Pour redire une chose plusieurs fois dite dans ces pages, je ne crois pas aux complots mais je les constate. Il y a d'un côté les complots “réels”, qui ont en commun d'échouer dans leur projet et dans leur réalisation, et ceux formels, qui ne sont pas proprement des complots mais en ont cependant les caractéristiques dans leur réalisation – et qui finissent aussi par échouer mais qui se réalisent effectivement pendant un temps. L'ensemble nommé dans le titre ressort de la deuxième sorte, j'ai pris ces quatre-là car représentatifs d'un ensemble plus vaste, qu'on peut décrire comme les tenants du « il faut que tout change pour que rien ne change ». J'y aurais inclus les fameux “GAFA” sinon que, sauf Facebook cité, ce sont des entreprises qui n'innovèrent pas proprement, Apple est une entreprise industrielle classique, Amazon une entreprise de service logistique qui, à l'instar de ses prédécesseurs, use des modes les plus contemporains de gestion pour améliorer ses circuits et réduire ses coûts, Google n'existe que par la présence du “World Wide Web”, mais ne fait que reprendre en l'améliorant une chose presque consubstantielle à la Toile, le moteur de recherche, lequel dérive des premières applications de l'ancêtre des ordinateurs, les outils de traitement mécanographique de l'information, qui faisaient de la gestion automatisée de bases de données. Sans dire que Facebook, Twitter, Uber et Airbnb n'ont pas d'antécédents, du moins leur réalisation est directement liée à l'existence d'Internet.

Un complot “réel” peut être décrit comme une tentative concertée de faire que rien ne change, raison pourquoi il est d'avance voué à échouer : étant réalisé dans un contexte où les choses ont déjà changé, s'il n'échoue pas dès sa mise en place, au mieux il ne fera que retarder l'inéluctable, au pire il contribuera à détruire la société qu'il veut préserver en faisant au passage beaucoup de victimes directes et indirectes. Un complot formel, qu'on peut aussi dire circonstanciel, est l'utilisation de certaines innovations de telle manière que, pendant un temps plus ou moins long, elles contribueront à préserver l'état des choses en donnant l'apparence d'un changement, la superstructure est modifiée mais l'infrastructure, la structure fondamentale de la société, reste la même. Comme dit ailleurs, la question cruciale pour une société humaine est le contrôle de la communication, de la circulation des biens, des personnes, du savoir et de l'information. On peut dire qu'une société fonctionnelle doit tenter de concilier une organisation formelle verticale et hiérarchisée, réelle horizontale et égalitaire. Le temps passant, l'organisation verticale tend à prendre le pas sur celle horizontale, ce qui génère des dysfonctionnements.

L'idée générale est que chaque fraction de la hiérarchie reçoit à-peu-près la même part des ressources sociales. Plus la fraction hiérarchique est élevée, moins elle compte de membres. Pour éviter qu'une fraction réduite des membres de la société accapare une part prépondérante des ressources plusieurs mécanismes sont mis en place, diversement réalisés mais tous du même ordre, entre autres les fonctions hiérarchiquement les plus élevées sont dévolues pour un temps limité et effectuées successivement par des membres peu liés entre eux, les détenteurs d'une fonction élevée doivent redistribuer une part assez ou très importante des ressources dont ils disposent à temps fixé, des organes de contrôle et de régulation vérifient la bonne réalisation de ces mécanismes et si nécessaire sanctionnent les infractions, etc. Mais ces mécanismes tendent à se dérégler avec le temps et les positions hiérarchiques à se figer. Le point qui permet ce dérèglement est justement que le contrôle des flux est réalisé par les fractions les plus élevées de la société, raison pourquoi leurs positions devraient rester précaires et raison pourquoi ils détiennent aussi le moyen de les préserver. Pour y parvenir ils ont à disposition trois instruments, “diviser pour régner”, “organiser la rareté” et “diffuser de fausses nouvelles”. À long terme cela ne peut qu'échouer mais du moins, un tel processus peut se préserver pendant un temps assez ou très long.

