpréter” est permanente chez les humains. Cela vient d'une nécessité vitale, nous sommes héritiers de toutes les espèces dont nous dérivons et toutes “interprètent”, ont besoin de le faire, pour leur survie. “Le con” est “la proie”, l'objet dont dépend la survie de l'individu, “le salaud” est “le prédateur”, l'objet qui menace cette survie. Bien sûr il s'agit d'une modélisation issue de l'expérience et construite à partir d'un tropisme qui est la pulsion de se maintenir dans sa structure, de “vivre” (entre guillemets non parce que je considère proprement comme une modélisation mais parce que l'on ne peut pas aisément définir ce phénomène de la vie, on la constate pour y participer mais que dire de plus ? nommer ce phénomène le modélise sans en dire grand chose sinon donc le constat qu'il est), ce qui est “proie” contribue à ce maintien, ce qui est “prédateur” le menace. Dans les sociétés humaines comme chez toutes les espèces qui ont développé un comportement grégaire ce rapport proie-prédateur existe entre membres, mais à un niveau abstrait, chaque membre d'un groupe est à la fois proie et prédateur pour chaque autre, il “donne” et il “prend”, tantôt effectivement (échanges matériels entre membres), tantôt par seule abstraction (échanges informels, ce que l'on nomme communication). Les espèces grégaires reproduisent à un niveau interindividuel ce qui se passe dans un individu multicellulaire où chaque cellule qui, dans un autre contexte, pourrait être un individu, est à la fois “ressource” et “menace” pour chaque autre, et où contrairement aux autres contextes ce rapport est modéré, transformé, les cellules d'un même ensemble simulent ce rapport proie-prédateur, elles échangent et ces échanges, tantôt sont des dons, tantôt des prises. Bien sûr, il y a une différence qualitative, les individus des espèces grégaires ont une autonomie dont ne disposent pas les cellules, ce qui avantage chaque individu et le groupe : si un individu meurt il ne menace pas la survie de tout le groupe et si le groupe se dissocie, ses individus peuvent lui survivre et reconstituer de nouveaux groupes. J'abrège pour en revenir aux humains.

Les humains sont héritiers d'une série d'évolutions alternant et combinant des changements structurels et comportementaux, notamment les espèces grégaires sont passées d'une forme de coordination amorphe, un ensemble de pairs non ou peu différenciés, à une forme organique, en sous-groupes spécialisés, en “organes”. Tenir compte que ces évolutions ne présentent aucun avantage ou désavantage particulier pour les individus, c'est un avantage pour les espèces d'une certaine forme mais non nécessairement pour d'autres, les bactéries par exemple n'ont jamais eu un avantage particulier à s'organiser et leurs formations grégaires sont amorphes et le cas échéant faiblement structurées, à l'inverse les cellules eucaryotes, qui sont par elles-mêmes organisées (une combinaison d'individus antérieurement autonomes) ont évolué vers des formations grégaires organisées qui dérivent de leur organisation interne, évolutions qui sont possiblement avantageuses et possiblement non, par le fait les eucaryotes ne se sont pas réunis en conclaves ou en conseils d'administration pour discuter de la meilleure manière d'évoluer, ils ont évolué à partir des caractéristiques structurelles et comportementales de leurs lignées, parfois ça s'est révélé favorable, parfois non, parfois favorable pendant un temps assez long, parfois non : l'histoire des êtres vivants est pleine d'épisodes où une évolution favorable au départ s'est révélée à terme une impasse, ne serait-ce que par le fait qu'une évolution initialement favorable va contribuer à modifier tous les équilibres internes de la biosphère et que cette modification peut induire une évolution de l'ensemble du système telle que ce qui était favorable dans un certain équilibre devient défavorable dans un autre.