Le complot comme mode de gouvernement.

La raison pour laquelle il importe de ne pas adhérer à une idéologie “fractionnante” est que ça ne peut que contribuer à renforcer une organisation sociale de cette sorte. Pour exemple Marx et Engels avaient somme toute une assez bonne analyse du processus de domination mis en place à leur époque et même, de son devenir, mais une très mauvaise hypothèse quant au moyen de changer les choses, preuve en a été l'échec évident des révolutions soviétique puis, plus tard, chinoise, qui ne sont pas proprement des trahisons de l'idéal communiste mais un simple dévoiement, la notion d'« avant-garde révolutionnaire » développée par Lénine n'est pas proprement définie par Marx et Engels mais s'appuie sur certains passages du Manifeste du Parti communiste, notamment ce passage de la partie II du Manifeste :

Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points. D'une part, dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. D'autre part, dans les différentes phases de développement que traverse la lutte entre prolétariat et bourgeoisie, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.
Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui entraîne toutes les autres ; sur le plan de la théorie, ils ont sur le reste du prolétariat l'avantage d'une intelligence claire des conditions, de la marche et des résultats généraux du mouvement prolétarien.
Le but immédiat des communistes est le même que celui de tous les partis ouvriers : constitution du prolétariat en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat.
Les thèses des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde.
Elles ne sont que l'expression générale des conditions réelles d'une lutte de classe existante, d'un mouvement historique qui s'opère sous nos yeux.

Clairement, le Manifeste définit le Parti communiste comme une “avant-garde éclairée”, défendant « les intérêts du mouvement dans sa totalité [en tant que] fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui entraîne toutes les autres ; sur le plan de la théorie, [les communistes] ont sur le reste du prolétariat l'avantage d'une intelligence claire des conditions, de la marche et des résultats généraux du mouvement prolétarien ». Dès lors, l'interprétation léniniste n'est qu'explicitation de ce qui est implicite dans le Manifeste. Mais le principal écueil des théories de Marx et Engels est cette hypothèse de la “lutte des classes” : si, comme dit au tout début du Manifeste et longuement décrit, « l’histoire de toute société jusqu'à nos jours est l'histoire de luttes de classes », supposer que la résolution de ce conflit se fera par la victoire politique d'une de ces classes est problématique. D'ailleurs, dans cette première partie du Manifeste sont exposés des cas antérieurs de “victoire des classes inférieures”, en tout premier la “classe bourgeoise”, qui résultèrent en la reconstitution d'une hiérarchie sociale favorable à une minorité. Ce que manque la proposition du Manifeste du Parti communiste est ce que pourtant énoncé dans l'alinéa qui suit cette phrase introductive :

Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, bref oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une lutte ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une lutte qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la disparition des deux classes en lutte.

Comme précisé plus loin, après un développement expliquant comment cette “classe” s'instaura en tant que classe possédante et oppressive, « la bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire ». Dit autrement, la disparition des classes comme la prise de pouvoir d'une classe “révolutionnaire” se révèle n'avoir pas les vertus que suppose le Manifeste à la prise de pouvoir “révolutionnaire” de la classe opprimée du moment, les prolétaires. Cela dit, le Manifeste pose d'autres problèmes conceptuels, notamment le fait que le prolétariat est posé comme la “classe inférieure” juste après avoir postulé l'existence d'un “sous-prolétariat” (en version originale un “prolétariat en haillons”, un lumpenproletariat), « cette pourriture passive des couches inférieures de la vieille société, [dont les] conditions de vie le disposeront plutôt à se vendre et se livrer à des menées réactionnaires » qu'à être « entraîné dans le mouvement par une révolution prolétarienne » et avant que les auteurs constatent qu'une partie des “classes moyennes” (de la “petite bourgeoisie”), tendanciellement conservatrices ou réactionnaires, se joigne au prolétariat et contribue à l'émergence de sa “conscience de classe” après un déclassement subi ou choisi, ou soutient une révolution par crainte d'un tel déclassement. Pour le dire mieux, la notion de “classe sociale” et l'opposition tranchée entre opprimés et oppresseurs n'apparaissent pas si évidentes. D'où la nécessité d'une “avant-garde révolutionnaire”, qui telle que décrite correspond plus aux bourgeois déclassés qu'a des prolétaires éclairés, d'où l'on peut supposer que ladite avant-garde a toute chances de constituer le noyau des futures classes dirigeantes oppressives. Ce qui arriva dans toutes les révolutions du XX° siècle qui, dès le départ ou par raccroc, se réclamèrent du marxisme-léninisme.

On peut diviser les penseurs de la société en trois lignées, “aristocrates”, “démocrates” et “analystes du consentement”, les premiers se réclament du passé, les seconds de l'avenir, les derniers constatent que l'oppression du présent découle de ce qu'on peut nommer, après La Boëtie, la servitude volontaire : la classe des oppresseurs ne peut tenir sa position que par le consentement de celle des opprimés, y compris avec le soutien actif de la classe des oppresseurs par une frange des opprimés. D'un point de vue objectif, on peut décrire la situation d'une société où les positions sociales tendent à se figer comme la superposition de trois sociétés, “élite”, “encadrement” et “plèbe”. La classe intermédiaire a la charge effective du contrôle et de la régulation des communications. Chacune de ces sociétés se divise elle-même en trois classes, celles de commandement, d'encadrement et d'exécution, et dans des sociétés larges ces classes secondaires peuvent à leur tour se subdiviser et même, le doivent quand elles sont vraiment très larges, comme le sont la plupart des sociétés qui se sont constituées en États ces derniers siècles. Une société de pairs n'est envisageable que si elle compte un nombre limité de membres, disons, moins de 20.000, quelque chose de cet ordre, au-delà se pose le problème du contrôle de l'information.

Toute les sociétés larges se sont confrontées au cours du temps au même problème : passé une certaine population les positions sociales tendent à se figer. Le temps passant la limite a été étendue et si, donc, une réelle société de pairs ne peut dépasser quelques milliers de membres, les méthodes de contrôle et de régulation se sont améliorées et ont permis d'étendre la base de la parité, qui est la confiance. Dans l'état actuel, des zones aussi larges que l'Union européenne ou que les États-Unis d'Amérique ont en théorie un “niveau de confiance” aussi important que pouvait l'avoir une province de l'antiquité ou de la période féodale. Cette confiance a longtemps été aléatoire, même si une zone aussi large que le fut l'Empire romain au II° siècle de notre ère était censée avoir un niveau de confiance élevé ce ne fut pas si simple ni évident et même aujourd'hui ça ne l'est pas tant et si, en théorie toujours, il devrait désormais être universel, on peut voir notamment qu'au sein même de l'UE ou des États-Unis les entités fédérées ne font pas toujours preuve du niveau de transparence dans la régulation et le contrôle qui certifie un niveau de confiance paritaire. Mais au-delà de ces limites quant à la confiance entre territoires, entre sociétés, se pose la limite existant au sein de chaque société entre élite, encadrement et plèbe et au sein même de ces groupes.

Organisation des complots.