Les êtres vivants ont toujours, peut-on dire, “une conscience de retard” : les cellules procaryotes ont la conscience élémentaire et non explicite de leur existence et leur vie est un tropisme certes complexe dans sa réalisation mais linéaire dans son accomplissement, fuir la menace, rechercher la ressource, le rapport proie-prédateur immédiat ; les eucaryotes ont appris fortuitement à réguler ce rapport, les organites d'une cellule ont un rapport formel du même ordre mais “transcendé”, ils ne se fuient pas ni ne s'entre-dévorent mais vont se limiter à faire des transferts de matière, qui sont des “proies” et d'énergie, qui sont des “prédateurs”, mais en quantité et en puissance telle que ça ne menace pas l'intégrité de chaque organite. Et ainsi de suite. On peut dire, en gros, qu'à chaque nouvelle étape les membres d'un ensemble grégaire se voient comme des individus (ce qu'ils sont) et voient leur ensemble comme un groupe d'individus (ce qu'il n'est pas), d'où mon histoire de “conscience de retard”, une ensemble grégaire d'individus autonomes est composé d'individus mais ce qui assure une certaine forme de survie est l'ensemble et non les individus : dans une société d'abeilles comme dans une société humaine, après un certain temps tous les individus qui la constituent à un instant antérieur seront morts et la société sera “la même” – la France de 1017 est “la même personne” que celle de 1877, qui certes a évolué (elle n'a pas le même comportement ni la même structure en 2017 qu'en 1877) mais reste le même individu, alors que tous ses individus humains sont morts et ont été remplacés.

Dans ma modélisation, la “connerie” correspond au fait qu'un individu ou un groupe ne voit que la persistance, la “saloperie”, qu'un individu ou un groupe ne voit que l'évolution. Je le disais récemment (hier ou ce jour) dans cette page ou une autre, chacun des membres d'une société est “un peu con” et “un peu salaud”, selon les circonstances et selon son rôle dans la structure sociale globale, il s'attachera plutôt à la persistance ou plutôt au changement et dans le courant des choses variera plus ou moins rapidement de l'un à l'autre. Les cons et les salauds persistants sont, dira-t-on, un effet secondaire de l'organisation des sociétés humaines qui ont évolué de telle manière que les “organes” forment des sociétés autonomes, pour le dire autrement une société humaine n'est pas un ensemble grégaire d'individus mais un ensemble grégaire d'ensembles grégaires. Sans discuter des aspects philosophiques de tout ça il y a un avantage simple à cette structuration, simple et double : un “organe” n'étant pas un individu unique peut lui aussi survivre au remplacement progressif de ses membres, et la disparition d'un des sous-ensembles réalisant une “fonction organique” sera compensée par l'extension ou la création d'un sous-ensemble d'un autre sous-ensemble de même fonction. À quelque chose bonheur est mauvais : puisque la survie de groupes à fonction organique est indépendante de la survie de ses membres, ces groupes peuvent survivre à la mort même de la fonction réalisée et constituer des sortes de parasites ou de tumeurs, des groupes qui n'ont pas d'utilité pour le fonctionnement de la société et captent une partie de ses ressources pour mener leur propre projet, parfois antinomique au projet global de la société. Il y a une “bonne” cause pour que les sociétés tolèrent ces groupes : on ne sait de quoi demain sera fait. Et il y a un “mauvais” effet à cela : il arrive parfois, il arrive souvent, que la proportion de groupes de parasites ou de tumeurs excède les capacités de la société.

Sous un autre aspect, “les cons” sont des parasites, des personnes ou groupes qui agissent selon un modèle de comportement ou/et d'organisation élaboré dans le passé, “les salauds” des sortes de tumeurs, des individus ou groupes qui veulent imposer au reste de la société une forme inédite (du moins, inédite jusque-là dans leur propre société) de comportement ou/et d'organisation qui ne lui est pas favorable. Je n'aime pas trop faire des équivalences de ce genre parce qu'un grand nombre de mes semblables, soient tendent à croire que c'est “la même chose” que celle discutée, soit refusent d'accepter la similarité, mais du moins la connerie et la saloperie sont similaires aux deux risques que court un système autocorrecteur du type machine à vapeur, l'arrêt et l'emballement. La “connerie” tend par son inertie à ralentir le fonctionnement général de la société, ce qui est nécessaire pour justement éviter ou limiter les risques d'emballement, mais quand le niveau de “connerie statique” (la proportion de groupes ou d'individus habituellement “cons”) dépasse une certaine proportion l'ensemble de la société est ralenti jusqu'à un niveau d'entropie qui la détruit en tant qu'individu, sa superstructure, qui assure la cohésion de l'ensemble, se défait. La “saloperie” agit comme un accélérateur, accomplit une fonction plus vite ou plus fort à même niveau d'énergie ou capte plus d'énergie que prévu pour l'accomplir et au-delà d'une certaine accélération la société globale fonctionne “trop vite” ce qui détruit son infrastructure, incapable de supporter, d'assurer, cette accélération. Le pire cas étant “la coalition des salauds et des cons”, une coalition fortuite induite par la nécessité de retrouver un niveau de fonctionnement qui reste dans les limites du tolérable.