Il n'aura sans doute pas échappé à mes contemporains, en cette fin d'année 2017, qu'il y a depuis deux ou trois lustres une multiplication de “révélations” sur les circuits financiers “légaux” et “illégaux” qui font s'interroger sur la fiabilité de ces circuits. Je ne parle bien sûr pas de la fiabilité pour leurs usagers mais de la fiabilité des processus si l'on considère le cas général valable pour la majorité des membres des sociétés humaines, celles de niveau étatique. L'organisation des complots est somme toute assez simple : les Maîtres de la Parole disposent d'une langue commune et sont aussi Maîtres des Armes ; ceux des intermédiaires qui sont le relais le la Parole ne disposent pas de la puissance des Armes, ceux de leurs intermédiaires qui sont porteurs de la puissance des Armes ne disposent pas de la Parole, dit autrement, les élites constituent une caste de guerriers thaumaturges qui, pour se fédérer, vont adopter ou imposer la “langue du pouvoir”, leurs auxiliaires sont des clercs, en charge de la communication verbale, ils partagent avec les élites la maîtrise de la langue du pouvoir mais n'ont pas le droit de s'armer plus que pour leur défense, et des gens d'armes que l'on divise en limitant leur maîtrise d'une langue commune aux seuls termes du commandement et de la vie quotidienne, ce qui ne leur permet pas de se coordonner, puisque leur maîtrise des armes les rend dangereux, enfin seule une fraction de la plèbe accède à un niveau honorable de maîtrise de la langue commune, qui n'est pas proprement celle du pouvoir mais une version simplifiée et modifiée de cette langue, le reste des plébéiens parlant une langue différente et limitée dans son extension territoriale.

D'évidence, une telle articulation ne peut avoir qu'un temps. Un temps qui peut certes être assez long selon les cas mais qui ne peut durer, parce que personne n'apprécie l'être dans une situation subalterne, parce que le temps passant, de plus en plus de personnes en état de sujétion vont se doter d'une langue commune et constituer un groupe d'opposition, enfin parce que les élites ne forment pas un groupe d'intérêt durable. Dire qu'une société se constitue en trois sociétés hiérarchisées est formellement exact, sinon que ce sont plutôt des agrégats de groupes sociaux circonstanciellement liés qui poursuivent chacun ses propres buts et qui, le contexte aidant, rompront leurs liens de coopération ou de sujétion. Je commençais à en discuter par ailleurs, et poursuivrai probablement cette discussion par après, une société est un objet instable parcouru par deux tendances opposées que je nomme les “complots” et les “conspirations”, les complots sont donc tournés soit vers le passé, soit vers l'avenir, et visent à préserver une situation de société hiérarchique à faible mobilité sociale, tandis que les conspirations sont tournées vers le présent et visent à établir une société de pairs. Même si ça n'a pas grand sens de mon point de vue, on peut dire que les complots tournés vers le passé sont “matérialistes”, ceux tournés vers l'avenir, “idéalistes, et que les tenants des conspirations sont “réalistes”. Ça n'a pas grand sens car les uns comme les autres sont, chacun à sa manière, réalistes, ils vont mettre en place des mécanismes qui, de fait, vont leur permettre de réaliser leurs projets, c'est plutôt une question de durée qui va séparer les uns et les autres en matérialistes, idéalistes ou réalistes.

Une conspiration concerne le présent, ce qui induit qu'elle a une hypothèse de réalisation à la fois immédiate et indéfinie voire infinie ; un complot conservateur ou matérialiste a comme but général que rien ne change et ne se met proprement en place que quand justement les choses changent, ou du moins changent suffisamment pour mettre en péril la position sociale des élites actuelles, on peut dire que, constatant que l'organisation actuelle de la société ne fonctionne plus trop bien les “complotistes” tentent de corriger le problème en faisant la même chose en plus gros, ce qui assez vite accentue les dysfonctionnements ; un complot progressiste ou idéaliste veut, comme déjà dit, préserver l'infrastructure mais modifier la superstructure, c'est en gros le projet de Marx et Engels qui ont une approche téléologique de l'Histoire et, pour leur propre projet, une posture eschatologique et en partie au moins millénariste, contrairement aux idéologies d'orientation socialiste de la première moitié du XIX° siècle, leur idéologie ne se pose pas en rupture avec le capitalisme mais postule que le socialisme doit lui succéder, et in fine le communisme. Très clairement, Marx et Engels ne remettent pas en cause l'infrastructure, l'organisation générale de la société, mais à la fois la superstructure et le projet, la “constitution”, comme dit le but n'est pas changer la société mais de changer le groupe dominant, de “mettre la base au sommet” ou quelque chose de cet ordre, sans remettre en cause l'organisation verticale de la société – d'où d'ailleurs le caractère irréaliste à long terme du projet. Une conspiration peut être dite réaliste en ce sens qu'elle n'a pas d'autre projet que de tenter d'établir un fonctionnement harmonieux de la société, partant du principe que c'est encore la manière la plus efficace de faire.

Exemples de complots matérialistes.

Comme je n'aime pas spécialement me fatiguer à multiplier les exemples, je prends le plus souvent les cas les plus immédiatement compréhensibles, assez anciens pour permettre une analyse acceptable (je veux dire, que mes contemporains peuvent accepter en tant que complots parce que les éléments qui les constituent sont bien étudiés et indéniables) et assez récents pour rester de manière présente dans la mémoire collective, je parle des divers régimes de type fasciste qui se sont établis en Europe essentiellement dans les années 1920 et 1930, et qui ont échoué entre 1943 et 1947, à quelque chose près. On peut bien sûr y ajouter le Japon et, selon moi, les États-Unis, sinon que dans ce cas l'expérience, commencée plutôt en 1919, échoua dès 1933 même si elle eut des retombées durables, mais d'autre sorte. Pour éviter les contestations et aussi parce que, de fait, le fascisme n'y prit pas vraiment, je laisserai de côté le Japon1 et les États-Unis pour discuter seulement de l'Europe. J'ai défini les complots comme tournés vers le passé ou vers l'avenir un peu abusivement, en précisant cependant que les complots réels sont voués à l'échec car réalisés dans un contexte où les choses ont déjà changé. Un complot réel doit user des moyens de communication disponibles pour parvenir à se réaliser, or la déstabilisation de la société qu'ils souhaitent préserver a pour cause une modification des processus de communication, donc une modification de l'infrastructure.

Le principe général d'un complot réel est donc de tenter de rétablir un état antérieur de la société en faisant “la même chose en plus gros” : s'il s'agit de faire la même chose que dans un état antérieur, les comploteurs contribueront à affaiblir leur société d'abord parce que les sociétés voisines quant à elles n'auront probablement pas la charité de faire de même et vont rapidement acquérir un ascendant sur la leur, ensuite parce que des groupes sociaux antagonistes n'auront pas les mêmes réticences et useront pour leur propre projet des modes de communication les plus récents, donc les plus efficaces ; s'il s'agit au contraire de mettre à leur service les nouveaux modes de communication pour leur projet, ils favoriseront la modification de l'infrastructure et contribueront à augmenter l'écart entre infrastructure et superstructure. Soit précisé, ça explique largement la réussite de projets “communistes” en Russie et en Chine, dans ces deux cas le pouvoir en place tentait en vain de maintenir une superstructure obsolète et de contrer l'évolution de l'infrastructure, ce qui ne pouvait que favoriser des complots formels. Concernant les projets de type fasciste, ils ont donc tous eu la même visée, tenter de maintenir ou de rétablir un état antérieur de la société, même si le moyen employé pouvait être très varié à court ou moyen terme.

Faire que rien ne change.