Mis à part des contextes somme toute rares, généralement assez courts ou/et localisés, cette “coalition des salauds et des cons” est le mode normal de régulation d'une société ou d'un groupe de sociétés, un mode pas nécessairement souhaitable et souvent peu favorable à une majorité des individus ou des sous-groupes mais normal. Pour simplifier un peu mon discours je parlerai par après de “personnes” pour les individus et sous-groupes, ce qui correspond aux “personnes physiques” et aux “personnes morales”, fonctionnellement ces deux sortes de personnes sont équivalentes pour la société globale. Une société comme individu fonctionne comme n'importe quel individu, elle passe par des phases d'activité et de repos et chacune de ses parties, chacun de ses “organes”, a ses propres phases d'activité et de repos. Au niveau global il y a des ajustements qui permettent de coordonner toutes les personnes par transfert de matière ou/et d'énergie selon les besoins de chaque personne à un instant donné. Et comme pour n'importe quel individu, certains ajustements peuvent être très favorables à telle personne, très défavorables à telle autre, au point parfois d'en détruire par excès ou par insuffisance de ressources. Le projet général d'une société est de favoriser tous ses membres mais son but général est de se préserver, et le but prime le projet parce qu'une société ne peut favoriser ses membres qu'aussi longtemps qu'elle existe. Les humains n'étant pas des cellules eucaryotes, des insectes ni des vertébrés relativement rudimentaires (relativement à eux, les espèces dont les individus ont des capacité de cognition moindres), leur schéma évolutif les induit à tenter de réduire le plus possible les “dégâts collatéraux”, à réaliser des organisations sociales toujours plus favorables aux personnes tout en préservant autant que possible leur propre pérennité. Mais ça ne marche pas toujours.

Tout individu évolue perpétuellement, ce qu'il était la minute, la seconde d'avant, il ne l'est plus la seconde, la minute d'après. C'est mon histoire de l'individu qui meurt et qui renaît perpétuellement, c'est effectivement le cas mais perceptivement non, l'individu est de son point de vue “le même” dans les deux instants, ce qui est vrai. Pour l'opposition entre vérité et réalité voir les précédents textes de cette série « Élucubrations », surtout les trois ou quatre plus anciens, toujours est-il, pour lui l'individu est vraiment le même mais pour un observateur il est différent, a subi des modifications plus ou moins importantes qui en font une entité différente. Pour prendre un cas un peu grandiloquent mais illustratif, un individu qui par accident ou par maladie se verrait privé de ses quatre membres sera bien pour lui même et pour son propre groupe “le même”, et pour un observateur non impliqué, “un autre” : la vérité des uns n'est pas la réalité des autres. Sans aller aussi loin, une personne change sans cesse mais sauf changement brusque suite à une décision de la personne ou par contrainte du contexte, ce changement est très progressif et, à partir du moment où elle atteint sa “maturité” (pour un individu, devient “majeur”, autonome), ce changement est pratiquement indiscernable. Il m'arrive de dire à des interlocuteurs, moitié par plaisanterie et moitié sérieusement, que l'ai toujours trente ans (en réalité, j'ai vécu près de soixante ans depuis ma conception), mais trente ans “un peu vieux”. Manière de dire plaisamment que si j'ai la conscience claire d'être âgé de près de soixante ans, ma personnalité n'a pas varié considérablement en trente ans, que je suis à la fois “le même” et “un autre”. La connerie c'est quand on se voit “le même”, la saloperie quand on se voit “un autre”, le con est celui qui ne peut ou veut se voir que “le même”, le salaud celui qui ne peut ou veut se voir que “un autre”, “la coalition des salauds et des cons” c'est quand, disons, “les cons contrôlent les salauds” ou quand “les salauds dirigent les cons”. Tout ça est assez illusoire, dans la réalité réelle personne ne contrôle personne et personne ne dirige personne mais dans la Vérité Vraie il en va tout autrement.