À considérer cependant que le supposé “état antérieur de la société” ne correspond à rien de réel, toute société évolue perpétuellement et, au cours de cette évolution, elle élabore un “roman des origines” qui ne parle pas du passé mais du présent. Par exemple, pour un Français de la III° et de la IV° République, ou des débuts de la V°, le slogan « nos ancêtres les Gaulois » est de l'ordre de l'évidence historique, or ce n'est que tardivement, durant le Second Empire précisément, que cette version de l'ancestralité a fini par s'imposer, la cause n'étant pas scientifique mais politique, Napoléon III souhaitait figurer comme “l'empereur du peuple” et voulait aussi capter l'héritage républicain, la version des ancêtres Gaulois étant celle de “l'autochtonie” et celle des républicains, opposée aux ancêtres Francs défendus par les monarchistes, spécialement les légitimistes, version “allochtone” et “aristocratique”, il trancha donc en faveur d'un ancestralité gauloise, version qui, pour des raisons similaires, fut conservée et renforcée pendant environ un siècle – y compris d'ailleurs durant l'épisode de l'État français vichyssois, pour la question de l'autochtonie notamment. À remarquer que la version « nos ancêtres les Francs » avait changé entre les XVII° et XIX° siècles, dans une version ancienne les Francs sont les héritiers, par l'entremise du héros mythique Francion, de Troie, pendant une période intermédiaire (XII°-XVI° siècles) il y eut une modification du mythe qui relia plus directement Francion aux Gaulois, après quoi et probablement parce que dès la fin du XVI° siècle les souverains français eurent quelques intentions d'accéder au trône du Saint-Empire, les Francs furent de nouveau “autochtonisés” et germanisés, et conséquemment “dégallicisés” (désolé pour les néologismes).

Au tournant des XIX° et XX° siècles les divers “romans nationaux” européens sont consolidés, c'est aussi le moment où les modes de communication nouveaux se consolident : en un siècle les dimensions du monde se réduisent d'environ un facteur sept. Non pas physiquement bien sûr mais du point de vue des communications : à la fin du XVIII° siècle, une circumnavigation demandait dix à douze mois dans les meilleures conditions, à la fin du XIX° siècle Jules Verne pouvait imaginer avec vraisemblance un tour du monde en quatre-vingt jours ; vers 1800 une nouvelle pouvait nominalement atteindre presque tous les points du monde en deux mois environ, vers 1900 la chose était réalisable en huit à dix jours. On peut voir la première guerre mondiale comme la conséquence d'un déphasage entre la perception du monde et sa représentation, il est “plus petit” au sens dit, le temps de réalisation d'un transport de bien ou d'information s'est considérablement réduit, mais la représentation des individus est assez similaire à celle valable soixante ans avant, pour beaucoup d'humains la communication va trop vite, ce qui crée des troubles. Le levier dont dispose le groupe au pouvoir est de longue date le même, la “mobilisation”, laquelle résulte souvent en un conflit. Mais ça ne marche pas toujours. On prête à Clausewitz la sentence « La guerre, c'est la politique continuée par d'autres moyens », formule que Michel Foucault renversa, affirmant que « la politique, c’est la guerre continuée par d’autres moyens ». Je ne sais trop qui des deux a raison, en fait je crois que les deux ont à la fois raison et tort. Là encore c'est d'abord une question de contexte, de circonstances.

Sans dire que rien n'ait changé, du moins après la première guerre mondiale le hiatus entre perception et représentation du monde ne fut pas trop résolu ni elle n'assura aux groupes de pouvoir une meilleure assise. Par contre, comme toute guerre elle contribua notablement à permettre une meilleure maîtrise et coordination des moyens de communication, ce qui fut la base permettant la réalisation des deux principaux complots, celui idéaliste, communiste, de “l'est”, et celui matérialiste, fasciste, de “l'ouest”. Est et ouest entre guillemets car la catégorisation cardinale (est et ouest à l'époque, nord et sud aujourd'hui) est symbolique plus que réelle. Communisme comme fascisme sont plus un processus qu'une doctrine, même si en Europe ça prit strictement les apparences idéologiques de ce qu'on qualifia tel – en Asie, en Afrique, dans les Amériques ça ne fut pas aussi évident pour cet aspect idéologique. De fait, l'infrastructure inventée et mise en œuvre entre 1760 et 1885 environ, nommée par après la “révolution industrielle”, commence à montrer des signes d'instabilité alentour de 1860 et devient définitivement obsolète alentour de 1900. On attribue à William Thompson, devenu Lord Kelvin en 1892, un an après l'avoir supposément émise, cette sentence, « Il n'y a rien de nouveau à découvrir en physique désormais. Ce qui reste est seulement toujours plus de précision dans les mesures » (en version originale, « There is nothing new to be discovered in physics now. All that remains is more and more precise measurement »). Il n'avait pas tort, d'un sens, ne restaient que deux “petits” problèmes à résoudre, dont les solutions donnèrent lieu, cinq ans plus tard aux prémisses de la mécanique quantique, quinze ans plus tard aux bases de la théorie de la relativité.

Le paradoxe constant pour les complotistes est la nécessité de modifier les modes de contrôle et de régulation de communication, de les “améliorer”, ce qui a pour conséquence de modifier les infrastructures de la communication donc l'infrastructure de la société. Si les complots “réels” visent à faire que rien ne change, ils doivent s'appuyer sur les instruments même qui sont la source du changement ou, s'en privant, ils offrent l'opportunité à leurs adversaires internes ou externes de prendre sur eux un “avantage compétitif”. Un complot formel tient en revanche compte de l'évolution de l'infrastructure mais, en quelque manière, considère que cette évolution met en cause la seule superstructure. J'en parle ailleurs, une des choses qui sépare le plus les réalistes des idéalistes et des matérialistes est la question des fins et des moyens. On peut dire que pour les matérialistes la fin justifie les moyens, que pour les idéalistes les moyens justifient la fin, et que pour les réalistes aucune fin ne justifie un moyen et que tous les moyens sont bons mais qu'aucune fin ne l'est. Cela tient compte de la réalité, justement, notamment du fait que les fins, ça n'existe pas.

Excursus : les fins et les moyens.

La réalité, c'est simple : on sait à-peu-près ce que fut le passé, vaguement ce qu'est le présent, nullement ce que sera le futur, sinon que quoi qu'il soit il ne sera pas ce qu'on en prévoit. De ce fait, mettre en place un processus censé se réaliser dans un temps lointain et qui concerne un ensemble très vaste d'individus dispersés sur un territoire important et dont chacun a son propre projet, dont certains ont un projet commun lié à celui commun en partie seulement et pouvant lier entre eux des individus appartenant à plusieurs projets qui parfois divergent et à plusieurs sociétés parfois antagonistes est insensé. Est cependant sensé de faire des projets, à la condition de ne pas leur prévoir de fins ni de moyens. Le projet le plus constant de toute société est quelque chose comme “améliorer les communications”, mais faire l'hypothèse que la meilleure manière d'y parvenir ressemble à quelque chose comme “la même manière qu'aujourd'hui en plus gros” ou en plus rapide ou en plus quoi que ce soit, est s'assurer de l'insuccès à moyen ou long terme. Pour la raison simple que le passé nous montre qu'il n'en va jamais ainsi : améliorer les communications c'est toujours autrement et toujours “en moins gros”, ou moins rapide, ou moins quoi que ce soit.

Le problème basique est lui aussi assez simple : communiquer coûte et ne rapporte pas. De ce fait, quelle que puisse être la manière de le réaliser dans un certain délai, disons, à quelques générations de là, à mon jugé après deux ou trois générations au moins, une dizaine au plus, soit cinquante ans à deux siècles à quelque chose près, la manière de communiquer d'une société dynamique aura évolué vers quelque chose de plus efficace à moindre coût. Si on prend le cas de l'espèce actuelle qui a développé la méthode de “développement interne de la communication” la plus élaborée, les humains, ils se sont confrontés à une limite il y a déjà un moment, en gros il y a quelques quatre cent millénaires : le système nerveux d'un être humain représente 1,5% à 3% de sa masse corporelle et consomme de 15% à 20% de son énergie disponible ; une croissance plus importante de ce système requerrait plus d'énergie pour un gain marginal et même, une baisse de rendement puisqu'il faudrait mobiliser plus de temps et d'énergie simplement pour maintenir le système. Raison pourquoi, depuis, les humains font de la “croissance externe”, ils développent des moyens de communication tels que le gain en efficacité se fait à moindre coût, ils ont inventé quelque chose comme “l'esprit collectif”.