Comme dit, les cons tendent à freiner la société, les salauds à l'accélérer. La raison pour laquelle une société tolère en son sein des parasites et des tumeurs est que ces personnes sont nécessaires à son bon fonctionnement, pour la société les cons constituent une réserve d'énergie, les salauds une soupape de sécurité, un frein de secours. Toute société développe des moyens de conditionnement primaire, secondaire et tertiaire. Un humain accompli a intégré les trois formes de conditionnement, un salaud en est resté à celui secondaire, un con en est resté à celui primaire. Une société fonctionnelle comporte une majorité relative d'humains accomplis, une forte minorité de cons, une faible minorité de salauds, à quoi s'ajoute une proportion équivalente de “contre-salauds” et de “contre-cons”. Il y a une tolérance, sans dire que ça soit réellement le cas, on peut considérer que la proportion d'humains accomplis doit se situer alentour de 40%, celle de cons un peu en dessous, les 20% à 30% restant étant donc également répartis entre salauds, contre-salauds et contre-cons.

Je ne vais pas ici vous raconter le long processus d'humanisation qui conduit d'une petite chose vagissante et informe qui n'a d'autre buts dans la vie que de manger, roter, pisser, chier, babiller, hurler, couiner et dormir, beaucoup dormir, à Albert Einstein ou Gérard Depardieu ou Emmanuel Macron, d'abord parce que vous l'avez subi, ensuite parce que c'est fait dans d'autres pages de ce site, spécialement la partie « Machins » (titre alternatif, « NOUVEAU !!! (Oui oui, nouveau, on dira ça...) » – j'aime bien plaisanter). Reste ceci : une société est très tolérante à, disons, l'écart à la norme, il y a toujours une proportion de cons et de salauds “réels”, des humains qui par leur écart à la norme sont inaptes à intégrer plus que le premier ou plus que le second niveau de socialisation, d'humanisation, des humains inaccomplis. Bien sûr, cette tolérance est intéressée en ce sens que la majorité des salauds et des cons ne le sont que fonctionnellement, des humains accomplis qui “jouent au con” ou “jouent au salaud”, ce qui pour la société est coûteux puisque la réalisation du troisième type de conditionnement est très longue et très consommatrice de ressources et de ce fait le rapport coût-bénéfice est réduit quand on doit faire accomplir par des humains accomplis des tâches de cons ou de salauds, qui ne sont pas d'un rendement social formidable... De ce fait, la “bienveillance” de la société est intéressée : en acceptant en son sein des humains réellement inaccomplis elle économise le coût des conditionnements qui ne leurs sont pas accessibles. Rendement faible mais coût de formation réduit, c'est tout profit pour la société.

Ça c'est la théorie. Dans la pratique il y a toujours des risques de dysfonctionnement parce que la perfection n'est pas de ce monde, que l'habitude crée la routine, qu'on n'est jamais absolument certain d'avoir correctement évalué le “potentiel d'humanisation” de chacun et que pour diverses raisons certains membres de la société en charge de conditionner les nouveaux membres peuvent, involontairement ou volontairement, rater le conditionnement. Bref, beaucoup d'aléas qui, en s'accumulant, peuvent conduire à cette fameuse “coalition des salauds et des cons” (enfin, pas encore fameuse mais je ne désespère pas de répandre mon modèle, non que ce soit le seul pertinent, j'en connais bien d'autres et certains beaucoup plus pertinents, mais ça flatterait ma vanité d'auteur, ce qui n'est pas désagréable).


La coalition des salauds et des cons.

Un modèle est un modèle, par nécessité il simplifie le réel et d'autant plus quand la réalité décrite est étendue et complexe. Un autre nom possible des “cons” est “les matérialistes”, des “salauds” est “les spiritualistes”, des humains accomplies est “les réalistes”. Comme dit dans d'autres textes, factuellement tout être vivant est réaliste aussi longtemps qu'il vit parce que ne pas tenir compte de la réalité à comme conséquence à court terme la sortie de la réalité, dit autrement, la mort. Un “matérialiste” est un humain qui ne parvient pas à se séparer intellectuellement de son groupe d'appartenance direct, sa “famille”, mais qui est apte à vivre et agir dans la société a minima, une forte dépendance aux autres humains et une autonomie très faible, quelqu'un qui sait obéir et exécuter mais rien de plus, et n'est pas d'une compétence remarquable dans l'exécution. Un “idéaliste” sait exécuter mais ne sait pas obéir, un “réaliste” sait obéir et exécuter mais avec discernement, pas d'obéissance aveugle ni d'exécution strictement par imitation. Dans l'ordinaire des choses un humain accompli est “plutôt con” ET “plutôt salaud”, en ce sens qu'une bonne part des activités de n'importe quel être vivant, aussi “évolué” soit-il, est extrêmement répétitive, extrêmement prévisible et remarquablement peu variée, que ce soit au plan individuel, à celui des groupes d'appartenance plus ou moins liés ou à celui de la société, la routine...

Et allez donc ! Je repars dans les détails... Bon, j'abrège parce que ce que je raconte, vous le connaissez, avec ce problème que vous n'en tirez probablement les conséquences. C'est une hypothèse mais ma confrontation habituelle avec les humains me fait constater que cette société où je vis comporte une proportion importante de salauds et de cons, très au-dessus de l'acceptable, donc statistiquement vous savez ce que je sais vous n'en tenez pas compte. Je me trompe peut-être mais je ne m'en excuse pas, quand j'écris c'est pour quiconque et non pour ceux qui n'ont pas besoin de ce que j'écris pour savoir ce qu'ils savent, je ne m'en excuse pas si donc vous êtes réaliste mais du moins je vous en demande pardon au cas où, ce qui m'en semble, mes écrits seraient dans l'ensemble assez ennuyeux et composés pour leur plus grande part de truismes et d'évidences premières, et pas très plaisants dans la forme.

Qu'est-ce que je raconte ? Qu'une part significative de mes semblables constate en paroles que vraiment, la société ne fonctionne pas bien et qu'il faudrait changer ça. Et n'en tire pas la seule conséquence nécessaire : changer ça pour que la société fonctionne bien. Non plus en paroles mais en actes. Ce qui est très simple : cesser d'accepter pour soi-même de réaliser des tâches contribuant à empêcher que “ça” change. Ne sachant pas ce que “ça” est censé désigner pour vous, pour vous personnellement, puisque je ne sais pas qui vous êtes et ce que vous faites pour et dans la société, le “ça” qui vous concerne n'est pas celui qui me concerne, je ne peux que vous faire cette proposition, que vous cessiez d'accomplir pour la société ce qui selon vous et dans votre propre contexte contribue à faire que le “ça” qui vous concerne directement ne change pas. Exemple : vous êtes journaliste de radio et, à l'instar de tout citoyen, vous considérez que les médias “informent mal”. D'accord. Mais, “les médias” c'est VOUS, donc c'est VOUS qui informez mal. Exemple en contraste : je suis journaliste et, à l'instar de tout citoyen, je considère que les médias “informent mal”. Or, “les médias” c'est MOI, donc c'est MOI qui informe mal. Savez-vous pourquoi je ne suis pas journaliste alors même que toutes les pages de ce site montrent que j'ai toutes les capacités nécessaires pour accomplir cette fonction ? Parce que, comme tout citoyen, je considère que les médias informent mal, et je refuse d'être le média qui informe mal, je refuse de diffuser des informations sans intérêt dans une forme sans intérêt dans le but évident de participer au renforcement du fonctionnement de la société, alors même que je considère que cette société fonctionne mal. Changer la société ? Rien de plus simple et rien de moins violent : il suffit de cesser de la soutenir. Rien ne changera réellement, la seule chose qui changera est la fin de toutes ces actions inutiles qui coûtent beaucoup en ressources de tous ordres et n'ont pour seule fonction que de maintenir une structure illusoire.


Bon, cette fois je crois que tout est dit.


Ah zut ! On se perd dans les détails et on oublie l'essentiel, c'est ainsi... Dans ce cas, l'essentiel est le titre : un simulateur est toute personne qui accepte de faire ce à quoi elle ne croit pas afin de contribuer au maintien de ce à quoi elle ne croit pas. Le problème n'est pas la simulation en elle-même, tout le monde en fait mais censément à dose mesurée. Le problème c'est quand trop de personnes simulent à haute dose. Chaque simulateur contribue à une toute petite fraction de la simulation mais la conjonction de trente ou quarante millions de toute petites simulations, ça fait une énorme simulation. Chaque simulateur voit cette énorme simulation et se dit, “je ne peux rien faire contre ça”. Et c'est vrai. Chacun ne peut rien faire contre le gros “ça” mais chacun cessant de réaliser l'infime “ça” qu'il réalise et tous le faisant en même temps, le gros “ça” disparaît presque instantanément – cela dit, ses conséquences seront un peu plus durables, on n'arrête pas un mouvement généré par quarante millions de petits “ça” d'un coup d'un seul. Mais ça se fera tout de même assez vite, à mon jugé, en deux semaines à deux mois pour une société comme la mienne, la société française.