J'en discute plus précisément par ailleurs, cette alternance de croissance “interne” et “externe” est la manière habituelle dont les êtres vivants ont appris à gagner en complexité. La dispute entre, disons, “lamarckiens” et “darwiniens” est assez vaine, il s'agit de cette opposition séculaire entre “matérialistes” et “idéalistes” dont je dis que ce n'est pas tant une opposition qu'une différence de point de vue, les idéalistes tendent à considérer ce qui ne change pas dans ce qui change, les matérialistes ce qui change dans ce qui ne change pas, les réalistes quant à eux ayant assez platement tendance à postuler que ce qui change change, ce qui ne change pas ne change pas, et que c'est moins lié à l'objet observé qu'à la manière de l'observer2. Ainsi que dit, les matérialistes ont tendance à s'intéresser au passé et à tenter de le préserver, les idéalistes visant plutôt l'avenir et voulant “accompagner le changement”. Dire que la version lamarckienne de l'évolution est plutôt matérialiste, celle darwinienne plutôt idéaliste, ne se rapporte pas à un positionnement idéologique, même s'il est possible voire probable, mais tient compte de ce à quoi s'intéressent l'une et l'autre version, Lamarck réfléchissait à ce qui ne change pas et ne pouvait dès lors qu'attribuer au contexte et à l'acquis ce qui chez les individus et les espèces varie dans le temps, Darwin au contraire s'intéressait plutôt au processus et de ce fait attribuer à des causes internes innées les changements. Cela dit, il n'y a pas une opposition si stricte entre Lamarck et Darwin, l'un et l'autre considèrent que l'inné prédomine dans les phénomènes et l'un et autre mettent en avant que les conditions du milieu sont prépondérantes dans ces phénomènes, enfin Darwin supposait en quelque manière une part d'acquis dans les phénomènes évolutifs. Lamarck ne disposait pas de certaines données et hypothèses développées dans les décennies où Darwin se forme et réfléchit, et n'ayant pas le même objet ni la même approche (s'il se met en rupture de l'idéologie “chrétienne” dominante, il a tout de même une approche assez téléologique, moins prégnante chez Darwin), développe une théorie plus “acquisiviste” mais cela marginalement tout de même.

Si l'état actuel des connaissances indique que la théorie darwinienne est globalement plus valide, et si certaines hypothèses de Lamarck sont d'une validité restreinte, du moins l'on sait assurément aujourd'hui que l'innéisation des caractères acquis est en partie cause de l'évolution des individus et des espèces. Rien n'est simple... La simplicité des réalistes me semble celle-là même : tenir compte de ce fait indéniable, rien n'est simple. De là toute manière simple de décrire le réel ne peut qu'être partielle et comme telle, inexacte. N'étant pas Darwin je ne sais quel était son propre projet mais du moins, s'il avait une démarche scientifique il ne pouvait ignorer que sa théorie était incomplète et provisoire, dépendante des moyens de connaissance disponibles à son époque. Le processus général qu'il postula fut largement validé mais depuis, les découvertes de l'épigénétique montrent qu'il y a parfois, dans certaines conditions, transmission des caractères acquis parfois sur plusieurs générations, sélection de certains traits conditionnée par l'environnement et non par un mécanisme interne initial (cas de la détermination du sexe des tortues conditionnée par la température moyenne lors de la phase initiale de développement).


1. On peut dire du Japon que son rapprochement avec les deux principaux régimes fascistes d'Europe est plus circonstanciel qu'idéologique, ce pays avait son propre modèle de régime autoritaire, qui avait quelques convergences avec les fascismes européens mais en différait cependant assez – ce qui n'en fait pas pour cela un régime plus admissible.
2. À remarquer incidemment que d'une approche idéaliste peut découler un courant matérialiste et réciproquement, le lamarckisme est plutôt matérialiste mais le “lyssenkisme”, qui en dérive en partie, plutôt idéaliste ; à l'inverse, du darwinisme qui est plutôt idéaliste découla le “spencérisme”, typiquement matérialiste